XIV
LE CAPITAINE DICK
Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos.
Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se trouvait.
Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à l'action,—impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas moins sujets que les habitants des cités.
Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion.
Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds. Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme flottent les objets dans nos rêves.
Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y fit pas attention.
Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée du
Trappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées?
Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et venant directement à lui.
La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace. C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage.
Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre. Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même aperçu.
Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités—si hostilités il devait y avoir entre eux.
L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux couteaux-bowie.
Le premier, Pathaway parla.
—La paix ou la guerre? demanda-t-il.
—Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre.
—C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir.
Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple.
Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême.
Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin, il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la veille au camp de Nick.
—Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à réparer vos désastres, ami Hendricks.
—Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique.
—Vous tenez à mon opinion?
—Oui.
—Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément votre mine n'inspire pas la confiance.
—Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire.
Et après une pause:
—Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger?
—Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway.
—Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant.
—Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.
Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita
Hendricks.
—Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez, parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui, partez et emmenez Nick Whiffles avec vous…
—Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas de plus vers Hendricks.
—S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis: «allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine Dick, c'est la loi.
Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas d'une certaine dignité.
La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres.
Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement intimider.
Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.
—Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos menaces.
—Je t'apprendrai à me connaître.
—Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé de vous,—pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur.
—Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu fatigué de la vie, hein?
Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.
—Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître alarmé.
—Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son pistolet.
—Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit négligemment Pathaway.
—Qu'est-ce à dire?
—C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse.
Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui l'étouffait pour proférer d'une voix sourde:
—Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?
Et il allongea sa tête vers celle de Pathaway
—Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magnétisant, pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait à ses fureurs.
—Oh! articula Dick, rouge d'exaspération.
—Mais qui êtes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton léger.
—Qui je suis? il veut savoir qui je suis!
—Pourquoi pas?
—Insensé!
—Eh bien, je vais vous dire qui vous êtes! vous êtes un assassin, un chef d'assassins; vous êtes le pillard des montagnes; le voleur des trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui, monsieur le fier-à-bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines vérités qui ne seront pas de votre goût; car vous méritez bien richement la corde!
Cette déclaration fut faite avec une lenteur et une gravité qui étourdirent le capitaine Dick.
Il blêmit et s'appuya sur son fusil.
Durant quelques secondes, ses traits exprimèrent une profonde consternation; mais bientôt ses joues s'empourprèrent de nouveau.
—Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer là, c'est ton arrêt de mort?
—Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi!
Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pénétrante comme l'acier, il ajouta:
Je vaux mieux que vous.
Le capitaine Dick ébaucha un sourire contraint et haussa les épaules.
—Ah! laissez-moi souffler, de grâce, dit-il ironiquement. Allons, je vais vous tuer, monsieur le gentil garçon. Ça me fait de la peine, vrai! car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin de respirer.
—Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de châtiment.
—Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me châtiera.
—Le voici.
—Où?
—Regardez-moi et vous le verrez, répliqua Pathaway avec un coup d'oeil perçant.
—Toi! Vous!…
—Moi!
Le chasseur noir imprima une vigueur si grande à ce mot «moi», que le capitaine Dick recula.
Il ne riait plus, quoiqu'il essayât de donner encore à son visage un air de dédain. Il était évident que l'énergie de Pathaway l'avait ébranlé.
—Quand? où? comment? balbutia-t-il.
—Quand, où, comme il vous sera agréable: répondit le chasseur noir, dont les narines se dilataient avec une espèce de satisfaction.
—Les armes! quelles sont les armes?
—A votre choix, répartit simplement Pathaway.
Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontré un émule; lui qui avait commandé en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers, l'effroi des Indiens, il était insulté, attaqué par un jeune homme presque imberbe!
Fallait-il rire ou se fâcher?
Les coquins eux-mêmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de beaucoup supérieur à Pathaway, voulut s'amuser à ses dépens.
—Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de Pathaway, je ne sais ce qui m'empêche de t'effondrer la tête avec ce marteau. Mais je suppose que c'est le même instinct qui empêche le chat de manger la souris avant qu'il n'ait joué avec elle.
—Vous n'avez pas désigné les armes, dit froidement Pathaway.
Hendricks ricana, en s'exclamant avec mépris:
—Peuh!
Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son pouce et son index.
Aussitôt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du capitaine avec tant de violence qu'il tomba à la renverse.
Un instant Dick resta étourdi; puis il se releva en chancelant comme un homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage qui obscurcissait sa vue se dissipât. Il avait la face très-pâle et regardait Pathaway d'un air hébété.
Peu à peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux sembla même apaisé. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la modération chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes.
C'était le calme qui précède la tempête.
—Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux pas. Il me faut une punition plus complète. Vous m'avez pris par surprise et frappé dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je choisis cette arme.
—Soit, répliqua Pathaway.
Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les circonstances, tira de sa gaine un énorme coutelas dont il essaya le tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaça à côté de lui.
Dans le cours des événements ordinaires de la vie, cette action eût été simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs de l'homme donnent de coloris à ses actes; car toute chose a sa signification et nous cherchons la signification de toute chose.
—Ne vous hâtez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous que raisonnablement il faille à chacun de nous moins de temps pour se préparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir, ni l'étouffer. Peut-être le juge suprême vous demandera-t-il: «Où est Portneuf, le voyageur? où est André Jeanjean, le trappeur?» quelle sera votre réponse, capitaine Dick?
—Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche et livrer ta langue aux vers.
Ce disant, il déposait ses pistolets à terre et débouclait sa ceinture rouge.
—Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas égaux. Je connais l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donné. Vos membres sont faibles; vos bras ont perdu la moitié de leur énergie; vos regards ne sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'état où vous êtes, je vous tuerais à la première passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du soleil.
—Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine.
—Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette pelouse, avec cette arme unique.
Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie.
—A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait.
—Bien, vous pourrez compter sur moi.
—Et vous sur moi.
—Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton soupçonneux.
—Oh! je n'ai pas besoin de témoins pour te tuer, répliqua le bandit avec hauteur. Après-demain il y aura un coq de moins pour chanter le réveil.
Et, enchanté du trait, il poussa un bruyant éclat de rire.
Sans répondre, même par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp de Nick Whiffles.