CHAPITRE X
LES NOUVEAUX VENUS.—FLEESHAM DÉCONFIT.
Quand Borrowdale entra dans le passage, après avoir soigneusement fermé la porte du salon derrière lui, il se trouva devant trois individus à l'aspect étrange.
Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin.
Deux de ces individus étaient misérablement vêtus, et portaient sur leur physionomie comme sur leurs vêlements l'empreinte du dénûment. Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur extérieur annonçait tout cela.
Quoique pâle et les vêtements en désordre, le troisième paraissait être d'une autre trempe.
Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils passèrent dans la chambre.
—Vous, Morland! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme s'il craignait d'être le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux, providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur! Vous arrivez à temps pour réparer le mal que vous avez commis, jeune homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais la…
—Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrêtant pour s'adresser aux deux autres; vous avez l'air fatigué, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai besoin de vous parler seul, un moment.
—Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent tout, répliqua le jeune homme, les yeux baissés sur le plancher.
Borrowdale hésita quelques secondes et regarda tour à tour les compagnons de Morland.
—Oui, Morland, reprit-il après cet examen, j'aurais pu vous pardonner tout; mais votre cruauté à l'égard de cette jeune fille… Cela, monsieur… Mais qu'est-ce?
Le jeune homme, était devenu mortellement pâle, et les deux autres s'étaient levés d'une seule pièce en fixant sur Borrowdale des regards avides.
—Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un.
—Si je sais quelque chose… sur quoi?
—Elle, c'est d'elle que je veux parler!
—Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi à ce moment!
—Merci! ô merci! que Dieu vous bénisse, monsieur! cria l'homme de plus en plus agité. Pauvre fille! pauvre chère fille! continua-t-il en se laissant tomber à genoux auprès d'un siège sur le bras duquel il appuya son front, comme si sa tête eût été trop lourde pour porter le poids des émotions auxquelles il était en proie.
Ah! il l'aime, et il l'aime sincèrement, ardemment, le bon Guillaume! il est rude, calleux à la surface, mais il y a un coeur et une âme sous sa rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il ne fut nourri à la mamelle du luxe et de la délicatesse; quoique la flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu des anges eux-mêmes ne pourrait supporter la malédiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis le berceau.
Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien.
Elle nous donnerait la confiance d'un homme!
—Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que ça signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi ça.
—Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme était trop confus pour répondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et que mon ami l'a connue dès son enfance. Depuis près de deux semaines, nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il ne lui fût arrivé un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ une heure, que vous, monsieur, deviez savoir où elle était. C'est la raison pour laquelle nous avons pris la liberté de venir vous trouver. Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère et de son père!
—Où sont-ils? où sont-ils, bonnes gens?
—Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ douze jours, pour se rendre aux États-Unis et y chercher de l'ouvrage. Depuis, il nous a été impossible de les trouver, quoique nous les ayons cherchés partout, en pensant que Madeleine était avec eux.
Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvînt à se maîtriser assez pour être à même de leur montrer le point où en étaient les choses et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il réussit à la fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragédie intime.
Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres, à qui nous continuerons à donner maintenant son vrai nom de Morland, écouta le récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse.
Son visage était blanc comme l'albâtre, ses membres frémissaient; plus d'une fois il parut près de s'évanouir.
Il était facile de voir que le remords s'était emparé de lui et qu'il déplorait amèrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causés.
—Je le verrai, s'écria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verrai
M. Fleesham et je lui dirai tout moi-même.
—Très-bien, répliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est furieux, emporté. Bon Dieu! que faire à présent? Impossible de lui faire entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leçon pour vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils apprenaient cela?
—Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire ça, s'écria le jeune homme; j'étais fou, aveugle; je…
—Bien, assez, dit Borrowdale. J'espère que… Chut! Qu'y a-t-il encore!
Il se précipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller.
Il était trop tard!
Avant qu'il eût pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham entrait comme un furieux dans l'appartement.
—Quelle voix ai-je entendue? s'écria-t-il en repoussant le philanthrope, qui tentait de l'arrêter.
—Ah! vous voilà, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc; je vous tiens, monsieur le voleur!
Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune résistance, et appela:
—Ici, Shaver! ici, Shaver!
L'éclair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver.
Il accourut; non, il vola!
Et l'auréole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil professionnel tomba sur le spectacle, était vraiment belle à contempler.
—Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voilà! Vite, prenez-moi sous votre garde ce scélérat-là.
—Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas à vous rappeler que vous êtes chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur, veuillez, s'il vous plaît, rester où vous étiez et ne pas nous déranger jusqu'à ce que nous daignions vous appeler. Nous avons à faire. Allez!
Shaver voulut prendre la parole.
—Nous n'avons pas de temps à perdre. Allez, monsieur! lui commanda
Borrowdale d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Il poussait en même temps dans le salon
Shaver, qui pensait que, décidément, c'était chose nouvelle pour son expérience professionnelle, et s'efforçait de le faire comprendre à Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui.
Ce dernier l'enferma à la clef dans le salon et revint à l'autre chambre.
—Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que vous cherchiez encore à protéger, à enlever à la justice un voleur reconnu? car…
—Mon bon monsieur, repartit sévèrement l'autre, la compassion vaut quelquefois autant que la justice, et, à mon avis, les sentiments d'un homme comme chrétien valent bien la justice.
—Cela se peut pour vous, monsieur, répondit Fleesham prêtant peu attention à cette remontrance.
Il se tourna brusquement vers le coupable.
—Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lançant un regard méprisant à ses deux compagnons. Vous n'échapperez pas facilement, maintenant. On est-ce que vous m'avez volé, misérable!
Morland le regarda avec calme et dit:
—Je ne veux pas, monsieur, chercher à atténuer mes torts à votre égard. Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un honnête homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis arrivé chez vous, pourquoi vous m'y avez reçu et comment vous m'y avez traité. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hôte ou même comme votre obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur, vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi n'ai-je point d'excuse à offrir. Mais je croyais qu'en me repentant assez tôt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais, bien que la rigidité de vos principes de probité s'opposât à un acte de clémence de votre part, je pourrais, en vous rappelant…
—Qu'est-ce? s'écria l'intègre Fleesham, devenant mortellement pâle et se mordant les lèvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des mensonges ou de basses calomnies vous protégeront? Vous voudriez essayer de m'influencer par…
—Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le désir de vous influencer plus que vos intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la justice doit être appliquée dans un cas, elle doit l'être dans l'autre. Vous me comprenez. J'ai commis un délit grave; je ne désire nullement le pallier; je veux seulement faire une réparation, s'il est possible, afin de ne pas souffrir toute la pénalité.
—Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham débordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard que vos insinuations m'intimident?
—Vous intimider, je n'y songe pas.
—Eh bien?
—Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais vous parler plus clairement.
Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait en imprécations et donnait tous les signes du trouble le plus violent.
—Puis-je attirer votre attention là-dessus? continua Morland exhibant un papier qui ressemblait à un vieux billet de banque, et indiquant du doigt la signature qui était au bas.
—Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur.
Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains.
Mais le jeune homme avait deviné ce mouvement.
Fermant les doigts, il tendit le billet à Borrowdale, fort surpris et fort intrigué par cette scène.
—Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela? dit Morland, je ne désirerais pas exposer…
—Arrêtez! arrêtez! s'écria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute de tête-à-tête, rien qu'une minute!
—Volontiers.
—Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui vous est étrangère. D'un mot je puis la régler. Excusez!
Fleesham était vaincu.
Oui, le vertueux détaillant de moralité et de justice, l'immaculé
Fleesham était vaincu, complètement battu.
Du trône où se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le ruisseau de l'infamie.
En traversant avec Morland le passage où il n'était que trop heureux de cacher sa honte, la dégradation de sa physionomie, le tremblement qui l'agitait de la racine des cheveux à la plante des pieds faisaient mal à voir.
C'était un bouleversement de toute cette âme aussi osseuse que l'enveloppe où elle grouillait.
Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent.
A la fin le premier revint seul, au grand étonnement des témoins de la scène précédente. Le jeune homme était tranquille, mais un triste sourire plissait le coin de ses lèvres.
—Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale; parti emmenant son acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle. Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content de vous dire que l'affaire sera arrangée sans qu'on ait recours à la prison, quoique pour mon compte je la mérite bien. Je ne saurais m'excuser. Je suis méprisable au delà de toute expression et le dernier des êtres, dit-il en donnant une énergie puissante à l'expression de ses sentiments.
Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver, lui annonça positivement leur départ, serait accomplir un miracle littéraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a jamais conçu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des «impossibles impossibilités.»
Il courait comme un insensé, de haut en bas, de long en large à travers la chambre, se croisant les bras, les étendant, faisant claquer ses doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tête, s'arrêtant pour rire à gorge déployée, puis se remettant en marche, en gesticulant et faisant des folies.
Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque.
Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entraîna précipitamment dans les appartements supérieurs.
Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit dans la pièce où se trouvaient son frère et son amant.
Quelques paroles prononcées à la hâte avaient à demi préparé Madeleine à cette soudaine réunion.
Après avoir contemplé un instant les trois personnages pétrifiés par la succession des émotions qu'ils éprouvaient depuis le matin, Borrowdale sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du nègre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes.
Resterons-nous dans la chambre où ils se retrouvent enfin?
Dévoilerons-nous le tableau de cette noble simplicité, de cet amour inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingénus en déversant l'un sur l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphère par leur sainte douleur et leur naïve joie?
Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous les honnêtes émotions qui apparaissent sur sa douce et angélique physionomie en recevant les caresses de son frère et de son ami?
Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est entre eux un rite consacré.
C'est une soeur, c'est une amante, le frère et l'amant songent au bonheur de la retrouver vivante, souriante.
Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la joie de leur coeur. Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrière-pensée n'obscurcit leur félicité.
La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la froisser?
La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanité est fragile, que tous nous sommes sujets à l'erreur. Ils s'en tiennent là!
Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs!
Toujours elle a été bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela qu'ils l'ont aimée. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée sur leur large poitrine.
Ils l'aiment autant, plus peut-être encore qu'auparavant.
Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour dans ce mot:—souffrir!
Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à leur bonheur; ce bonheur, ces larmes, cet entretien sont sacrés. Oh! non, nous ne les troublerons pas!