CHAPITRE XI

LE CHAMPION DU PEUPLE ET LE PHILANTHROPE

Squobb était dans son cabinet éditorial et les traits de Squobb étaient empreints de l'ombre d'une profonde idée.

Un nuage de mystère impénétrable voilait le visage de Squobb, et Squobb paraissait plongé dans les abîmes incommensurables de sa pensée.

Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour du cabinet et les arrêta sur son sous-rédacteur.

Ledit sous-rédacteur écrivait un Premier Toronto.

La préoccupation gravée sur le visage du précité sous-rédacteur indiquait que l'inspiration ne coulait pas à flots au bout de sa plume.

Il fallait faire ce Premier, dût le monde en trembler, dût la chrétienté être révolutionnée et dussent les empires être renversés de fond en comble!

Avant toute considération, le sous-rédacteur était tenu de remplir sa tâche:—Réformer l'univers et immortaliser le champion du peuple!

—Scratch! dit mystérieusement Squobb.

Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux réflexions et releva sa tête.

—Eh bien! fit Scratch.

—Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine. Protection—Industrie indigène—ce sujet gagne du terrain. Que faire?

—Libre échange—magnifique expression; la perdre ce serait un irréparable malheur! répliqua Scratch avec un geste dramatique.

—C'est vrai; libre échange, voilà une magnifique expression, qui fait un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot, le mot seul! Si ces imbéciles avaient, appelé leur protection libre échange, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est déplorable que ces deux expressions soient si différentes, car, en définitive, leur protection implique tous les principes de libre échange des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant à notre libre échange, il est sans précédent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre nous soit dit, qu'il ne réussit qu'à appauvrir le pays et à priver nos manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur procurer ici.

—Mais l'expression, l'expression! s'écria Scratch.

—C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une armée. Libre échange est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure sans eux. Et ça me rappelle justement une petite note…

Tirant son éternel carnet, il continua:

—Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit… Voyons… Ah! j'y suis: «Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des importateurs. Frapper dur sur les accapareurs!» Ça va. Mais comment procéderons-nous, Scratch? Dites-moi ça un peu.

—Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce maudit Protectionist nous fait une rude guerre, vous savez? C'est le pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le ménager. Supposez que nous tâchions d'enrayer les fermiers par rapport au traité de réciprocité avec les Américains! Menaçons de le faire rappeler, bien que ça ne puisse se faire d'ici à huit années. Mais qu'est-ce qu'ils savent de ça? Qu'est-ce que quelques traîneurs de charrues connaissent aux traités commerciaux! Dites-leur que leur blé va baisser de valeur, et ça suffira pour mettre, pendant six mois, en déroute tous les arguments des protectionnistes.

—Bien, c'est très-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement compris l'affaire, dit Squobb réjoui. Soulever les fermiers, les prendre par leur faible, puis les épouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait.

—Puis, continua Scratch enchanté, nous exciterons le reste du peuple par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre au profit du plus petit.

—Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges. Justement, nous avons un petit billet échéable ces jours-ci… Très-bon!—Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez! nous marcherons comme sur des roulettes.

—Puis, continua Scratch ravi des éloges de son rédacteur en chef, j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyauté, quelque chose sur la mère patrie, par exemple. Ça donnera une sorte de vernis patriotique, et le peuple aime ça, vous savez.

—Splendide, splendide! idée magnifique!

Les deux patriotes échangèrent un coup d'oeil suivi d'un rire patriotique, signe évident de la patriotique entente qu'ils avaient dans leurs patriotiques intentions.

Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme à son ordinaire.

—Ah! mon cher Squobb, je suis enchanté de vous trouver, dit-il; si vous n'êtes pas occupé, venez vite, j'ai quelque chose à vous montrer.

—Volontiers.

—Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas?

—Eh! sans doute.

—Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent trouver d'emploi. Personne ne veut les écouter. C'est déplorable. Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets.

C'était un puissant argument pour le patriote Squobb, et il céda sur-le-champ.

Tous deux sortirent.

—Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivés au bas de l'escalier.

—Où ça?

—Là; approchez, mes amis, dit le philanthrope à un groupe de quatre individus qui se tenaient sur le trottoir.

Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume et Madeleine doucement appuyée à son bras, et le nègre White.

Leur extérieur avait reçu de grands et heureux changements.

Mark et Guillaume, dépouillés de leurs haillons et proprement vêtus, n'étaient plus ces vagabonds que nous avons vus dernièrement.

Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et prêts à remplir leurs devoirs d'honnêtes citoyens dans la société.

White, l'excellent Africain, avait eu part à la métamorphose.

Il portait un habillement décent provenant de la défroque de Borrowdale et il avait, ma foi, bonne façon sous ce nouveau costume.

Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur.

Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner à une aimable fille la beauté, la simplicité et la propreté.

Quoiqu'il y eût sur ses joues une teinte légère de mélancolie, et que ses yeux restassent la plupart du temps baissés vers la terre, elle était charmante au possible! On ne pouvait s'empêcher de la remarquer, de l'admirer et de l'aimer.

—Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas un brin de malice.

—Qu'est-ce? murmura Squobb.

—Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens, promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud.

Ils s'arrêtèrent bientôt devant un magasin de Yonge street.

Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient marcher des couseuses mécaniques.

Ils entrèrent.

Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur Madeleine, et échangèrent un regard significatif, puis sourirent d'une manière plus significative encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrivée.

—Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale après avoir trouvé le propriétaire de l'établissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur.

—Si ça se peut…

—Ne pourriez-vous donner de l'emploi à cette pauvre fille? Elle, a travaillé à ces machines en Angleterre et les connaît parfaitement.

—Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une négation.

—Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais grand plaisir à vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous, monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais votre tarif m'en a empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur vos marchés avec les géants des États-Unis, quoique mes marchandises soient en réalité aussi bonnes et à aussi bas prix que les leurs; car ils arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au moyen d'une interprétation particulière du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait aux États, et l'argent s'en va aux États, tandis que des centaines de familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail vivent de charité ou manquent peut-être de pain.

—Ah! ah! Squobb, à l'oeuvre, mon cher! voilà le sujet d'un article. Prenez note de ça, un article là-dessus vaudrait mieux que des centaines de soupes de charité, hein! Stitch?

—Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le résultat de la négligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les pauvres par charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en faire des citoyens honnêtes, indépendants, industrieux, payant leurs taxes et se subvenant à eux-mêmes?

—C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas encore; mais ces sortes de gens…

—Le Globe, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en guenilles passant sa tête à travers la porte entre-bâillée.

—Non, pas aujourd'hui, mon garçon, dit Stitch.

—Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'écria Squobb s'élançant sur le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin.

—Voyez, c'est là un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en arrachant à l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux était parvenu à enlever de la serrure et qu'il avait cachée dans son journal.

—Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'éditeur furieux. Où est la police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard que demain.

Sortant de sa poche son carnet, il se luit à écrire dessus avec une ardeur patriotique.

Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant, jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant à genoux devant lui.

—Jean! Jean! s'écria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu fait, petit méchant?

Et s'adressant à Borrowdale tout étonné:

—Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frère.

—Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici?

—Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine.

—Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? où sont-ils,
Jean?

—Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu déconcerté de ce qui se passait.

—Mais enfin?

—Eh! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un bon bout de chemin, je suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y avait pas à manger avec eux, c'est pour ça que je me suis sauvé. Je n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose à manger. Personne ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mangé depuis hier.

Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine!

Cependant elle réprima, autant que possible son émotion, et tourna ses yeux sur le maître de la maison pour implorer la grâce du petit coupable.

Borrowdale la comprit.

Il tira à l'écart Stitch, et, après avoir échangé avec lui quelques paroles à mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et l'invita à emmener son frère à sa maison et à l'y garder jusqu'à ce qu'il revînt.

Inutile de dire que Madeleine se hâta d'obéir à cette obligeante invitation.

—Comment ça? comment ça? s'écria Squobb sortant de la préoccupation où il était plongé depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez échapper?

—Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui répliqua doucement Borrowdale. C'est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon avait faim, rien à manger et aucune notion au sujet de la propriété, ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis de trouver quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette façon, tout s'arrangera, de ce côté au moins. Vous trouverez, je crois, en elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant. Nous l'aurions bien gardée à notre service, mais elle n'a pas été accoutumée à cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine de bonne volonté, elle n'entend rien à servir.

—Oh! c'est assez juste, répliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures ouvrières que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques… Et les meilleures domestiques sont souvent incapables d'exécuter cette sorte d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'expérience. C'est ce qui nous montre la nécessité, puisque nous avons différentes aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espèces d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne peut arriver à cela qu'en encourageant les branches de l'industrie qui exigent la diversité des talents et des goûts.

—Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagné la rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce côté, Squobb, je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entraînant l'éditeur vers King street.

Ayant trouvé Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi:

—Eh bien, Sherute, comment vont les affaires?

—Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux qu'elles n'ont été. Les derniers changements apportés au tarif les ont merveilleusement améliorées.

—Alors peut-être pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme de plus. Il a été élevé au milieu des manufactures de tabac.

—Pour vous obliger, j'essayerai; mais…

—C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il venir?

—Oh! n'importe! demain.

—Bon, voilà pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette bonne nouvelle. Demain, vous comprenez!

—Merci vous, merci lui, massa; ben obligé, bon! répondit le nègre en battant des mains.

Il salua vivement et partit comme une flèche.

—Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents nègres en ville, et bien peu sont employés.

—Oh! c'est tout simple, répondit Sherute. Leur genre de vie avant de venir ici, le climat qui les a vus naître, leur tempérament et leur constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable, c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privés de cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les encourageant à fuir les États-Unis, nous avons aidé à renforcer le préjugé qui pèse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchés les produits des ex-propriétaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et en les réduisant à se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les dernières modifications apportées au tarif ont fait beaucoup de bien. Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assurée contre le rappel, pour nous garantir un grand développement d'affaires, nous pouvons cependant signaler déjà une amélioration sensible sur les années dernières. Ce nouveau tarif a déterminé la construction à Montréal d'une nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans l'annexion aux États-Unis; car, tant que nous serons sujets de la Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les manufactures s'élèveront difficilement dans notre pays. Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer ailleurs que chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier…

—Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous, interrompit Borrowdale.

—Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de nègres ici, et je crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb.

—Je commence à désespérer de faire jamais rien de vous, Squobb, dit
Borrowdale. Vous êtes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.
Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis obligé.

Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge street, pour parler en faveur de Mark, qui était forgeron de son état.

—J'ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui était bien approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que vous parlez beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturés. Voyons quel est le résultat du dernier droit de quinze pour cent.

—Soit, dit l'éditeur avec plus d'ennui que de curiosité.

—Hé! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propriétaire de l'établissement, qui arrivait à leur rencontre, de combien l'impôt de quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici?

—Hausser! fit Castham surpris et étendant la main droite vers une grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si vous vous rappelez les prix de l'année dernière, vous verrez que chaque article protégé par le droit est de dix à quinze pour cent meilleur marché.

—Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il,
Castham?

—C'est tout simple! nous sommes plus sûrs de notre vente: nous vendons le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'être envoyé aux États-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre à crédit comme par le passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour vendre, étions obligés d'accorder de longs crédits et de retirer notre argent comme nous pouvions. Vous voyez la différence. C'est tout simple.

Après quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi réjoui que Squobb était confondu, fit part à Castham de l'objet de sa visite, et quoique ce dernier se trouvât dans la même position que le fabricant de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manière satisfaisante pour Mark.

Squobb en avait assez.

Il tenta de se retirer.

Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit encore à le mener ailleurs, pour placer Guillaume.

Tout était terminé, chacun était content, l'éditeur excepté, et nos deux personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madère, quand tout à coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et s'arrêta comme cloué au sol.

—Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur.

L'autre ne répondit pas.

Il considérait une créature humaine accroupie sur la première marche d'une maison.

Cette créature semblait descendue aux derniers degrés de la misère.

A peine quelques lambeaux d'étoffe couvraient-ils ses membres, dont les chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places.

—Bon Dieu! qu'en voilà un qui paraît misérable! exclama le philanthrope en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons d'achever une matinée bien commencée, en faisant quelque chose pour cet infortuné.

Squobb haussa imperceptiblement les épaules.

—Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous êtes dans la détresse; que pouvons-nous faire pour vous?

Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d'un air incrédule.

Borrowdale renouvela sa question.

—De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande.

—Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre métier, mon brave homme?

—Je suis imprimeur, monsieur.

—Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera sûrement quelque chose à faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais.

L'homme hocha encore la tête.

—Vous vous êtes déjà présenté là, hein? interrogea Borrowdale.

—Fréquemment, monsieur.

—N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service.

Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous trois vers les ateliers de M. Type.

—Bonjour, monsieur Type; je désirerais que vous donnassiez un peu d'ouvrage à ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme une faveur particulière.

—Vraiment, dit Type, si votre prière n'était pas si sérieuse, je croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Américains font tout. Donnez-nous la protection la plus petite… [9].

[Note 9: Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette Nouvelle ont été communiqués à l'auteur en personne, à Toronto ou ailleurs, au Canada.]

—Quoi! s'écria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand réceptacle de ses grandes idées,—mettre une taxe sur la pensée! Quoi! voulez-vous révolutionner le pays?

—Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous voulons révolutionner l'état actuel des choses et rendre le pays prospère, car vous conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une légère protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre façon de taxer la pensée, comme vous dites, sera celle-ci:—en premier lieu, j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occupés dans le pays; et ces mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment, sans travail, mendiants et pressés par le besoin comme le pauvre homme que vous m'amenez là. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression à aussi bon marché, et, en beaucoup de cas, à meilleur marché qu'aux États-Unis. De plus, la différence faite sur la reliure des livres scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les cas, de les vendre aux mêmes prix que les exemplaires des éditions américaines. Et les milliers de louis qui sont envoyés pour soutenir les imprimeries des États resteront dans notre pays et favoriseront nos ateliers de typographie, notre littérature, nos papetiers, nos fondeurs de caractères, en donnant du travail à nos gens.

—Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'écria Borrowdale. Que vous semble de la taxe sur la pensée? pas si terrible, hein?

Il fallut beaucoup d'insistances pour décider M. Type à prendre un nouvel ouvrier; mais à la fin la charité l'emporta en lui peut-être sur ses propres intérêts, et il consentit à recevoir le protégé du philanthrope.

Le résultat était le même pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un avant-midi aussi noblement dépensé, rentra à son domicile le coeur gonflé de douces émotions.

Il avait amené avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et l'habiller un peu plus convenablement.

Bientôt il l'eut installé devant un bon feu flamboyant, dans la petite bibliothèque que Borrowdale avait derrière sa maison.

Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine d'apprêter à la hâte quelques mets pour le pauvre homme.

Ses ordres donnés, il revint dans la bibliothèque, s'assit à côté de son hôte et commença à causer avec lui aussi familièrement qu'il l'eût fait avec le plus honorable monsieur de la chrétienté.

—Je m'aperçois que vous êtes depuis quelque temps sans ouvrage, dit-il.
Êtes-vous de Toronto?

—Non, monsieur.

—Et arrivé…

—Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis parti, il y a une quinzaine, avec ma famille, pour aller chercher de l'emploi aux États. Mais ma femme et ma fille sont tombées malades en route… Le froid, le manque de nourriture, monsieur… Nous avons été obligés de nous arrêter à une petite ferme, dont les gens, quoique pauvres eux-mêmes, se sont montrés bien bons pour nous.

—Et comment alliez-vous?

—A pied, monsieur, à pied!

—A pied! ne me dites pas cela!

—Hélas! monsieur, nous n'avions pas d'autres moyens de voyager. Mais, arrivés devant cette ferme, je vis que c'était inutile d'essayer d'aller plus loin. Ça les aurait tuées, monsieur… Je les laissai là, et je fus attiré à Toronto par bien des raisons. Je revins dans l'espoir…

—Bon Dieu! interrompit Borrowdale, c'est comme… Il me semble… Quel est votre nom?

En ce moment Madeleine entra; elle portait sur un plateau des provisions.

Au bruit de son arrivée, l'étranger se retourna. En l'apercevant, la jeune fille poussa un cri et faillit laisser tomber le plateau, pendant que l'imprimeur, non moins agité, se levait et s'écriait en lui tendant les bras:

—Madeleine! Madeleine! ma pauvre Madeleine perdue! Merci, mon Dieu! oh! merci!

Déposant le plateau sur une table, elle vola dans ses bras.

Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une tendresse inexprimable.

A les voir, on eût dit qu'ils avaient été séparés pendant plus de dix années.

Il la couvrait de baisers, et elle répandait dans son sein des larmes délicieuses.

C'était un si touchant tableau, que Borrowdale sentit des pleurs mouiller sa paupière.

—Merci, mon Dieu! merci! répétait le pauvre père. Mes peines sont finies! merci, je suis heureux maintenant que j'ai retrouvé ma fille.

—Vous me pardonnez donc! balbutiait Madeleine au milieu de ses sanglots.

Voulant les laisser tout entiers à la joie de cette réunion, Borrowdale, avec sa délicatesse habituelle, se retira discrètement.