CHAPITRE IX

LE BOUCLIER SACRÉ

L'amour, même celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet, rend timide, surtout, aux premiers moments où il trouve l'occasion de s'exprimer. C'est là un fait indiscutable. Je l'ai constaté aussi bien chez les tribus, rouges de l'Amérique septentrionale, les races jaunes de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche à laquelle nous appartenons.

Seul, en tête-à-tête avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir à son égard.

Durant quelques minutes, il arpenta la grève, puis s'assit, fuma son calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire:

—Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne pas chercher à s'échapper, j'ôterais les liens qu'elle a aux pieds.

—Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, répondit indifféremment la Petite-Hirondelle.

—Alors, ma soeur me promet…

—Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi.

—J'aimerais à n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix pateline.

—Oui, fit-elle en haussant les épaules, comme le chat sauvage quand il essaye de poser sa griffe sur une tourterelle.

—Ma soeur méconnaît mes intentions. Elles sont franches et claires comme l'eau de la source; je veux l'épouser.

—C'est-à-dire me donner pour esclave à ta femme, après avoir abusé de moi!

—Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a trompé; et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai à Merellum tous ses colliers d'aïoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures dont je lui avais fait présent.

—Mon frère est généreux! répondit Merellum avec un ton d'écrasante ironie; oui, il est bien généreux! mais je ne veux pas des présents qu'il a faits à sa femme.

—Molodun t'en donnera d'autres.

—Je n'en veux pas davantage.

—Que te faut-il donc?

—La Petite-Hirondelle sourit amèrement. Le Renard-Noir renouvela sa question.

Pas de réponse.

—Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant près d'elle, désire-t-elle quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte à son discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau de renard argenté, une robe de martre, des colliers de ce métal précieux qui plaisent tant aux Visages-Pâles, ou un jeune condor apprivoisé, on les plus belles esclaves des Chinouks.

—Les Chinouks! répéta-t-elle on riant d'un air méprisant; les Chinouks!
Toi, leur prendre des esclaves, je t'en défie!

Le Renard-Noir se releva avec fierté.

—J'ai tué leur chef! dit-il.

—Leur chef!

—Oui, Molodun a tué Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles.

—Et où mon frère a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum en secouant la tête avec incrédulité.

—Sa chevelure ne pend pas à ma ceinture, mais il est mort, et voilà la main qui l'a frappé.

Merellum ne répliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le rompit par ces paroles:

—Ma soeur accepte mes offres?

—Quelles offres! répliqua-t-elle d'un ton impatienté.

—Je lui ai proposé de lui donner tout ce qu'elle me demanderait.

—Eh bien! s'écria Merellum en lui décochant un coup d'oeil railleur, donne-moi donc la liberté.

—Et, comme il se tenait coi, interdit par cette réponse toute naturelle que lui-même avait provoquée, elle continua en livrant cours à une irritation fébrile:

—Mon frère m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux, assurément; ne m'a-t-il pas toujours aimée? Et la preuve c'est que Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a volé son nom, libéral comme la fourmi et sûr comme le gazon qui couvre un marais, m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser de me mettre en liberté!

Elle partit d'un éclat de rire sarcastique.

Cependant le sagamo nez-percé ne desserrait pas les lèvres; il s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et la colère enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses, le manche de son couteau.

Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet état d'exaspération. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace et continuait ses mordantes interpellations:

—N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir à la femme de Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un délicieux spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait à mon frère! Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de dégager ta parole et de me rendre la liberté.

—Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier.

—Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante ton amour pour moi, la reconnaissance m'étouffe!

A ce moment le cri du hibou se fit entendre.

Le Renard-Noir lâcha la jeune fille.

Un deuxième cri troubla le calme de la nuit.

Bientôt après un canot parut près du rivage, dans la zone blanchâtre produite par la réflexion du ciel dans l'eau.

Deux hommes montaient le canot.

—L'Aigle-Gris et Renolunc! maugréa Molodun entre ses dents.

C'étaient effectivement son beau-père et son beau-frère qui arrivaient, après avoir été témoins de l'enlèvement de Lioura et d'Iribinou par les Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher à leurs ennemis. Mais le nombre de ces derniers était trop considérable pour qu'ils pussent tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succès.

Les deux Nez-Percés revenaient, afin d'armer la nation et de voler au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et empreinte de ressentiment.

Mais le retour des parents de la Blanche-Nuée soulagea Merellum d'une grande appréhension; car il la débarrassait, pour un temps au moins, des obsessions de son terrible amant.

La nuit se passa tranquillement.

Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut résolu que la face-blanche serait conduite à l'ienhus des Nez-Percés et gardée jusqu'à ce qu'on eût appris le sort que les Clallomes auraient fait subir à Lioura. S'ils avaient épargné ses jours, on tâcherait de l'échanger contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifiée à Scoucoumé, on sacrifierait également la Petite-Hirondelle.

Ce plan souriait à Molodun; il l'approuva complètement.

—Mais, dit Renolunc, qui l'avait, proposé, nous ne pouvons mener cette squaw au milieu de nos familles sans l'exposer à être massacrée.

—Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris.

—Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir.

—Parce que nos frères ont été égorgés par les Visages-Pâles, sur leur grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont voué une haine implacable à la race blanche.

—Que ferons-nous, alors?

—Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie.

Merellum se soumit volontiers au désir du Castor-Industrieux.

Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood, renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et la jeune fille, ayant reçu la permission de se retirer dans une grotte, se colora le corps, des pieds à la tête.

En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la prit pour telle quand ils entrèrent, quelques jours après, dans le village des Nez-Percés.

Les manières de Molodun vis-à-vis d'elle avaient totalement changé.

Il la traitait avec une indifférence si marquée, que Renolunc et l'Aigle-Gris pensèrent, qu'il était revenu de son engouement pour elle. Toutefois, Merellum ne se méprenait pas sur la nature de cette transformation. Elle devinait aisément que ce n'était qu'un jeu et, que le Renard-Noir ne tarderait pas à réitérer ses instances auprès d'elle.

A leur arrivée à l'ienhus, ils trouvèrent les habitants en proie à une effroyable désolation. La nouvelle du désastre des Nez-Percés commençait à circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se précipitèrent à la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches.

Renolunc avait prévu cette scène. Il était prêt à conjurer l'orage qui grondait, sur leur tête.

Marchant résolument au devant de la foule, il monta sur une grosse pierre et dit:

—Rejetons de la grande tribu des Nez-Percés, le malheur est tombé sur vous, parce que vous avez négligé de faire, cette année, à vos autmoins, les présents d'usage. Mais j'ai imploré l'Esprit-Suprême en votre faveur. Son oreille ne s'est pas fermée à la voix du Castor-Industrieux. Il nous pardonnera, à condition que vous lui offrirez dix vases de graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de kamassas. Il vous promet même une victoire éclatante sur vos ennemis les Chinouks. Comme témoignage de sa bonté pour vous, il a permis que notre vaillant sagamo, Molodun, tuât Oli-Tahara, le chef des perfides Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les conseils et sorcière réputée à l'est des montagnes. Il vous la donne, mais à deux conditions: la première, c'est que vous veillerez jour et nuit sur sa personne, l'empêcherez de fuir et la garderez comme le plus précieux de vos manitous, jusqu'à ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer l'Esprit-Suprême et lui exprimer votre reconnaissance!

Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploités.

Les lamentations cessèrent. Que dis-je! elles se transformèrent en cris d'allégresse. On entoura les chefs, on les fêta, on les combla de caresses, et Merellum devint la divinité du jour.

L'accompagnement, ou plutôt le symbole des réjouissances publiques chez les Indiens, un banquet, fut aussitôt apprêté.

Merellum était abattue par des privations de toute espèce et par une longue marche à travers des savanes stériles, où la disette de vivres et d'eau s'était fait plus d'une fois sentir.

Elle avait accepté passivement le rôle auquel on la soumettait. Peu à peu cependant elle y prit goût. Elle était femme, après tout. On l'adorait; elle ne résista point aux hommages des Nez-Percés et se résolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour s'évader dès qu'elle en trouverait l'opportunité.

La croyant charmée et séduite, Molodun jouissait de son triomphe.

Le festin fut dressé sur la place du village.

Il se composait de saumon boucané, chair de mouton des montagnes, bosses et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par la forme et le goût au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et autres fruits.

Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis, au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait part au banquet.

Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les hommes, surtout les jeunes guerriers.

Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide.

Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées. Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon. Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun.

On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux.

Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes, pendant que l'instrument circulait à la ronde:

—L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis.

Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs. L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé.

Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté.

Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place.

Renolunc ayant, pendant ce temps-là, fait d'abondantes ablutions pour se purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en cuir d'élan, et de l'autre un couteau.

Son père, l'Aigle-Gris, assisté d'un autre autmoin, alluma un grand bûcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au ruisseau voisin.

Elle rapportait les vases et les disposait autour du bûcher.

Renolunc confia son tambour au troisième sorcier et creusa dans le sol un trou qu'il poussa à dix-huit pouces de profondeur, sur autant de large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme générale ovoïde.

Le trou terminé, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe à son père, qui étala devant lui la peau fraîche d'un jeune buffle de deux ans.

Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puisée par Merellum. Les trois premiers cailloux refroidis, on les remplaça par trois autres, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'élevât de l'ouverture une vapeur épaisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et étendit la peau de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermétiquement les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser échapper la chaleur. En s'échauffant, le poil se détacha. Renolunc, son père et l'autre jongleur l'enlevèrent soigneusement à la main. Peu à peu aussi le cuir se contracta. Ils l'enfoncèrent insensiblement dans le trou en lui en imprimant tout doucement la figure; puis ils rognèrent les parties qui dépassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percés se mit à danser autour de ce moule.

En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, était forcé de quitter la ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle.

Cette cérémonie bizarre dura deux jours et deux nuits consécutifs, avec des intermèdes occupés par des banquets et des discours; elle tirait à sa fin, c'est-à-dire que les jongleurs allaient déclarer le bouclier sacré parfait, et ordonner le rite pour préserver les guerriers de l'influence pernicieuse du Ouaouich[11], quand, sur le matin du deuxième jour, le temps, qui s'était assombri, tourna soudain à la tempête.

[Note 11: Chez les Nez-Percés, le Ouaouich est l'Esprit de la fatigue.]

La manière dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gré de l'indiquer ici, car elle est peu connue.

Les cérémonies du Ouaouich durent trois, cinq et même sept jours.

On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir.

Cela fait, chacun des officiants se creuse, près d'un cours d'eau, un trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du sol.

Puis, tous, armés de leurs baguettes, et agenouillés à quelques pieds de leurs trous, se livrent religieusement à des purgations d'un genre unique.

Le lendemain, jeûne. De nouveaux bâtons sont taillés. Chaque Indien donne aux siens une longueur égale à l'intervalle qui sépare sa bouche de son ombilic. Il les pelé, les arrondit et se les plonge dans l'estomac, jusqu'à ce que les vomissements produisent une irritation intolérable. Cette barbare, opération ayant bientôt pour résultat d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des bâtons à mesure que l'inflammation augmente. A midi, suspension du procédé. On se jette à l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une demi-pinte de potage aux herbes.

Même traitement le troisième jour.

Le quatrième, les Nez-Percés font rougir des pierres, les déposent avec de l'eau dans les trous qu'ils ont creusés le premier jour et où ils se placent eux-mêmes dès que l'eau est bien chauffée. En sortant de cette cuve, ils se précipitent dans la rivière, se démènent et se frappent comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute la journée, de passer de l'un à l'autre. Le soir, il leur est permis de manger du potage, mais sans boire.

Répétition de cet étrange manège les jours suivants jusqu'à deux heures, le tantôt; après quoi, les festins succèdent au jeûne. On dit que quelques Nez-Percés renouvellent plusieurs fois de suite ces expériences, et que ceux qui en supportent convenablement l'épreuve se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables à la course, invincibles à la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui négligent d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres à la guerre ou à la chasse, parce que Ouaouich est encore leur maître. A dix-huit ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une famille nombreuse. Il y a même des sauvages qui continuent au delà du terme fixé. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immédiatement après, font à pied plus de trente lieues par jour!

Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidité et le mugissement d'un éclat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute éternité, dans le désert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivières Kullerspehn et Umatala.

La place et le village des Nez-Percés en furent littéralement inondés. L'atmosphère était saturée de grains de sable. Ils couvraient le sol jusqu'à la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles, les yeux. L'épouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut général.

Merellum, abandonnée à elle-même, ne savait où se cacher, où fuir. Une main s'empara de son bras et une voix lui dit:

—Si la face pâle veut s'échapper, qu'elle se laisse conduire par
Cuir-de-Boeuf.

Mais, au même moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se détendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria:

—Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni.