CHAPITRE X

LE CHIEN-FLAMBOYANT

L'hiver de 1833-34 particulièrement rigoureux dans toute l'Amérique septentrionale, et surtout à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose extraordinaire le rio Columbia gela, à diverses places, sur des étendues de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver, c'est-à-dire à trente lieues environ de son embouchure.

Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de cette terrible saison, qui coûta la vie à des milliers d'Indiens et à une grande quantité de trappeurs blancs. Les factoreries établies immédiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivière Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent décimées. Dans toute cette région, l'esprit de vin se figea et des rochers énormes éclatèrent, comme s'ils eussent été minés avec de la poudre.

Pour être moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la
Colombie, la température n'y sévit pas moins avec une violence inouïe.

Tous les cours d'eau furent glacés; et, comme je viens de le dire, le fleuve principal prit lui-même avec assez de force pour obliger les Indiens à recourir aux traîneaux. Heureusement que, vers la fin de janvier, il tomba une bonne quantité de neige. Le ciel s'adoucit, et les communications qui avaient été interrompues furent renouées.

La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.

Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne. Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces lieux n'étaient pas complètement déserts.

En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le sommet desquels la fumée s'échappait en spirale.

L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi. Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des entailles pour poser le pied.

Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur.

Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde, écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre, à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois, qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les blessures.

C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception pourtant des albinos ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges aux chefs de la chambrée, et des tikkinagons, planches peinturées, ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws emmaillotent leurs pouparts.

Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes, vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce, et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.

[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la Tête-Plate.]

Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le
Castor-Industrieux.

Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et visite ses alliés les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang et les Serpents; car on a appris tout dernièrement que les Chinouks ont traversé la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que, renforcés des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus.

Merellum prête une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et qu'une amulette magique lui a sauvé la vie. Elle connaît la valeur du Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espère qu'il la délivrera d'une captivité qui devient chaque jour plus insupportable. Molodun l'a ménagée, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi réservé, et si, comme il est probable, les Clallomes ont immolé Lioura, les Nez-Percés ne se vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne tenait guère à l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle a rencontré le trappeur blanc, ses idées ont subi une métamorphose. Elle se plaît à tresser des couronnes pour les brillantes images qui reviennent caresser ses rêves et ses insomnies. Elle songe à l'avenir; elle aime à respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le moyen de s'échapper de sa prison.

Rien n'est moins aisé cependant, car elle est gardée à vue avec toute la scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge sans être accompagnés par la femme de Renolunc, la Panthère-Cruelle, ou celle de l'Aigle-Gris, la Flèche-Rapide. Néanmoins, aujourd'hui Merellum a foi dans sa destinée. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la surveillance des Nez-Percés. Elle écoute avidement leur conversation.

L'Aigle-Gris a pris la parole.

Il dit avec l'emphase particulière aux Indiens:

«—Oui, braves Nez-Percés, Molodun remportera la victoire sur les Chinouks, car il a épousé Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo, qui fut toujours protégé par le Grand-Esprit.

«Je dirai à mes frères comment:

«Il y a bien des lunes, alors les Visages-Pâles n'étaient pas, et les
Peaux-Rouges étaient sept: quatre guerriers et trois squaws.

«Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les trois squaws.

«Elle eut quatre fils de Manitou.

«Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine.

«Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur territoire.

«Le troisième, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord dès qu'il vit la lumière, et fut changé en lapin blanc.

«Il est, là-bas, le Grand-Esprit.

«Le quatrième, Chokamipok, l'Esprit de la pierre à feu.

«La femme de Manitou mourut aussitôt après leur avoir donné le jour, et h guerre éclata parmi ses enfants.

«Manabozzo accusa son frère Chokamipok d'avoir tué leur mère. Il s'arma contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le vainquit, après une lutte longue et terrible.

«L'ayant renversé et percé avec son couteau, il lui arracha les entrailles qui se changèrent on vigne.

«Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des pierres à feu.

«Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frère Chibiabos et s'occupa à rendre les hommes heureux.

«Il leur enseigna à fabriquer des cabanes, des arcs, des flèches et des harpons.

«Et les hommes reconnaissants adorèrent Manabozzo.

«Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et conspirèrent contre lui.

«Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre à cause de sa sagesse et de son habileté, ils tachèrent de surprendre Chibiabos.

«Chibiabos était, comme je vous l'ai dit, le frère aîné de Manabozzo.

«Celui-ci conseilla à Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher toujours à son côté.

«L'autre fut imprudent.

«Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui était gelé comme à présent.

«Les Manitous ne l'eurent pas plutôt vu qu'ils brisèrent glace sous ses pieds, et Chibiabos se noya.

«Manabozzo, chagrin et furieux, leur déclara la guerre. Il les chassa avec les armes qu'il avait inventées, les atteignit et en précipita un grand nombre dans les abîmes.

«Sa douleur n'était pas apaisée; ses lamentations firent gémir les échos des montagnes.

«Il se couvrit, la face de noir et pleura son frère pendant six hivers.

«Touchés de sa peine, les Manitous se consultèrent pour tacher de le calmer.

«A cet effet, ils construisirent une loge sacrée près de celle de Manabozzo et préparèrent un festin de viande d'animal et de chair de poisson.

«Ils invitèrent Manabozzo à y prendre part.

«A leur prière il vint, triste et désolé.

«Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du tabac délicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui dissipe la mélancolie.

«Manabozzo mangea, accepta les présents, but la liqueur.

«Après cela, ils dansèrent la grande danse médicinale, et il fut guéri.

«Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler.

«Par leur puissance, Chibiabos fut rappelé à la vie; mais il lui fut défendu d'entrer dans la loge sacrée.

«Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre de régner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu éternel.

«Manabozzo monta après cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers le Grand-Esprit.

«Il en reçut le don de guérir les maladies et de vaincre tous ses ennemis.

«Ce don, il le transmit à ses fils qui le confièrent à leurs descendants.

«C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que j'ai pu le communiquer à Molodun, le mari de ma fille Lioura.»

Après ces mots, prononcés avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard se leva et se mit à danser autour du feu en battant la mesure sur un tambourin qu'il avait décroché d'une poutrelle.

—Oui, les Nez-Percés triompheront des Chinouks, clamèrent les assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris.

Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint bientôt le théâtre d'une scène de turbulente confusion, impossible à décrire.

Elle fut tout à coup troublée ou plutôt redoublée par un aboiement si lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombèrent pêle-mêle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur.

On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher à grands pas.

Quoique élevée par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum ne comprenait rien à cette soudaine révolution.

Elle cherchait à s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait à moitié la sortie de la loge fut subitement reculée, et une tête horrible parut à la place.

Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient.

—Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! s'écrièrent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percés, grands et petits.

Un deuxième aboiement, plus sinistre encore que le premier, répondit à leurs accents d'effroi.

Et un long corps, entièrement couvert de ces flammes rouges et bleues qui entouraient la tête, tomba tout d'une pièce au milieu des sauvages, fous d'épouvante.

Semblables à des autruches, pressées par un chasseur, ils couraient ça et là en désordre et cherchaient à se cacher la tête sous leurs pelleteries.

L'étrange créature exhala un troisième aboiement aussi formidable que les précédents, et se mit à rire en gambadant dans la cabane comme un démon.

Elle n'était que feu de la plante des pieds à la pointe des cheveux. On eût pu la prendre pour un météore vivant.

Un instant Merellum partagea l'appréhension générale. Mais les quelques connaissances scientifiques que lui avait inculquées Poignet-d'Acier la mettaient jusqu'à un certain point au-dessus des superstitions indiennes, dont elle ne se servait que quand elles étaient favorables à ses intérêts.

Aussi revint-elle promptement de l'émoi que lui avait causé l'apparition du Chien-Flamboyant.

Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pût se rendre compte des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut que c'était un homme, un nègre.

Il était grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait à quatre pattes en bondissant et se dressant tour à tour à la manière des singes.

Sans s'inquiéter de la perturbation qu'il avait soulevée dans la hutte, il saisit une tranche de saumon fumé, s'établit, sans façon, sur son séant et se mit à manger à belles dents eu faisant, entendre de temps à autre un grognement de satisfaction.

Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit d'un violent éclat de rire. Se moquait-il de la panique dont il était la cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il éprouvait d'avoir assouvi sa faim?

Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement, et les flammes qui s'en échappaient doublèrent de force. Durant une minute il nagea dans un tourbillon de feu.

La frayeur des Nez-Percés augmenta encore et se traduisit par des cris inarticulés.

Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de côté et d'autre, faisant tomber des éclairs partout, où il passait, et bientôt la loge souterraine parut envahie par un incendie.

En allant ainsi, tantôt à droite, tantôt à gauche, il s'arrêta plusieurs fois devant Merellum et murmura chaque fois en français:

—Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout.

La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, étonnée et redoutant ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin, après vingt évolutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit directement:

—Massa commander à squaw d'être prête. Nègre revenir bientôt!

Là-dessus, le Chien-Flamboyant lança une série d'aboiements qui mit en rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de projection des membres inférieurs hors de la loge..

Derrière lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que nos diables du moyen âge, une suffocante odeur de soufre.

Et si ce n'était pas le diable pour les Nez-Percés, ce n'était pas moins, car c'était le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu.