CHAPITRE XVII
LES JEUX
Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer le poisson.
Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie, Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs pagayeurs.
La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières.
Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement, Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle.
En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop connue, hélas! dit à la jeune fille:
—Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de l'agilité.
—Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.
—Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder?
—Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la gardera.
Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.
Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme:
—Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui.
—Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo.
—Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en échange deux de mes captives.
—Deux de tes captives! Non; pas même trois.
—Que veut le Serpent-Jaune?
—En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu refuseras de lui donner.
—Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes.
—Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.
Le sagamo sourit ironiquement.
—Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite.
—J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.
—Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit
Molodun.
—Non! il me faut ta promesse maintenant.
—Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les
Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les
canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le
Renard-Noir l'en assure.
Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée, Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le rang de ce dernier.
Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le cours du rio Columbia.
Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des Nez-Percés.
Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe, jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr.
L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre. Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci était irrité.
Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet de ses ardentes convoitises,—un Indien employé au fort Colville l'ayant secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la pêche.
Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances feraient le reste.
On sait comment il réussit.
Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier, il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum.
Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien, il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un penchant prononcé à la superstition.
Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la mort dont il était menacé.
Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison, pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés.
Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement; il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue route qu'ils eurent a faire.
A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les habitants se portèrent en foule au-devant d'eux.
Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors, Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule, être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche:
Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en poussant des caverneux.
Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça entre elles.
—Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser.
A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et courroucé.
Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole en s'écriant:
—Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi, Maxmaxpeopeo, ou…
—La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton froid.
—Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la laisses pas approcher de cette fille de chatte!
Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais alors Molodun s'interposa.
Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse:
—La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute.
—Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir.
Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya rouler à dix pas de là.
C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse.
Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.
La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.
Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien. Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en cherchait l'opportunité.
Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses propositions.
—Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique qu'il reçut.
—Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère.
—A quel jeu mon frère me la joue-t-il?
—Au jeu de l'arc.
—Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en dent de narval.
Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause.
Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre. A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en position.
Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient, jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur.
Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la partie.
Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une vive émotion cet acte d'où dépendait son sort.
La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que quatorze.
La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations; car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur les Nez-Percés.
Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de
Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle.
Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours, Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre quand elles désirent obtenir quelque chose:
—Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle lui enseignera le moyen de la ravoir.
—Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun.
Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur, un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un accent soumis:
—Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur.
—Qu'elle parle!
—Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un grande liemola. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente.
—La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher la joie que lui causait cet avis.
Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la tribu.
C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les juges.
Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même, qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.
Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps qu'elle durerait ensuite.
La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins.
Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part.
Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches, deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds, supportant une pièce de bois transversale.
C'étaient les buts, ou lonosi, pour me servir du terme local.
Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche, ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les lonosi, mais un peu sur le côté.
Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue.
Elle avait confiance dans l'avenir.
Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de leurs plus beaux ornements.
La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession aux flambeaux.
Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures, celles-ci rouges, celles-là blanches,—étaient tous admirablement, faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec.
Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son chef immédiat.
Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de provocation.
Entre les deux buts, s'élevait un monceau de nirens.
Ce sont des bâtons longs de quatre pieds, recourbés à une extrémité, de manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et enserrant un petit filet en nerf d'animal.
Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui que nos gamins appellent, je crois, la truotte.
Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes revinrent près de leurs lonosi.
Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre.
Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au lendemain matin.
Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo, pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi.
[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs canadiens-français.]
Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse comme un oeuf, et la lança entre les poteaux.
Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur propre camp.
Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes, les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été hué par ses compagnons.
Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait littéralement son époux.
Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni trêve ni repos.
Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore, formaient un spectacle inénarrable.
Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties, c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des lonosi.
Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette bande, puis relançaient le projectile.
La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur.
Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.
La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de
Maxmaxpeopeo quarante.
A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement, malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements lugubres domina le vacarme des Nez-Percés.
Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes.
—Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!