CHAPITRE XVI
LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIÈRE
—Les Indiens, dis-tu?
—Oui massa, oui, Indiens; moi sûr, moi voir eux.
—Mais à quelle tribu appartiennent-ils?
—Eux, Nez-Percés, massa, Nez-Percés!
—Enfin, ils ne sont pas si près de nous…
—Oh! si si, très-près: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq!
—Alors, il faut aller camper ailleurs.
Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'était endormie. Quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer à cet acte de cruauté, car la pauvre jeune fille était accablée de lassitude.
Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prête à se remettre en route. Les poneys furent enfourchés, et nos voyageurs coururent toute la nuit sans poser pied à terre.
Le lendemain matin ils firent halte près d'une source d'eau fraîche, sur une petite prairie ombragée par des acacias en fleurs, véritable oasis dans ce désert.
Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupède qu'ils eussent rencontré depuis leur entrée dans la Grande-Coulée.
Ils se reposèrent deux heures et reprirent leur marche.
Au bout de quatre jours, ils pénétrèrent dans une contrée nouvelle, montueuse et boisée, et sortirent enfin du canon maudit.
Désormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se sentaient près du fort Colville. L'espérance, les réchauffant de ses rayons bienfaisants, ranima leurs forces.
Cependant, la première nuit qu'ils couchèrent sur les hauteurs, Cherrier s'éveilla tout à coup en proie à un violent émoi. Il était balancé à droite et à gauche, comme si la montagne eût été secouée par un tremblement de terre.
Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi était simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous lesquels ils étaient étendus.
Ces pins, de la plus grande espèce, appelés par les naturalistes lambertinæ, plantent leurs racines entre les fissures des rochers, à fleur de terre. Les débris de leur feuillage forment peu à peu, en dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus légères brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base, et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement.
Les Canadiens-Français désignent ces conifères par le nom de pins tremblants, et les endroits où ils poussent par celui de berceuses.
Xavier se rendormit en riant de sa peur.
Le lendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à la chute des Chaudières, cataracte de près de soixante pieds, considérée comme la plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dénomination aux trous ronds que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqués au bas. «Les cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les inégalités des rochers, sous la cascade, tournent en spirale énorme et creusent ainsi des cavités aussi rondes et aussi polies que les parois intérieures d'une chaudière de fer.» Les fleuves de l'Amérique du Nord contiennent grand nombre de ces chaudières naturelles. Il y en a de fort remarquables au Canada, près de Québec et d'Ottawa.
Les Peaux-Rouges, dont le langage imaginé est tout fleuri d'onomatopées, les nomment tum-tum.
Ayant longé un village indien, bâti au-dessus de la cascade des Chaudières, Xavier, Merellum et le fidèle nègre ne tardèrent pas à découvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps déjà.
C'était le fort Colville, élevé au centre d'une charmante prairie toute chargée des trésors de la nature et entouré d'une ceinture de collines qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette région est trop souvent le théâtre.
Ils y touchèrent après avoir traversé la rivière Thompson.
Cet établissement, formé à deux cent cinquante lieues environ de l'embouchure de la Colombie, est une propriété de la Compagnie de la baie d'Hudson. Si à l'époque de notre récit il n'avait pas toute l'importance qu'il a maintenant, c'était cependant déjà une factorerie assez considérable, mais dont les chefs faisaient plutôt la traite de la chair de buffle et du saumon boucané que celle des pelleteries.
Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissadée, haute de vingt pieds, bastionnée aux angles et munie de vieilles coulevrines.
A l'intérieur s'étendaient les magasins de la compagnie, les chantiers, les logements des chefs facteurs, des commis, des engagés et un hangar spécial réservé aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui, chaque soir, venaient demander l'hospitalité.
Et on l'accordait, sans difficulté, cette hospitalité. Ennemis ou amis étaient reçus. Comme dans l'antiquité, comme dans les tribus indiennes, une fois le seuil passé, l'hôte, quel qu'il fût, était sacré. Aussi trouvait-on dans les caravansérails du désert américain les assemblages les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les hétérogénéités les plus sanglantes.
C'était un bruit, une confusion, un tohu-bohu à épouvanter tout autre que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le Nord-Ouest américain.
Pour les idiomes, vous étiez transporté aux temps et autour de Babel.
Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis le très-naturel costume de notre respectable aïeul Adam, jusqu'à celui du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus faisaient habituellement leur montre, chaque année, dans la grande salle du fort Colville.
Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrés, rien n'y faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, même après boire; bien plutôt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique inimaginable, tirée d'instruments outrés de se rencontrer ensemble; ce qui n'empêchait pas la gaieté d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer ses pétillants éclats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, ça changeait quelquefois.
Rien n'est immuable en ce monde, pas même dans le Sahara de l'autre hémisphère.
La porte de l'enceinte du fort franchie, trêve de Dieu et trêve de
Manitous expiraient.
Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de la veille, mais au plus faible ou à l'inhabile le triste lot de payer, comme on dit chez nous, les pots cassés; car, indépendamment des antipathies de race, des vieilles inimitiés, les querelles surgissaient souvent à l'intérieur dans ces réunions de gens cosmopolites; les rixes, jamais! Elles étaient strictement défendues. Et deux individus en venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait sans pitié et sans s'inquiéter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau temps, que celui-là, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on les appelait!
Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalité est encore pratiquée dans le désert, mais c'est une hospitalité parcimonieuse, que la Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et en échange d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point partie de son personnel.
Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, célèbre depuis long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut l'objet d'une attention toute spéciale.
Le commandant du poste était, du reste, un homme aussi aimable que brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanité rare dans ces pays incivilisés.
Il fit donner à chacun des jeunes gens une chambre particulière et tout ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils avaient endurées en traversant la Grande-Coulée.
Xavier et Merellum résolurent de passer un mois au fort, pour attendre qu'ils fussent tout à fait rétablis.
Peu de temps après leur arrivée, ils assistèrent à l'ouverture d'une des vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve des centaines de buffles coupés par morceaux, pour être convertis en pemmican et expédiés sur les différents postes de ses immenses territoires.
Ces caves sont bâties avec de la glaise, à dix ou douze mètres au-dessous du niveau du sol, et, après un carnage[17] de bisons, avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaçons, jusqu'à ce qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouchées pour n'être rouvertes qu'en été, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent bêtes dépecées. Et ce moyen de préservation est si parfait, qu'au bout de deux ans de séjour les chairs déposées dans les glacières sont encore fraîches et excellentes au goût.
[Note 17: Voir la Huronne.]
La cave ayant été mise à jour, on en retira une grande quantité de quartiers de buffles, qui furent taillés en tranches très-minces; avec la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de diamètre.
Dans des chaudières suspendues sur des bûchers en plein air bouillait la graisse des animaux.
Quand elle fut jugée à un degré d'ébullition convenable, on la versa, au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse à peu près. Ceci terminé, les sacs furent liés, pressés et fortement ficelés.
Ainsi façonnés comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les taureaux furent ensuite portés dans les séchoirs, sorte d'appentis à claire-voie, où étaient pendus à des perches des milliers de saumons, fendus en deux, et qui provenaient de la pêcherie établie au pied de la chute des Chaudières.
Le spectacle de cette préparation, faite au milieu des chants et des rires de toute la population du fort, intéressa fort Xavier Cherrier.
Merellum elle-même y prit plaisir, car c'était la première fois que, depuis son bas âge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse compagnie de gens de sa race.
Pendant qu'on étendait les taureaux de pemmican pour les faire dessécher, ou qu'on les chargeait sur ces étranges chariots tout en bois (sans qu'un seul morceau de métal entre dans leur construction), les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa aux deux jeunes gens de les conduire à la pêche au saumon, qui avait lieu au bas des chutes de la Chaudière.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie.
La Petite-Hirondelle aimait trop à le voir heureux pour ne pas être contente de ce qui le mettait en gaieté. Elle connaissait la pêche au saumon, l'avait souvent pratiquée, et n'était pas fâchée de déployer son adresse aux yeux des Canadiens.
Il n'y a guère que deux milles et demi du fort aux chutes, dominées par le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrogé le monopole de la pêche en cet endroit de la Colombie.
Ces Peaux-Rouges obéissent à deux chefs, l'un préside à la chasse, l'autre à la pêche. Nul n'a le droit de se livrer à ces exercices sans leur autorisation. L'un et l'autre se réservent les meilleurs morceaux, les plus belles proies.
Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ouï dire qu'ils cherchaient à l'étendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais, quoi qu'il en soit, les employés des forts Colville et Okanagan ne se permettaient pas alors de pécher le saumon sans le consentement du chef des eaux.
Un mois ou six semaines avant que d'accorder à qui que ce fût ce consentement, lui-même dressait au pied de la cascade sa vaste trappe à pêcher.
C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de circonférence.
On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.
Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18], c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.
[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze mois, dont voici les noms:
Sustiki (glace). Janvier.
Squasus (froid). Février.
Skiniramen (sorte d'herbes). Mars.
Skaputsi (départ, de la neige). Avril.
Staqumanos (racine amère). Mai.
Jtzwa (racine de kamassas). Juin.
Saantylka (chaud). Juillet.
Selamp (orageux). Août.
Skalnes (fin du saumon). Septembre.
Skàài (lune sèche). Octobre.
Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre.
Kumakwala (lune de neige). Décembre.]
La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à l'escalader.
«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes; le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons, chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.»
On peut juger par là de la prodigieuse quantité de victimes faites chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une bourse, et on s'empare aisément du captif.
Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de la voracité des chiens.
«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation, les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer, s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte qu'ils se contentent de pourvoir strictement à leurs besoins.»
[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]
Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute de la Chaudière pour ne plus redescendre!
Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au saut du Prêtre.
Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes.
[Note 20: Chose étrange,—et qui ne m'a pas moins surpris que la découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,—les masques dont se servent les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]
Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir.
Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre.
Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau, deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché la grande nasse du chef de la pêche.
L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour.
Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu lieu à midi.
Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons taboués [21].
[Note 21: Taboués est un terme usité par les pêcheurs indiens dans la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie interdit. Les premiers poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre. Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures.
Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]
[a] Voir la Tête-Plate, chap. II.
Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute, redescendaient emportés par le courant.
—Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche.
—Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.
Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant dirigés sur la Petite-Hirondelle.
L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit, trapu et solidement charpenté.
A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre compte de celle émotion.
—Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous avons la permission de sa rouge majesté.
Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec le chef des eaux.
Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme accidentellement, celui-ci donna contre un écueil.
La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des
Quiurlapi.
Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se sentirent brusquement frappés à la tête.
Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.
Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait tombèrent à l'eau.
Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses efforts pour se dégager de cette étreinte.