CHAPITRE XV

LA GRANDE-COULÉE

Merellum ne s'était pas trompée; elle avait atteint Molodun à l'épaule droite, mais si légèrement, que la flèche avait seulement éraflé l'épiderme.

Depuis une lune, ce chef était remis du terrible coup de tomahawk que lui avait asséné Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percés contre les Chinouks. Sa vie, il la devait à son épouse Lioura. Elle l'avait transporté sur la rive septentrionale du Columbia, et ramené à l'ienhus aussitôt, après le départ des ennemis. Sa reconnaissance pour la Blanche-Nuée s'exprima en termes très-vifs lorsqu'il reprit ses sens, et la jeune femme put se croire aimée; mais il n'en était rien. Quand la possession n'aurait pas éteint les premières ardeurs qu'il lui témoigna à la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la froide résistance de celle-ci avaient allumé dans le sein du sagamo une passion désordonnée et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cessé de brûler.

D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les traces indélébiles des persécutions endurées chez les Clallomes: elle était devenue laide.

Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait augmenté. Son père, l'Aigle-Gris, et son frère, le Castor-Industrieux, étaient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour la protéger.

Une fois guéri, Molodun se mit activement à la recherche de la face blanche. Il savait qu'elle avait échappé aux perquisitions d'Oli-Tahara et qu'elle était partie avec le Chien-Flamboyant.

Jongleur par sa position et, conséquemment, au fait des petites pratiques de la sorcellerie, Molodun était moins superstitieux que la plupart des Indiens.

Il avait vu le nègre en plein jour, dépouillé de tout son appareil flammifère, et le soupçonnait fort d'être un habile charlatan; mais comme, après tout, il ne faisait de mal à personne, le Renard-Noir l'avait, par politique, protégé jusque-là, comme une créature dont il pourrait peut-être un jour tirer parti.

L'enlèvement de Merellum changea sa manière de voir à l'égard du nègre.

Une centaine de guerriers nez-percés avaient survécu à la défaite.

Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays environnant.

Plus d'une fois il aperçut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en défaut. Un jour enfin, Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette découverte pour s'exciter à poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au désir de s'emparer de la Petite-Hirondelle se joignit le désir, non moins brûlant, de tuer le jeune homme avec qui elle causait si familièrement.

Seul alors dans son canot, sa bande étant campée à quelque distance, il rangeait la côte au pied du cap.

Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur le plateau.

Les jeunes gens n'y étaient plus. Molodun ne trouva que la hutte grossière où le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule la salle souterraine.

Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'était qu'un abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite.

Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien.

Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les ramena dans un îlot, vis-à-vis du cap, où il les établit.

Lui-même se plaça de manière à observer ce qui se passerait au sommet du rocher.

Par bonheur pour nos héros, le cèdre qui servait comme d'escalier au souterrain, était en partie masqué par deux gros arbres du côté du fleuve.

Malgré sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentrée du nègre dans la grotte, quoique celui-ci eût parfaitement distingué les canots des Nez-Percés.

Enfin, fatigué d'attendre, le Renard-Noir résolut d'explorer la falaise avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est à ce moment que Merellum le reconnut par la fenêtre et tira sur lui.

Surpris et irrité par cette attaque imprévue, Molodun craignit une embûche, et au lieu d'attérir, il commanda à ses guerriers de se tenir à flot, en tâchant de découvrir d'où venait le coup. Des flèches furent décochées sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il était prudent de regagner son île et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches.

Alors, dans les branches des arbres, tantôt, comme une gigantesque statue de feu, tantôt comme une boule incandescente, parut Baptiste.

Les Nez-Percés furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent, quelques-uns se précipitèrent dans les flots où ils se noyèrent.

Molodun lui-même se hâta de se réfugier dans son île.

Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'épouvante parmi les Peaux-Rouges.

—L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de rames.

Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagème. Il avait reconnu le nègre.

—Que mon frère Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il à un chef qui l'accompagnait.

Peopeomaxmax ou le Serpent-Jaune essaya inutilement d'exécuter cet ordre.

Les Indiens étaient dispersés en tous sens. Le lendemain seulement,
Molodun parvint à en réunir une dizaine.

Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour du plateau, mais sans deviner la cachette du cèdre. Une double piste détourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied. Il supposa que les auteurs des empreintes s'étaient, la veille, tenus cachés dans les rameaux.

Il examina les pas; c'étaient bien ceux d'un homme et d'une femme, et l'un et l'autre appartenaient à la race blanche, car la pointe du pied était tournée en dehors, au lieu d'être tournée en dedans, comme celle des Peaux-Rouges.

Ces impressions furent suivies jusqu'à l'enclos, où elles disparaissaient à travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte.

Molodun ne savait trop à quelle détermination s'arrêter lorsque le chapeau que Merellum avait laissé tomber frappa sa vue. Il le connaissait bien, car elle l'avait fabriqué dans sa loge. Aussitôt son parti fut pris.

—Mon frère, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux à l'ienhus, qui n'est qu'à un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras. Je suivrai cette piste qui monte vers l'est.

Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie des autres accompagner le Renard-Noir.

Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galopé toute la nuit, déjeunaient gaiement à l'entrée d'une grotte, non loin de l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie.

Le paysage était nu et stérile. Une lande sablonneuse, sans bornes, l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il était fermé par le fleuve qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirâtres. Sur la rive méridionale se dressaient deux colonnes colossales, mesurant sept à huit cents pieds d'élévation, nommées par les voyageurs canadiens-français les Cheminées, et sur le bord septentrional, vis-à-vis, un roc énorme dont la face répond assez à celle des cheminées. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une révolution terrestre a tranché d'un seul coup les rochers en deux et ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia.

—Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les
Cheminées.

—Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nommés les filles Kiuses, répondit Merellum.

—Ah! et sans doute il y a une histoire attachée à cette dénomination.
Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine.

—Avec plaisir.

—Je vous écoute.

Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi:

«Vous savez, mon cousin, que le Loup est vénéré par la plupart des Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces animaux qui gouvernait la contrée. Ayant appris qu'une sauterelle, grande magicienne, y causait des ravages épouvantables, il se mit à sa recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dévora et reprit le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses. Elles étaient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois.

«Au moment où il les aperçut, elles construisaient une chute, afin de prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention de tendre. Le Loup les observa jusqu'à la nuit. Alors, quand elles se furent retirées, il détruisit leur ouvrage. Le lendemain, même manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrième jour, les jeunes filles désolées s'étaient assises sur le rivage et poussaient des cris déchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi elles pleuraient.

«—Parce que, répondit l'aînée, nous avons faim et que nous ne pouvons bâtir une chute pour prendre des poissons.

«—Vraiment! dit le Loup, et si je vous en bâtissais une, que me donneriez-vous en échange?

«—Tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle.

«—Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez.

«—Les filles kiuses se consultèrent.

«—Il leur répugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup, non point parce qu'elles étaient soeurs, car c'est la coutume chez les Indiens de la Colombie d'épouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles se jalousaient mutuellement.

«Elles demandèrent au Loup un peu de réflexion, espérant que pendant ce temps elles trouveraient des vivres.

«Elles n'en trouvèrent point, et la faim les pressait.

«Alors les filles kiuses consentirent à suivre le Loup dans son wigwam.

«Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu'à la fin de la saison.

«Mais un jour qu'il était parti à la chasse, un Manitou s'introduisit dans leur loge et leur lit des présents de ouampums.

«Le Loup, en rentrant, vit ces présents et se mit en fureur.

«Après avoir grondé et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre sur le bord de la rivière Voila-Voila.

«En y arrivant, il reprocha à l'aînée de l'avoir trompé, et la changea en grotte,—celle dans laquelle nous déjeunons, observa Merellum.

«Puis il métamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'élèvent là-bas.

«Ensuite, lui-même prit la forme du rocher qu'on aperçoit de l'autre côté du fleuve, afin d'être toujours à même de surveiller la conduite de ses squaws.

«On dit que, quand il est irrité, il attire sur elles la foudre et leur fracasse la tête [15].»

[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur. On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre version de la légende ci-dessus. Le loup désirant avoir une femme, la voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de leurs vierges. Sa demande fut agréée. En récompense, le Loup promit que le saumon serait abondant, et, dans ce but il créa une chute, afin qu'on le pût prendre avec plus de facilité. Plus tard, il adressa une requête semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alène; mais ceux-ci la repoussèrent. Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a depuis empêché le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alène.]

—Et vous avez pourtant cru à tout cela, ma cousine! dit Xavier en souriant.

—Ah! mon cousin, vous êtes méchant! répliqua-t-elle joyeusement en lui donnant une petite tape sur la joue.

—Eh bien! reprit-il, je bois à la santé des filles kiuses!

—Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! répondit à ce toast un voix familière.

—Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-même! dit le jeune homme en regardant autour d'eux après avoir mouillé ses lèvres au flacon de rhum qu'il avait tiré de sa carnassière.

[Note 16: Locution très-usitée parmi les Canadiens-Français.]

—Li! massa! li! riposta la grosse voix du nègre, apparaissant à cheval devant une saillie du rocher.

—Je savais bien que tu réussirais à échapper aux Peaux-Rouges!

—Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton crâne.

—Ils ont abandonné la partie, n'est-ce pas?

—Eux, pris au piége, d'abord, massa.

—Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum.

—Perdu oui, perdu non.

—Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier.

—Massa, Indiens venir derrière moi; mais pas près, une, deux, trois, quatre, dix lieues!

—Ils sont à dix lieues de nous!

—Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientôt en avoir.

Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant découvert la trace de Merellum, s'était immédiatement lancé à sa poursuite avec six Nez-Percés, après avoir envoyé le Serpent-Jaune au village pour y prendre et ramener des mustangs.

—Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens revenir, revenir vite.

—Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier.

Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers sur le rivage du fleuve.

Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim.

Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante milles de longueur sur un à six de large.

Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées, brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine, d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable. De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales, formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres. La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris. Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force, avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds.

C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit, se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement igné.

En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements dont elle est bastionnée, deux montagnes.

Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses flots dans ce vaste bassin.

Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable; celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé.

Elle ressemble à un cône tronqué.

Après de longues journées de marche, après avoir souffert de la soif et de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce cône.

Merellum était exténuée; la disette de vivres, l'insalubrité de l'eau et des aliments, la fatigue, avaient altéré sa frêle constitution, à peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le moral de ses compagnons de misère.

Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforçait de faire bonne contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait «le romantique de leur situation.»

Quant à Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines d'Indiens qui obligeaient «bonne petite demoiselle et massa Xavier à promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.»

Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir des pommes de cactus là ou on aurait supposé qu'un oiseau seul pouvait atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas été d'une mince importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait à leurs chevaux une provende substantielle.

Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen d'escalader des crêtes sourcilleuses de la Grande-Coulée, et de tuer au delà quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde.

Néanmoins, malgré toute son ingéniosité, aidée de la connaissance qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher à jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures.

Ils étaient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le cône dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient ni bu ni mangé, et leurs poneys trébuchaient d'épuisement à chaque pas.

—Il m'a semblé distinguer quelque chose comme un lac là-haut, dit Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-être trouverai-je des baies sauvages. Cela nous rafraîchira toujours mieux que ces cailloux que nous suçons du matin au soir, comme si c'étaient des morceaux de sucre. Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort Colville. Ça ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux, j'ai de drôles de façons de faire la cour à ma prétendue…

—Votre prétendue! vous êtes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum essayant de sourire.

—Massa reposer vous, nègre monter sur ce morne, dit Baptiste.

Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant à l'oreille:

—Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle!

Cet argument était irrésistible; le Canadien demeura près de Merellum, et Baptiste partit à la découverte.

Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tête une énorme botte de fourrages verts tout mouillés. A la main il tenait trois gros poissons, et sa gourde était remplie d'eau fraîche. Cependant il n'était pas joyeux comme à son habitude, quand il avait fait quelque bonne trouvaille.

—Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson en haut; pris poisson avec ligne et épine pour hameçon. Mais manger vite poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter.

Les chevaux se jetèrent avec avidité sur les herbes succulentes que le bon nègre avait étalées devant eux. Leurs maîtres ne se firent pas prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expédié, Baptiste profita d'un moment où Merellum ne les observait pas pour dire à Cherrier:

—Massa, partir tout de suite. Indiens arriver près: moi voir eux, quand moi sur le morne.