CHAPITRE XIV

UNE RUSE DE BAPTISTE

—Indiens! Indiens! répétait-il avec des accents de terreur.

—Où sont-ils? demanda Xavier inquiet.

—Là! eux là! sur grande rivière, répliqua le nègre.

—Savez-vous, Baptiste, à quelle tribu ils appartiennent? dit froidement
Merellum.

—Eux, Nez-Percés! Nez-Percés!

—Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur résister s'ils…

—Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de nègre, plus peur en tout!

—Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier.

—Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientôt.

—Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque pas un Esprit, fit Xavier en souriant.

—Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, répliqua
Baptiste d'un air désolé.

—Cette retraite est sûre; ils ne la découvriront pas.

Le nègre secoua la tête.

—Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire à vous, crainte d'effrayer vous.

—Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche; mais, encore une fois, où sont-ils?

—Là! regardez par fenêtre, repartit Baptiste en montrant la feuille de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le jour.

Cette ouverture se trouvait à cinq ou six pieds du sol. Le chasseur s'élança vers un escabeau pour regarder au dehors.

Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'écriant d'un ton qui révélait tout l'intérêt qu'elle avait pour Cherrier:

—Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas à cette fenêtre.
Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu.

—Pas à craindre ça, dit Baptiste. Fenêtre haute et masquée par buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous.

Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un chaud rayon de soleil couchant tomba aussitôt comme une pluie d'or sur les pelleteries qui garnissaient la salle.

Éblouie par cette soudaine clarté, Merellum détourna la tête.

Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le siège qu'avait quitté
Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille.

Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les dangers de leur situation.

Tous deux ensuite plongèrent leur vue au dehors.

Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fenêtre, et permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia, qui roulait ses eaux à cent mètres au-dessous, sans que ceux qui le traversaient à cet endroit pussent vous distinguer.

Quand les jeunes gens opérèrent leur reconnaissance, une douzaine de canots remplis de Nez-Percés naviguaient vers la falaise.

—Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colère.

Xavier la sentit frémir.

—Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il.

—Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge! s'écria la Petite-Hirondelle.

Et avant que Cherrier eût pu prévoir son intention, elle avait bandé un arc et décoché une flèche hors de la caverne.

—Touché! je l'ai touché! exclama-t-elle avec un geste de triomphe.

—Qui avez-vous touché? fit Xavier.

—Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percés, mon persécuteur, si vous aimez mieux.

—Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous!

—Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous pourrons bien leur résister. Du diable! s'ils déterrent jamais l'entrée de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu.

—Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum.

Et s'adressant à Baptiste:

—Ne lui donnez pas ce qu'il demande.

—Mais pourquoi, Louise?

—Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun, et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles légèretés. Tenez, voyez, les Nez-Percés ont pris l'éveil; ils examinent la côte pour savoir d'où vient cette flèche que j'ai lancée. Molodun n'a pas été atteint grièvement, puisque le voilà debout dans son canot et inspectant la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront vraiment protégés par ce Dieu des chrétiens dont j'aime tant à vous entendre parler, s'ils ne découvrent pas cette ouverture.

—Et quand ils la découvriraient?

—S'ils la découvraient, c'en serait fait de nous.

—Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici.

—Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient.

—Ah! pour ça, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier en riant.

—Je vous assure…

—Mais le rocher est à pic jusqu'au niveau du fleuve, à plus de cent verges au-dessous de nous.

—Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de l'escalader.

—De grâce! expliquez-vous, ma chère Louise.

—Baissez la tête! baissez la tête! s'écria-t-elle tout à coup.

Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au même moment une flèche passa en sifflant au-dessus de son oreille.

—Voilà, reprit Merellum en se retirant de la fenêtre, une partie de l'explication que vous désiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop présumable à présent, les Nez-Percés ont remarqué cette ouverture, ils chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils lanceront, au moyen d'une flèche, un lasso par-dessus le tronc de buis qui nous abrite et grimperont jusqu'à nous.

—Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier.

—Pas pouvoir, pas pouvoir! répliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir.

Cinq ou six flèches pénétrèrent en même temps par la fenêtre dans la salle.

—Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de distinguer ce qu'il y a derrière.

—Que résoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier.

—La première chose à faire, répondit la Petite-Hirondelle, c'est de boucher immédiatement cette fenêtre avec un morceau de roche, après avoir placé adroitement les flèches qu'ils nous ont tirées sur le buis. Quand ils l'auront dépouillé de ses feuilles et de ses rameaux, leurs armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, là où ils doivent à présent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-être s'être trompés et iront ailleurs.

—Ah! voilà une idée excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre à exécution.—Prépare-moi des fragments de roche, moricaud.

Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que le jeune Canadien, ayant ramassé les flèches des Indiens, remontait sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'après le conseil de Merellum.

—Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez pas la subtilité des Peaux-Rouges.

—Que voulez-vous dire?

—Mais ces flèches se sont enfoncées dans les pelleteries qui garnissent les murailles de cette salle, par conséquent la pointe en est intacte.

—Qu'est-ce que cela fait?

—Cela fait, mon cher cousin, répliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flèches tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien à quoi les Indiens tiennent plus qu'à leurs flèches.

—Mais je…

—Attendez, et gare à vous! En voici d'autres qui arrivent!

Xavier se jeta de côté pour livrer passage à une nouvelle volée de projectiles.

—Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hâteront de repêcher leurs armes; les trouvant parfaitement affilées, ils comprendront vite qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors…

—Alors, il faut les émousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en épointant chacune des flèches avant de la glisser dans les branches de buis.

—C'est cela, répliqua la jeune fille, qui se mit à l'aider dans sa besogne.

Le nègre rentra avec trois cailloux de la même couleur que la roche de la falaise.

Ils furent aussitôt ajustés dans la baie de la fenêtre, et l'obscurité envahit la salle.

—Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins à l'abri de ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer d'affaire, dit Xavier.

Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds, la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit le feu et la ficha dans un trou creusé à cet effet près de la cheminée.

A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil.

—Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier, à qui cette situation romanesque ne déplaisait pas trop, malgré l'imminence de ses périls.

Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout à fait pris racine dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte d'audace égoïste, amoureuse des témérités et ennemie jurée du doute.

—Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une détermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rêvait.

—A mon avis, le plus sage serait d'attendre, répondit-elle. Les Nez-Percés se lasseront d'user leurs flèches contre le rocher; ils débarqueront, fouilleront la falaise, et ne découvrant pas notre refuge, ils finiront par s'éloigner.

—Si pourtant ils le découvraient? observa Xavier.

Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'était étendu sur le sol, la tête dans ses mains.

—Bonne petite demoiselle veut opinion à nègre? dit-il.

—Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont les ressources de cette caverne.

—Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit.

—Que feras-tu alors?

—Nègre faire Chien-Flamboyant, répondit Baptiste en bondissant deux ou trois fois.

—Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier.

—Massa voir, massa voir.

Le jeune homme haussa les épaules.

—Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait plus de confiance dans l'adresse du nègre que Cherrier.

—Vous écouter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon corps avec matière qui flambe dans la noirceur; monter après ça dans gros arbre, et être tout en feu, tout en feu; Indiens effrayés; vous profiter d'épouvante à eux. Et après que moi avoir aboyé trois fois, sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille, deux mille, trois mille pas; là, trouver enclos à moi, prendre chevaux et filer comme vent.

—C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux près d'ici. Mais que deviendrez-vous?

Le nègre partit d'un bruyant éclat de rire qui fit reluire dans la demi-obscurité, une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.

—Oh! ma cousine, soyez sans inquiétude à son endroit, dit Xavier: Baptiste est trop ingénieux pour se laisser scalper par cette bande d'assassins. N'a-t-il pas déjà su leur faire accroire qu'il avait la puissance d'un Manitou?

—Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une gravité comique.

—Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier.

—Massa aller à fort Colville?

—Sans doute! pourquoi celle question?

—Difficile, difficile, Grande-Coulée, vilaine route; désert, sable, pas manger, pas à boire, marmotta Baptiste.

—Ta! ta! ta! j'ai déjà suivi ce chemin. Mais le crépuscule est venu. Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est couché sous un réseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu commençais la représentation?

—Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions d'abord, dit Baptiste.

—Il a raison, et, sa prévoyance nous sera assurément d'un grand secours, répliqua Merellum.

Xavier Cherrier était convenablement équipé; il ne prit qu'une gourde de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un carquois sur ses épaules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaça à sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau. Il désirait qu'elle y ajoutât une paire de pistolets, mais la Petite-Hirondelle refusa obstinément. Elle avait les armes à feu en horreur.

[Note 14: On appelle ainsi les énormes saucissons de viandes boucanées, confectionnés par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la Huronne et les Pieds-Noirs.)]

Tandis qu'ils s'apprêtaient, Baptiste se frictionnait des pieds à la tête avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dépense de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine était-elle éclairée comme par une illumination à giorno.

Xavier enchanté battait des mains:

—Ah! comme il est drôle! mon Dieu, comme il est drôle! La bonne farce que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir à conter cela un jour à mes amis de Montréal et de la Nouvelle-Orléans!

—Nouvelle-Orléans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon de flammes avec une anxiété évidente. Oh! moi, pas aller là; plus esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais!

—Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le jeune homme éclatant de rire.

—Ben sûr, au moins, massa?

—Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire.

—Nègre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte à la salle.

Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit d'un ton ému:

—Je vous parais peut-être bien léger, Louise, car je plaisante à cette heure critique.

—Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme ça. N'oubliez pas que je suis une enfant du désert, accoutumée à braver, je dirai plus, à rechercher les périls, et, si je vous voyais timide et tremblant en cette circonstance, ma foi…

Elle s'arrêta court.

—Eh bien? fit Cherrier, charmé de la taquiner un peu.

Elle lui demanda grâce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre.

—Eh bien! mon cousin, répliqua-t-elle résolument, si vous n'étiez pas brave, vous ne me plairiez pas.

—Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise?

—Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier.

—Oh! s'écria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu…

—Je dis ce que je pense. Vous êtes, après le capitaine Poignet-d'Acier, le premier homme vers lequel je me sois sentie attirée par une inclination secrète, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles semblent vous causer.

—Louise! Louise! vous me rendez fou de joie!

Il porta sa main à ses lèvres.

—Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude,
Xavier? dit Merellum d'un air surpris.

Il rougit, pâlit et baissa les yeux.

La naïveté de la jeune fille l'effrayait presque.

—Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc?

Il tomba à ses genoux.

—Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne serait plus possible; que désormais toutes mes pensées, toutes mes aspirations sont pour vous… Enfin, je vous aime!…

—Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente franchise d'une âme vierge.

—Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez…

L'émotion l'empêcha de poursuivre.

—Mais je consentirai à tout ce que vous voudrez, Xavier.

—Même à m'épouser?…

Et il l'enveloppa d'un regard suppliant.

Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front.

—Oui, n'est-ce pas que vous consentirez à m'épouser, dites-le, promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air câlin et pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion.

—Vous épouser! répondit-elle lentement, stupéfaite de cette prière.

Xavier ouvrit la bouche pour insister.

Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencés, l'arrêtèrent.

—Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'écria Merellum.

La première, elle s'élança sur l'échelle, et, en atteignant le faîte, elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les cèdres voisins.

On eût dit un feu follet dansant au milieu des arbres.

Du bas de la falaise s'élevaient des hurlements effroyables.

—Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientôt, bientôt. Vous partir vite. Chevaux au sud! cria Baptiste.

Merellum et Xavier furent promptement de l'autre côté du cap.

Au lieu indiqué, ils trouvèrent des mustangs, en bridèrent deux avec des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigèrent en toute célérité vers le sud.

Par malheur, dans sa précipitation, la Petite-Hirondelle avait laissé tomber son chapeau d'écorce près de l'enclos aux chevaux.