I
L'ILE DE SABLE
L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86° 42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6] et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent. Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud. L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante, enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la fatalité au coin de l'Atlantique.
[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.]
[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.]
«Jamais, dit Charlevoix, dans son Histoire de la Nouvelle-France, terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.»
De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie. Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours, la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année, rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le nom d'Avenue de l'Enfer (Hell-Avenue) au passage qui la sépare de la Nouvelle-Écosse.
En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours, approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le malheur jette sur son rivage.
Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle de cet horrible désert:
«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler.
»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer une communication avec elle,—et il y en a peu qui l'entreprennent volontairement,—jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord domine.
»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux profondes.
»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie, entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une fois toutes les vingt-quatre heures.
»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant. Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de pourvoir aux besoins des insulaires.
»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de refuge et bois de chauffage.
»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à l'extrémité sud-ouest de l'île.
»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec, une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.
»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est.
»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement inutile.
»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses, mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées, portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur les côtes du Maine et ailleurs.
»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île de Sable, au mois de juillet, dernier, le Guide, vaisseau anglais, presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement perdu—les hommes et la cargaison furent sauvés.
Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée de ce qu'elle devait être en 1598.
Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la représenter.
Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de gibier sur l'île de Sable[8].
A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche a laissés dans cette solitude affreuse.
[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son Histoire de la Nouvelle-Écosse, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi, je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.]