II

LES QUARANTE

Comme le Castor, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable!

Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis des flots irrités!

Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains, il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée!

Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes.

Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs stridentes; autant de bras, autant d'imprécations contre le ciel et le navire qui fuyait!

Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits pour reproduire cet horrible tableau!

Qu'elle était écrasante la déception qu'ils venaient d'éprouver! Après de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un vaisseau où ils étaient entassés comme des nègres à fond de cale, avoir aperçu, la terre, l'avoir saluée avec l'enthousiasme du prisonnier saluant l'heure de sa délivrance, avoir formé mille projets, de félicité future, savouré les voluptés imaginaires de bientôt boire et manger à discrétion,—après tant d'émotions, tomber soudain sur une plage inconnue, stérile suivant toute apparence, au commencement d'une tempête, sans abri contre la pluie, sans vivres pour réparer leurs forces exténuées par un jeûne mortel!—Le stoïcisme incarné aurait-il lui-même résisté à de si rudes assauts?

Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'eût été jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'éteindre.

Le vicomte Jean de Ganay, malgré sa jeunesse, avait une trop grande expérience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures sauvages par une tentative précipitée. Croyant d'ailleurs que le Castor n'avait levé l'ancre que dans le but d'éviter le grain et de chercher un mouillage plus sûr, il attendit silencieusement que l'effervescence se fût apaisée d'elle-même.

Les prévisions de l'écuyer par rapport à ses compagnons d'infortune se réalisèrent.

Fatigués de blasphémer et de se tordre inutilement les bras, les mieux résolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors, accompagné de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amené et lui servaient d'escorte, Jean jugea qu'il était temps d'agir et s'approcha des groupes.

Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqué la présence du vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'espérance renaquit dans ces coeurs susceptibles de se livrer instantanément aux sensations les plus divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacré, comme la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas voulu les abandonner à jamais. Envers eux, réprouvés du monde, un haut et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte était bon gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour à un membre de la très-considérable famille bourguignonne des Ganay.

Ces réflexions, bien naturelles, passèrent des esprits sur les lèvres, et le vicomte trouva bientôt les oreilles prêtes à l'écouter, les mains prêtes à obéir à ses ordres.

La nuit déployait rapidement son manteau de ténèbres; la pluie tombait à flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumâtre qu'il rejetait avec force sur le rivage.

—Allons, mes braves, dit l'écuyer aux exilés qui l'entouraient, comme il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du Castor avant demain matin, il faut nous disposer à camper ici. Formez-vous en groupes de dix; mes matelots donneront à chaque groupe des rations de vin et de viande salée que j'ai apportées dans mon canot; puis, en coupant quelques arbustes, les fichant dans le sable, et étendant dessus vos souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour de vaillants routiers plus accoutumés à coucher à l'hôtellerie de la belle étoile que sous des lambris dorés! Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France!

—Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France! répétèrent unanimement les condamnés; car Jean de Ganay en faisant appel à la valeur de ces bandits les avait pris par leur côté faible. Flatter l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'éloquence des grands orateurs populaires.

Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribuées, promptement avalées, et chaque groupe se mit en devoir de se confectionner un refuge contre la tempête qui sévissait toujours avec furie.

Enveloppé dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis que ses matelots et Guyonne lui préparaient une tente au centre du petit camp. Vers neuf heures, toute la besogne était terminée, la pluie cessait peu à peu; mais un froid piquant succédait aussi peu à peu, et les pauvres routiers, trempés jusqu'aux os avaient en perspective une nuit fort désagréable, quand un vieux marin qui avait pris part à l'expédition de Roberval, dit tout à coup en s'adressant au vicomte:

—Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu?

—Allumez, mon brave, répondit l'écuyer; mais j'ai bien peur que vous ne puissiez en venir à bout. Les deux barils de poudre que j'ai transportés du Castor ici sont avariés, et comme il se pourrait que j'eusse besoin de mes pistolets pour quelque chose de plus nécessaire…

—Qu'à cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre à mousquet.

—Vraiment, voilà qui est curieux! comment faites-vous?

—Rien de plus simple, vous allez voir.

Le matelot s'éloigna, et, guidé par la lune qui sortait par intervalles de dessous un vaste réseau de nuages, parvint à découvrir dans les cavités du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de hêtre morts.

Ayant rapporté le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux simultanément jusqu'à ce que des étincelles en jaillirent.

A la vue de ces étincelles, la surprise éclata sur les visages des routiers: quelques-uns, croyant à un sortilège, se signèrent dévotement; d'autres crièrent résolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques prononcèrent les mots de nécromancien; terrible inculpation à cette époque de superstitions, où les phénomènes de la physique étaient considérés comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le supplice du bûcher.

Par bonheur pour l'ingénieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas les préjugés du précepte: «Aux ignorants prends garde de montrer ta science: sur dix qui en seront témoins, il y en aura neuf qui la nieront, un qui la réfutera et dix qui la jalouseront.»

A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne, les proscrits refusèrent longtemps de se chauffer à ce feu «allumé par l'enfer.» A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensité, quelques-uns se hasardèrent, le reste les imita comme les moutons de Panurge; mais, l'écuyer les ayant engagés à prendre des tisons au brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y décider. Ces hommes qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vérité, ne se souciaient guère des lois divines et humaines, professaient tous pour le surnaturel une horreur invincible.

A partir de cette soirée, comme nous le verrons dans le cours de ce récit, le matelot Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux, fut pour la troupe entière des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de respect!