III

PREMIÈRE JOURNÉE SUR L'ILE DE SABLE

La nuit s'écoula sans incident digne d'être raconté. Le lendemain matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage, cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amenés. Mais, vaine attente! quoique nul brouillard n'étendît son rideau sur la face de l'Océan, quoique le soleil brillât d'une clarté resplendissante, le regard venait mourir intact contre les impénétrables barrières de l'horizon.

—Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et affectait les manières et les expressions favorites du célèbre ligueur, ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets en cage.

—Crois-tu, Grosbec?

—Ventre de biche, c'est ma mélancolique opinion. Pas plus de Castor sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or dans la paume de ma main.

—Oui, mais il va venir.

—Qui ça?

—Le Castor donc!

—Compte là-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant.

—Ah! j'aperçois…

—Qu'est-ce que tu aperçois?

—Là-bas, au sud!

—Nigaud, c'est une mouette.

—Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule à la mine rébarbative, qui jusque-là s'était tenu coi.

—Une mouette, répéta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur… qu'en dis-tu, père François Rivet dit Brise-tout?

—Je dis, moi, répliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laissés prendre comme rats en souricière, puis bêtement débarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin le diable l'ait en sa chaudière! devinait juste. Vois-tu, me disait-il, on veut se débarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair à poissons ou à corbeaux, ça n'est pas douteux!

—Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas trompé, ce pauvre Molin, dit Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore réduits là.

—Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain…

—Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le Castor nous aura repris à son bord.

—Qui dit cela? demanda Grosbec.

—Le Nabot, répondirent plusieurs voix en ricanant.

—Le Nabot est un imbécile, fit Brise-tout avec impatience.

—Un imbécile! où est celui qui m'a donné son nom? s'écria un bonhomme, haut de trois pieds et demi à peine se faufilant à travers les jambes des spectateurs et s'avançant vers le géant.

—L'imbécile qui t'a donné son nom, c'est moi! repartit Brise-tout.

—Toi! dit le nain, campant fièrement les poings sur les hanches.

—Hélas! oui, mon bel avorton!

Le visage de Nabot blêmit de fureur.

—Tu t'imagines donc que tu es bien fort?

—Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas aussi fort qu'un embryon comme toi!

—Oui-dà!

Un rire général accueillit cette fanfaronnade.

—Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine?

—Après?

—Après?… gare à toi!

En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à la grande hilarité des assistants.

Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était prudemment éclipsé.

Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.

Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents, écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid, mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente, clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître. Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais d'inspirer son extérieur.

—Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou s'en tirer.

—C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! répondirent plusieurs routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades envieuses. Pas de privilège, pas de chef, partageons!

—Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout à coup au milieu des mutins.

—Le Maléficieux! firent les routiers en s'écartant sur le passage du matelot.

—Le Maléficieux, soit! tas de clampins et d'huîtres que vous êtes! Par le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore à rouler dans vos caboches? Êtes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre à coups de barre de guindeau?

—Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses doigts un galet rond, en manière de passe-temps.

—Je baragouine que vous êtes plus bêtes que des marsouins, toi le premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Maléficieux. Quoi! vous marronnez parce que le Castor n'est pas encore revenu! Mais, busons, est-ce que vous ignorez qu'une risée chasse quelquefois un vaisseau à cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi qui, depuis vingt ans, traîne mon cuir sur les mers, si je vous disais que je ne crois pas que le Castor puisse être ici avant demain! Là, ouvrez vos gueules comme des sabords, et écarquillez vos yeux comme des écubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant même que le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas très-probable, puisque la brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de Ganay qui sort de sa tente, je vous engage à filer doux, si vous tenez à votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli et compagnie, hein!

Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, eût été plus que suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles eussent pu dégénérer en révolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers généralement disposés à l'écouter.

L'écuyer avait profondément réfléchi pendant la nuit. Il en était venu à conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec énergie aux esprits inquiets et agitateurs des gens confiés à sa direction, s'il voulait les maîtriser. En conséquence, après s'être assuré que ses quatre matelots lui seraient dévoués jusqu'à la mort, il se résolut à explorer l'île, puis à établir son campement dans un endroit convenable.

Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaça chacune sous l'autorité d'un matelot.

Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles étaient les seules armes et instruments que possédassent les bannis. Ces armes furent partagées entre les chefs des troupes; ensuite on convint d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se réunir; on décida que, vers deux heures de l'après-midi, les diverses bandes rebrousseraient chemin pour regagner le point de départ, et l'on se mit en route, trois escouades du moins, car la quatrième avait ordre de demeurer en place pour recevoir le Castor, si, par hasard, ce navire réapparaissait, durant l'absence des explorateurs.

Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisième s'achemina entre elles deux, c'est-à-dire vers le centre présumé de l'île.

Cette troisième bande était commandée par Jean de Ganay en personne, avec le Maléficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec.

La journée était luxuriante de charmes. Rien ne pouvait égaler la pureté du ciel semblable à une coupole de saphir au milieu de laquelle on aurait enchâssé une étincelante escarboucle. Les sables de la grève brillants de mille feux sous les rayons de l'astre céleste, paraissaient former autour de l'île un collier de perles et de rubis, il n'était pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le lointain, qui ne donnassent à cette plage désolée un certain air de gaieté décevante, qui d'abord dissipa les sinistres appréhensions des déportés.

—Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant à Brise-tout, m'est avis que nous avions tort de nous désoler; nous sommes on pays de Cocagne. Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rébarbatives sur le chapitre des moeurs… A propos de ces dames, où diable se cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte d'une de ces charmantes!

—Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugréa Brise-tout.

—Monsieur Grosbec, veillez à votre pif, dit à cet instant Nabot.

—A mon pif! répliqua l'ex-lansquenet, en portant la main à son nez qu'il avait, démesurément prononcé.

—Eh! sans doute, les Indiens sont très-friands de cet organe; demandez plutôt au Maléficieux.

—Tais-toi, vermine, répliqua François Rivet en tirant l'oreille du nain.

—Aïe! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd?

—Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse odeur on respire céans!

—Excusez! une odeur de marée corrompue, dit le nain.

—De verveine, bêta.

—Ça dépend des nez.

—Des… quoi!

—Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent gascon de Grosbec.

Ce mauvais calembour eut un succès fou, et souleva de perçants éclats de rire.

—Silence! intervint le Maléficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de jouer comme des écoliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela?

La troupe marchait alors sur une lande marécageuse, à travers des bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean de Ganay s'arrêta et fût imité de ses hommes, dont les yeux se portèrent anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du doigt. Là, parmi les branchages de quelques genévriers, se montrait un corps blanchâtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillité du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais sans résultat, car on vit aussitôt l'animal s'enfuir en bondissant. Interrompue par cet incident, la marche fut aussitôt reprise. A midi les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonnée. Nulle trace humaine n'avait été remarquée, et l'île dans les parties que Jean de Ganay avait visitées n'était pas seulement déserte, mais dépourvue de tout ce qui est indispensable à la subsistance de notre espèce. Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en étaient fleuries, et leur sol pouvait être propre à la culture. Désireux de poursuivre ses observations, l'écuyer longea le bord de ce lac, tandis que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants des eaux. Il arriva ainsi à un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il se trouva tout à coup devant une hutte de branchages, grossièrement construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyères pouvant être hantées par une tribu sauvage. Il se détermina même à ne point faire part immédiatement de sa découverte aux routiers, pour ne pas augmenter leur mécontentement. Étant revenu près d'eux, il partagea un modeste repas de poisson qu'ils avaient préparé, puis les ramena, assez peu favorablement impressionnés, au cantonnement de la veille.

Déjà les deux autres troupes étaient de retour. Leur rapport fut unanime: l'île ne produisait que du sable.

On fit l'appel général des proscrite, il en manquait un: le numéro 40,
Guyonne!