IV

BRISE-TOUT

Seul, Jean de Ganay conçut quelques inquiétudes de l'absence du numéro 40. Le reste de la bande était naturellement trop égoïste et trop habitué aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'était attiré leur jalousie, à cause de l'intérêt que n'avait cessé de lui porter le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes voient avec déplaisir un de leurs semblables plus favorisé qu'eux; mais c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a établi le siège de son empire. Quant à l'écuyer, deux raisons lui faisaient regretter la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris pour le prétendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition dût être attribuée au personnage qu'il avait aperçu sur le bord du lac. Cependant, il dissimula ses appréhensions et tâcha de se montrer plus gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe restée au campement avait employé la journée à construire des tentes aussi confortables que possible. Les débris d'un navire naufragé lui avaient servi à cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes étaient assez avancées pour leur faire espérer qu'ils passeraient une nuit meilleure que la première. Chacun des détachements avait apporté quelques comestibles de son expédition: ceux-ci du poisson, ceux-là des coquillages. Le souper fut préparé et on l'expédia gaillardement, car, avant de commencer son repas, le Maléficieux avait fait remarquer que le vent ayant tourné au sud-est, il était présumable que le Castor reparaîtrait à l'aube suivante.

—Si ta prévision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire roi… des ribauds.

—Et moi, dit le Nabot, je demande que le très-illustre Brise-tout soit nommé pape des fous.

—Bien trouvé! s'écrièrent les convives qui suspendirent leur bruyante mastication pour arrêter un regard moqueur sur le visage hideux du colosse.

Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouchée. Il me le payera!

—En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique à Brise-tout.

—Gare à toi, lui dit Grosbec bas à l'oreille. Quand l'éléphant est fatigué de jouer avec un roquet, il l'écrase.

—Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractère aussi délicatement conformé que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vénus la laide?

—Satané diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sûr la joue de
Nabot avec le manche de son couteau.

—Oui, diablotin que je réduirai à l'état d'angelot, grommela le colosse.

—Peste! la réduction ne serait pas des plus à dédaigner. Moi qui n'ai jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir métamorphosé… Ohé! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! maître Polyphème se trouve mal! Vite! vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de potence?

Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colère ne pouvait dompter une effroyable voracité, venait d'avaler une arête et faisait des efforts inouïs pour se délivrer de l'os engagé dans sa gorge. Il gesticulait, se démenait, suait, pleurait, écumait, mais vainement. L'arête, loin de céder à ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonçait de plus en plus dans les chairs.

Je laisse à penser si grande était l'hilarité des spectateurs.

—Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un.

—Non, ne lui dérobez pas le mérite d'accomplir seul et, sans secours ce treizième travail, reprit l'ex-lansquenet.

—Sacramente! ajouta l'Allemand, il va éclater, si vous ne le déboutonnez.

—Pauvre chéri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te décourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! là… bien… comme ça!

—Il vaincra!—il ne vaincra pas!—Je te dis qu'il vaincra!—Je te dis que non.—Gageons…—Ah! il étouffe!

—Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la retiens, je la conserverai comme une relique… pour m'en faire un cure-dents!

Et les rires de redoubler!

Pourtant la chose n'était pas risible, tant s'en faut, et François Rivet ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.

—Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre parmi nous?—Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un Piémontais.—Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné compagnon râle son dernier soupir?—De profundis clamavi… bredouilla Grosbec.—Mourir d'une arête, lamentable destin!—Regretté Brise-tout, je composerai une élégie sur son trépas.—Je chanterai son stoïcisme dans la souffrance.—Je prononcerai son oraison funèbre, avec accompagnement de guimbarde et de crécelle.

—Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:

Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé,
François Rivet, surnommé Brise-tout,
Passé maître dans l'art de faire atout,
Qui, faute d'une arête[9],
Creva par une arête!

[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent pour exprimer un temps d'arrêt.]

Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser un être supérieur.

Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux, comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors, saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise. Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous la tente fut le signal de sa délivrance.

Le vacarme avait attiré le vicomte qui se promenait solitairement sur la grève. Il se hâta de pacifier les combattants et se retira, après avoir reçu du Maléficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troublé.

Depuis longtemps déjà la nuit couvrait de son aile l'île de Sable. Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scène précédente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On raviva le feu, chacun prit place autour du foyer, à l'exception de Brise-tout, qui s'obstina à grogner dans un coin, et, cédant aux sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes: