III

LE MUET

Philippe Francoeur s'éveilla le premier. Il n'était pas encore jour. Des ténèbres profondes, à peine combattues par les lueurs ternes de quelques tisons agonisants, régnaient dans la cabane. Le matelot écouta un instant, en se soutenant sur le coude. La cadence régulière d'une respiration lui apprit que Guyonne dormait profondément. Il s'occupa aussitôt à ranimer le feu. Ensuite, il plaça sur les cendres chaudes un vase de terre cuite, dont la rude fabrication accusait un ouvrier peu exercé au pétrissage de la glaise, fit fondre dans le vase de la graisse, y versa des graines de maïs, puis de l'eau, boucha le tout avec un couvercle, et s'asseyant sur un billot de bois, surveilla la cuisson du déjeuner.

La flamme éclairait la cabane, et se livrait dans son intérieur à des jeux de lumière et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intérieur était de la plus grande pauvreté. Quatre poteaux fichés en terre, reliés entre eux par des claies d'osier plâtrées de boue; un toit presque plat, percé au centre pour donner issue à la fumée, en formaient la bâtisse. Le long d'un des pans de la muraille s'étendait le lit sur lequel était couchée Guyonne. Vis-à-vis s'étalaient quelques grossiers ustensiles de ménage, de pêche, de chasse et de labour. A deux perches croisées sous le toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite d'écorces, était placés au sud.

Alors que les clartés brillantes de la flamme commençaient à pâlir sous les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux.

Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ.

—Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de sa santé.

—Et vos membres?

—Un peu courbaturés, répliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et… monseigneur…

—Noble vicomte, il est cruellement changé! dit Philippe d'un ton ému.

—Ah! il vit! s'écria Guyonne avec transport.

—Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations… Ah! il s'est passé de tristes événements depuis cette nuit… Et vous?

Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement.

Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit discrètement.

Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée.

—Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera bien heureux.

Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui rougit.

Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer, même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation. L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis.

Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois.

Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent honneur.

Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne:

—Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp?

—Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement.

—Un moment, un moment! Avant de mettre à la voile, il faut se lester, oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorgée!

Guyonne fit un signe de refus.

—Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds à filer, et une goutte de cette liqueur…

—Non, je vous remercie.

—Ça ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien… C'est une distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit coup!

Plutôt pour ne pas désobliger le matelot que par goût, la jeune fille accepta. Elle se contenta de mouiller ses lèvres à la gourde que lui tendait Philippe et la lui rendit. Le Maléficieux ingurgita trois ou quatre lampées, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur ses lèvres, et prenant dans un coin de la cabane deux bâtons ferrés:

—Levons l'ancre, dit-il en présentant à Guyonne un des bâtons.

Il ouvrit la porte, et un flot d'éblouissante lumière envahit la hutte.

—Marchez devant, dit Philippe à Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis de la cambuse…

—Comment!.

—Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que nous jouent ces damnés Soudards? Ah! s'ils dénichaient la pêcherie des Colons…

En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane. Après quoi, il monta sur le faîte, calfeutra le trou avec un glaçon et le recouvrit aussi de neige amassée par le vent.

Dès qu'il eut terminé, Philippe rejoignit la jeune fille, qui contemplait tristement la mer.

—Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait les yeux gonflés de larmes.

—Oh! bon Philippe, je souffre! répondit Guyonne d'une voix brisée.

—Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; ça vous soulagera.

Elle s'arracha à sa pénible rêverie et le suivit.

Le ciel était clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de l'Atlantique le soleil réfléchissait ses paillettes d'or. Une brise légère fredonnait à travers les rameaux des arbres chenus. C'était la mise en scène d'une de ces belles journées d'avril, grosses des promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus à l'hiver, le tableau le représentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se dégradant comme dans un diorama; l'imagination voyait déjà les tapis verts de la végétation se substituer à la nappe de neige déployée sur la terre.

Les deux piétons marchaient en silence, comme absorbés par leurs propres réflexions.

Le chemin qu'ils parcouraient était d'ailleurs difficile, coupé de fondrières et de monticules formés par le tassement des glaces. Mais lorsqu'ils se furent un peu éloignés du rivage de la mer, la route devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors à Guyonne, en hochant la tête:

—Voilà cinq ans!

—Cinq ans! répéta-t-elle comme un écho.

—Ah! ce maudit Chedotel!

La jeune fille pâlit.

—Si jamais je jette sur lui mon grappin…

—Probablement le Castor aura fait naufrage.

—Naufrage! non, répliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai là quelque chose qui me dit… Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse du Maléficieux est encore solide, oui bien!

—Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la jeune fille.

—Une existence qui l'a blanchi et courbé comme un vieillard, dit amèrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout supporté, la faim, la soif, le froid, le dénûment et sans se plaindre, sans gémir! Il nous encourageait; il… Pauvre jeune homme!

Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit.

—Et vous? dit-il brusquement pour faire trêve a ses cuisants souvenirs.

—Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une profonde préoccupation.

—N'avez-vous point disparu dans la nuit de la révolte des Soudards?

—Cette nuit-là même!

—Et comment?

—Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'étais malade?

—Oui bien, vous aviez la fièvre… une suite de…

—La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'étais cassé la jambe.

—C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier.

—Monseigneur avait eu la bonté de me venir visiter, continua Guyonne en baissant les yeux.

Le matelot sourit d'un air fin.

—Et puis, poursuivit-elle, vous êtes entré en criant: aux armes! et j'ai entendu des coups de mousquet.

—Les brigands, ils voulaient nous égorger!

—Tandis que j'écoutais, sans pouvoir me bouger, le Muet…

—Le Muet, qu'est-ce que c'est que ça?

—L'homme qui m'avait sauvé la vie.

—Ah bien! cette espèce de singe qui a tué Brise-tout?

—Je ne sais, dit Guyonne, mais…

—Par le trident de Neptune, il vous lui a planté un couteau pleine poitrine à ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot, à telle enseigne que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans monseigneur de Ganay… Mais vous disiez?

—Le Muet entra dans la cabane où j'étais couchée. En m'apercevant, le pauvre homme se jeta à genoux, riant et pleurant tour à tour comme un fou, me faisant des signes et…

—Et?

—Et baisant mes mains!

—Ah! le fripon! s'écria Philippe.

—Et, reprit-elle vivement, il modéra ses accès de démence, prêta l'oreille, entre-bailla la porte, lança un regard au dehors, revint près de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaça sur son épaule…

—Oui-dà, fit le Maléficieux s'arrêtant court.

—Me plaça sur son épaule et se mit à courir.

—J'y avais songé, dit Philippe en se frappant le front.

—Il m'était impossible de résister. Une torpeur accablante paralysait tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. Là, il me déposa dans un canot, et se mit à ramer en poussant un cri bizarre que je lui avais déjà entendu articuler quand il avait été heureux à la chasse ou à la pêche.

—Mais qu'était-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe.

—C'était mon père! répliqua Guyonne avec émotion.

—Votre père!

—Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu un jour…

Elle se mit à fondre en larmes.

—Comment! dit le Maléficieux quand elle se fut un peu calmée.

Guyonne reprit d'une voix entrecoupée de sanglots:

—Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mère se remaria; mais il paraît qu'il avait réussi à aborder sur l'île de Sable, où l'absence de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot à la longue.

—C'est bien étrange… bien étrange… Qu'est-il devenu?

—Il est mort!

—Mort!

—Oui, hélas! Mais laissez-moi vous finir mon récit.

Soit que ma fièvre se fût augmentée, soit que la fatigue l'emportât sur ma résolution de rester éveillée, pour voir où il me conduisait, je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était à côté de moi, semblant attendre ce moment pour m'offrir à boire. Mon corps était étendu sur le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour. Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insensé nous avait transportés dans une autre partie de l'île de Sable. Pour m'en assurer, je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas comprendre.

—Il était fou, dit le matelot.

—Oui, hélas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons passé cinq années!

—Mais où étiez-vous?

—Je ne sais. Dès que ma santé me fut revenue, un matin, je profitai de son départ pour essayer une reconnaissance, et bientôt je dus me convaincre que nous avions quitté l'île de Sable. Le point où nous nous trouvions était un îlot, ayant au plus une lieue de circonférence. Cette découverte me plongea dans une stupéfaction affreuse. Je cherchai le canot qui nous avait amenés. Mais sans doute il l'avait submergé, car je n'en aperçus aucun vestige.

Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considéra avec une surprise profonde.

Au bout d'un instant, elle reprit;

—Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dévoué pour moi, quoiqu'il ne me reconnût pas, lui! J'étais son idole. Quand il me voyait triste, il se couchait à mes pieds et pleurait; quand parfois j'étais gaie, il avait des accès de joie… Pauvre malheureux, il a péri pour moi! Sa mort a encore été un sacrifice pour me sauver… Durant les cinq années que j'ai coulées avec lui sur cet îlot, il n'a jamais manifesté d'humeur… Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me permettait-il de l'accompagner à la pêche ou à là chasse! Pauvre Muet, pauvre père bien-aimé! car c'était mon père, j'en suis sûre, voyez-vous! Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon Dieu veuille avoir son âme! Lorsque je faisais mes dévotions, il s'agenouillait près de moi et semblait aussi adresser une invocation au ciel.

—Quelle étrange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance? ajouta-t-il.

—Oh! il y pourvoyait abondamment. L'îlot est plein de gibier. Le Muet était d'une adresse extraordinaire. Il s'était fabriqué un arc et rarement ses flèches manquaient le but.

—Mais l'hiver?

—Nous vivions de poisson fumé. Avec des peaux de veau marin je faisais mes vêtements. Quant aux siens, il les façonnait lui-même sans vouloir que j'y misse les mains.

—Refusait-il de vous ramener à l'île de Sable?

—Bien souvent, vous le comprenez, je témoignai ce désir. Mais alors il sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur…

—Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;.

—Oh! j'ai bien souffert, allez! répliqua Guyonne. Cependant, si grandes qu'aient été mes souffrances, durant ces longs jours de misère et d'abattement, elles n'ont pas égalé celles que j'ai ressenties, quand je l'ai vu disparaître sous les flots.

—Il s'est noyé!

—Hier nous étions allés à la pêche sur un banc de glace qui s'était fixé à la rive sud de l'îlot. Pendant que nous pêchions, un ours énorme arriva près de nous. Mon père se précipita au-devant de l'animal, qui l'enlaça dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque je volai à son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortuné s'enfonça dans le gouffre avec le monstre.

—Mais vous?

—Par hasard, je me trouvais sur le glaçon détaché, répondit Guyonne avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le glaçon à la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique, mais je tombai moi-même dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficultés que je réussis à rattraper ma planche de sauvetage…

—Pauvre chère enfant! s'écria Philippe en attirant la jeune fille sur sa poitrine.