IV
PHILIPPE ET GUYONNE
Oubliant son rôle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa tendrement.
—Chère enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux de vous avoir retrouvée que si vous étiez ma propre fille. Cependant, dites-moi, par quel hasard avez-vous été comprise dans la catégorie des déportés?
La jeune fille raconta son histoire.
—Oh! c'est beau, trop beau! s'écriait le Maléficieux en écoutant le récit de cet admirable dévouement.
—Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, répondit Guyonne avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-père aime son fils! Si on le lui avait arraché, il serait mort de chagrin; oh! c'est sûr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il était capable d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au contraire, j'étais naturellement forte; mon départ ne devait causer qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez pas fait autant, vous, Philippe?
—Moi, moi! dit le Maléficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne sais trop. Ainsi… Enfin, ça n'empêche… je ne croyais pas qu'il y eût tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais monseigneur de Ganay sait-il tout cela?
—Oh! s'écria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie,
Philippe, qu'il l'ignore toujours!
—Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant?
—Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Maléficieux ses beaux yeux mouillés de pleurs.
—L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas héroïque, comme dirait feu notre ami Grosbec.
—Mais, j'ai fait un mensonge à monseigneur; c'est un gros péché!
Philippe sourit.
—Que ne commet-on souvent de pareils péchés, noble fille! il y aurait moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien… Au surplus, Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'êtes peut-être pas ce que vous croyez être!
—Hein? fit la jeune fille surprise.
—Bien, bien; je m'entends. Le Maléficieux a bon oeil, bon nez, bonnes oreilles.
La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosité.
—Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce à l'oreille, demoiselle Guyonne! Hé! hé! nous redevenons fille à ce qu'il paraît. Par les flèches de Cupidon, comme ces grands yeux-là me mitraillent! Si madame ma mère m'avait seulement conçu et mis au monde vingt-cinq ans plus tard, hé! hé!
—Méchant! vous n'auriez pas été ici, et la pauvre Guyonne eût succombé, répliqua-t-elle en partageant la gaieté de son compagnon.
—C'est ma foi vrai, dit Philippe, émerveillé de cette observation qui lui parut très-profonde.
Après ces mots, ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Guyonne était femme malgré tout; et les demi-confidence du Maléficieux lui avait mis la puce à l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la révolte qui avait favorisé son enlèvement, elle soupçonnait un mystère. Mais quel était ce mystère? Voilà ce que se demandait intérieurement la jeune fille, voilà ce qu'elle brûlait de demander à Philippe, voilà ce qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait résoudre. Le matelot la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voulût pas parler, soit qu'il craignît d'en avoir trop dit, il se taisait.
Tous deux côtoyaient alors le bord de la mer. Une chaîne de collines de glace entassées sur le rivage les empêchait de découvrir l'Atlantique. Parvenus à un coude, ils furent tout à coup arrêtés comme dans une impasse. En cet endroit, les flots avaient empilé des môles de congélations qui obstruaient la voie. Il était indispensable de franchir cette barricade, car elle s'étageait au milieu de l'unique sentier qui conduisît au camp. Essayer de tourner l'obstacle eût été périlleux, vu l'épaisseur des couches de neige dont la terre était encore cotonnée.
—Diable! exclama le Maléficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne semble pas des plus aisées à emporter! Bon signe, toutefois, bon signe! Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une gelée blanche! Ça, au moins, ça indique que monsieur l'hiver fait la grimace à monsieur le printemps qui lui répond par une nique. Allons, Yvon, donnez-moi la main et à l'assaut!
—Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule.
—En avant donc!
Ils commencèrent à gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains et de leurs genoux. Mais l'ascension était plus difficultueuse encore que le matelot n'avait supposé. Les blocs de glace avaient été précipités pêle-mêle les uns sur les autres; et tantôt ils projetaient une arête aiguë, tranchante, tantôt offraient un angle rentrant, tantôt une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrés. S'élever sur ces concrétions monstrueuses était un projet téméraire autant que dangereux. Four le réaliser, il fallait plus que de l'audace,—du sang-froid;—plus que de la force, un coup d'oeil sur,—Guyonne fut bien obligée d'avoir parfois recours à son compagnon, et celui-ci, quoiqu'il lui répugnât d'en appeler à l'assistance de la jeune fille, fut également obligé de réclamer ses services en plus d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espèce d'anfractuosité située presque au sommet de cette Alpe factice. Là ils s'arrêtèrent afin de reprendre haleine. Pour être au faîte, ils n'avaient plus qu'à escalader un énorme glaçon dressé perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis que le Maléficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur à sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils tombèrent dans une fondrière.
Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique surpris par la soudaineté de l'éboulement, ne perdit pas la tête. Dans sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grâce à ses gants de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice. Remarquant qu'il était étroit comme le tuyau d'une cheminée, il s'arc-bouta à la paroi opposée, tira son couteau, le ficha entre deux glaçons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits.
Une minute à peine lui avait suffit pour opérer son sauvetage.
Restait Guyonne.
Philippe aussitôt se couche à plat ventre, passe la tête dans la gueule de la fosse et aperçoit la jeune fille. Elle est à plus de dix pieds au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot respire.
—Les deux bâtons ferrés sont près de vous, n'est-ce pas? dit-il.
—Les voici.
—Plantez-en un à la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre à la hauteur de votre tête, vous monterez sur le premier, en vous servant du second comme d'un point d'appui pour vos mains. Là, je vous tendrai ma ceinture, pour vous aider à vous établir à califourchon sur la deuxième pique, d'où il sera possible de vous haler, en me donnant les mains.
Guyonne se hâta de mettre ce plan à exécution.
Il eut tout le succès désirable. La jeune fille fut enfin dans les bras de son ami.
—Chère enfant, vous n'êtes pas blessée, au moins!
—Non, non, mon brave Philippe.
—Mais du sang! s'écria le matelot palpitant d'inquiétude.
—Oh! ce n'est rien, une légère écorchure que je me suis faite à la joue.
Philippe examina la blessure; elle était effectivement insignifiante.
—Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne.
Le matelot réfléchit pendant une minute.
—Il n'y à qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser à ce glaçon et vous faire la courte échelle.
—Et vous, Philippe?
—Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce qu'il y a un chat capable de passer là où le Maléficieux ne passerait pas?
—Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrassé pour…
—Ta! ta! ta! L'escalier est prêt; houp!
Il s'était planté debout contre le monolithe de glace, le buste droit, la jambe gauche un peu avancée et un peu ployée, les bras collés aux mains, et les mains croisées, la paume tournée vers la face.
Guyonne, saisissant Philippe par la manche de son habit, posa un pied sur le genou du matelot, l'autre dans l'étrier formé par ses doigts, puis s'exhaussa sur ses épaules, sur sa tête, et finalement s'assit à la crête du glaçon.
—Et la descente! demanda le Maléficieux.
—Oh! fort aisée.
—Heureusement! pensa Philippe.
—Mais, pour l'amour du ciel, comment ferez-vous? dit Guyonne.
—Par le diable, je ferai comme… hum! hum! hum!… Ah! j'y suis…
En achevant ce monologue, le Maléficieux retira de sa poche une corde à noeuds.
—Mort de vie, dit-il, j'avais oublié ma garcette. Attrapez! et amarrez-la quelque part.
Il lança le bout de la corde à Guyonne qui l'attacha à un bloc de glace.
Philippe se suspendit au câble et grimpa avec l'agilité d'un écureuil.
—Ouf! souffla-t-il en rejoignant sa compagne! Si la route de l'enfer est aussi raboteuse que celle-ci, je plains ma pauvre âme!
—Oh! ne blasphémez pas, mon cher ami. C'est mal que de plaisanter des choses sacrées, dit Guyonne avec un accent de doux reproche.
—Vous avez raison, répliqua Philippe. Mais que voulez-vous, nous autres loups de mer, nous avons toujours le petit mot pour rire, oui bien! Voyons, maintenant laissons-nous couler!
Le versant méridional de la montagne de glace était en pente assez unie.
Nos héros furent promptement au bas.
—Mille sabords! s'écria Philippe d'un ton moitié colère, moitié lamentable.
—Qu'y a-t-il!
—Par la fourche de Neptune, ma gourde est demeurée dans le trou. Pas plus de chance qu'un vaisseau qui a perdu son gouvernail! Une gourds toute pleine! J'ai envie d'aller la chercher.
—La chercher!
—Elle était toute pleine, répéta piteusement le matelot en dévorant des yeux le monticule.
—Mais Philippe, vous ne commettrez pas cette folie!
—Au fait, dit-il en se ravisant, elle n'est qu'égarée. Après la fonte des neiges, je pourrai la ravoir, oui bien! Alarchotis! C'est une fameuse gourde, tout de même. Je ne l'aurais pas échangée pour dix angelots d'argent.
—Je crois bien, riposta Guyonne en riant. De quelle utilité vous seraient dix angelots d'argent, voire même d'or.
—Elle à de l'esprit comme un démon! marmotta Philippe.
Puis il ajouta à voix haute;
—Nous approchons, Yvon. A présent, reprenez le nom de votre frère.
Personne autre que monseigneur de Ganay, vous et moi, ne doit savoir…
Vous comprenez, mon enfant?
—Oh oui! exclama Guyonne en le remerciant du regard.
—Avant d'outrer au camp, vous vous arrêterez, afin que j'aille prévenir le vicomte.
—Mais, dit la jeune fille, êtes-vous tous réunis?
—Tous réunis, jour de Dieu! Non, hélas! Ce misérable Pierre a été pour nous un brandon de discorde et un agent de malheur. Ce fut à son instigation que les soudards s'insurgèrent pour la première fois, il y a cinq ans. Depuis lors, ni la communauté de misères, ni les tentatives de M. de Ganay n'ont pu les amener à de meilleurs sentiments. Je m'imagine que ce scélérat de Pierre les a ensorcelés. A vingt reprises nous avons été contraints de les repousser par la force des armes; à vingt reprises ils ont tenté de nous surprendre, à la faveur de la nuit, et de nous massacrer. Cependant, Dieu sait si le vicomte a été indulgent pour ces bandits. Sans lui, ils auraient tous crevé de faim. Tout a été inutile. Présentement, ce qui reste de cette clique est disséminé sur l'île, et subsiste par le pillage de nos biens. Mais ce Pierre, ce Pierre!… Ah! si jamais je lui mets la main au collet…
Un geste menaçant compléta la phrase de Maléficieux, dont les traits contractés annonçaient une colère sourde et terrible.
—Mais j'aperçois le quartier-général, reprit-il après quelques minutes.
Yvon, cachez-vous derrière ces pins je cours avertir monseigneur de
Ganay.
Ayant affectueusement pressé la main de Guyonne, Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas.