V
FRAGMENTS DE JOURNAL
Nous sommes dans une petite chambre quadrangulaire.
Cette chambre a une apparence plus que rustique. Ses murailles sont tendues de pelleteries bariolées, au milieu desquelles se mêlent le manteau chatoyant du renard argenté, la toison bouclée de la brebis, le poil ras et luisant du phoque, et la blanche robe de l'hermine. Une simple toile jaunie par l'usage dérobe le plafond. Sur le plancher, en guise de tapis, s'étend une mosaïque de peaux. Le mobilier est rare; quelques escabeaux de bois, deux valises, un bahut grossièrement fabriqué et une lourde table le composent. Une large cheminée en cailloux non crépis embrasse tout un côté de la pièce. Le côté parallèle est occupé par un lit recouvert de pelleteries comme les murailles, et le plancher. Au milieu de l'un des deux autres côtés, on voit une fenêtre carrelée de parchemins en place de vitres, et une porte basse vis-à-vis.
Des armes sont pendues ça et là ou réunies en faisceaux.
Un homme est assis près de la table; il a les jambes croisées l'une sur l'autre, le coude gauche appuyé sur la cuisse et la tête soutenue dans la paume de sa main. Devant lui gisent divers papiers et un cahier qu'il feuillette avec distraction. Cet homme est entièrement vêtu de fourrure. Une épée à la coque ornée d'un ruban flétri est passée à sa ceinture. Il porte longs cheveux et longue barbe; barbe et cheveux sont bruns, soyeux et abondants. Sa physionomie a une beauté typique. Visage bronzé par le hâle; traits réguliers, fins, traits de race; expression fière, mais empreinte de mélancolie; oeil vif, hardi, et cependant voilé par une douleur lente et continue; taille mince, hardie dans son jet, quoique un peu voûtée par l'habitude de la concentration; tel est le portrait de cet homme à qui l'on donnerait de trente-cinq à quarante ans.
—Avec quelle rapidité fuit le temps, murmurait-il on tournant une à une les pages du manuscrit, couvertes d'une écriture cursive, serrée. Bientôt cinq années!—cinq années d'afflictions!—Pourtant, il me semble que c'est hier seulement que nous avons débarqué. Vivons-nous donc plus d'espérance que de souvenir? Bon ou mauvais, le passé s'escompte toujours à la banque de l'avenir, et, rarement, le présent est un billet qui, pour nous, a de la valeur. Chose indéchiffrable que la vie humaine! Pour éveil, nous avons un rêve. Que vaste est donc la distance qui sépare notre petitesse de la grandeur divine! Ne pas même posséder la maîtrise de sa volonté!
Il s'arrêta et regarda la flamme de la lampe qui brûlait sur la table; car, bien qu'il fît grand jour, les carreaux de parchemin tamisaient à l'intérieur trop peu de clarté pour qu'il fût possible de lire sans le secours d'une lumière.
Après un instant de muette contemplation, ses yeux se reposèrent sur le manuscrit.
Isle de Sable, 29 octobre 1598.
«Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon âme endolorie; je marche, à l'abîme du désespoir.
»Quelles émotions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les pensées montent à mon cerveau comme les bulles montent à la surface de l'eau bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer; les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brûlants. Je n'ai pas même la faiblesse de la douleur. Les peines m'épuisent, et j'ignore où est mon mal. C'est bien étrange! A ma chère France, à ma bien-aimée Laure, pourtant je songe moins. Les privations de toute espèce me trouvent indifférent, mais je souffre! Mystère, me permettras-tu de déchirer ton voile? D'où vient cette agitation; d'où viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir arriver. Cotte île, elle me plaît, toute stérile qu'elle est. Y demeurer avec une femme tendre et vertueuse, entouré de vassaux honnêtes et laborieux, me paraîtrait un bonheur! Une femme, ai-je dit… Qu'est-elle devenue, elle qui était parmi nous? Comment, dans quel but s'était-elle glissée au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon; sa conduite était, exemplaire; son courage, son énergie, surpassaient l'imagination, et puis quelle mâle beauté sur son visage! Oh! la vie de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque sublime dévouement l'avait poussée… Mais, ne suis-je, pas; insensé! Cette, femme avait peut-être un amant parmi les déportés! Oh! non, non, bannissons cette monstrueuse, présomption! Elle, un amant! elle, une femme, dépravée! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mémoire de celle qui, au péril des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens? Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu! comme, elle était belle! Quel port de reine! Quelle dignité dans la maintien! Quelle angélique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait pas reçu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse à le croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et puissants seigneurs qu'elle eut pour parents… Encore cette pensée! elle m'obsède sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparaît sous une autre. Je ferme les yeux elle se réfléchit comme dans un miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promène, elle me suit; je travaille, elle se mêle à mes labeurs; je me couche, elle est sous mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tête. On dit que la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user à la recherche d'une chose désormais inutile? Plus de deux mois ne se sont-ils pas écoulés depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre l'île en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la retrouver? Le lac n'a-t-il pas été sondé par Philippe?… Pauvre jeune fille, elle est morte! peut-être de mort horrible! Qui sait? peut-être que, durant la nuit de la rébellion, un de ces misérables… Oh! je frémis à cette seule appréhension. Quoi! il se serait rencontré un être à face humaine assez lâche, assez féroce pour profiter de l'état de malaise de cette pauvre enfant!… Mon Dieu, les hommes sont donc bien méchants, puisqu'ils peuvent même supposer la possibilité de pareils crimes!… Des ténèbres épaisses m'environnent. Ces papiers recueillis à bord de l'Érable… ce portrait dont la ressemblance avec elle est si frappante… ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau attentivement. Plus je le compare, plus mes soupçons prennent consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des entrailles. Ai-je le droit de me mentir à moi-même? Et ne me rappelé-je, pas les dernières paroles échangées, entre elle et moi? Quand je lui ai demandé s'il était vrai qu'elle se nommât Yvon, n'a-t-elle pas balbutié; puis n'a-t-elle pas avoué son sexe?… Quel dédale! je m'y perds… Ne jamais la revoir! n'être pas certain de connaître la vérité! Seigneur, aidez-moi à effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de fers rouges! Rétablissez la paix dans mon âme, et que je puisse renoncer à des mondanités condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donné mission de former à l'adoration de votre nom et à l'obéissance à vos saintes lois!»
Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de fréquentes pauses pour méditer.
—Mon Dieu! s'écria-t-il en achevant, les heures, les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, se sont écoulés, et ni le temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le corps, ni les maladies morales, qui oblitèrent la sensibilité, n'ont pu user ces empreintes laissées sur mon esprit et sur mon coeur. Le Tout-Puissant n'a pas eu pitié de moi!
Il baissa tristement la tête et souleva avec son pouce quelques feuilles du journal.
2 janvier 1599.
«Comme la journée d'hier m'a doucement ému! J'étais bien loin de m'attendre à cette délicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a décidé les colons à me souhaiter une heureuse année! Oh! j'aurais été bien heureux, si tous ils étaient venus! La certitude que j'avais des ennemis ici, où tous nous devrions être unis comme des frères, a répandu un léger nuage sur cette fête de famille. Fasse notre divin Rédempteur que les soudards,—ces brebis égarées plutôt par la lassitude que par la malignité,—ne persévèrent pas dans leur endurcissement! Combien il eût été agréable de remercier tous ensemble le ciel qui a daigné jusqu'ici pourvoir à notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses bienfaits! Que c'eût été dignement et délicieusement saluer l'aube d'une nouvelle année!—Il était huit heures quand mes chers colons sont arrivés, parés de leurs meilleurs vêtements. Philippe marchait en tête. L'honnête matelot a essayé de me débiter un compliment; mais l'éloquence ne répondant pas à son intention, il s'est jeté à mes genoux, et a baisé ma main, en s'écriant les larmes aux yeux:—Excusez, monseigneur, j'aurais voulu… j'aurais désiré… enfin, pour vous dire la chose en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les prospérités…—Bien, bien, Philippe, ai-je répondu, en voyant qu'il ne pouvait continuer. Et m'adressant à la troupe, qui criait à tue-tête: Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a touché ces bonnes gens. Ensuite, nous avons élevé nos coeurs à Dieu!—Le dîner a été gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai fait distribuer le reste de la dernière barrique d'eau-de-vie qui nous restât! Étaient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublièrent les incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui soumet la mer elle-même à son empire! Ils oublièrent que si, demain, la pêche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi! hélas!»
6 février.
«C'est horrible! deux de nos hommes ont été gelés ce matin en allant à la chasse. On me dit que les soudards sont en proie à la famine. Je vais leur envoyer un peu de poisson. Pourquoi, mon Dieu! refusent-ils de suivre mes conseils.»
11 février.
«Dieu tout-puissant, éloignerez-vous de moi ce calice d'amertume! Il a fallu nous défendre contre le meurtre conduit par le pillage; il a fallu verser le sang de nos frères!—L'esprit malin s'est-il emparé de ces malheureux? Dans la matinée, ils sont arrivés, armés jusqu'aux dents; et, sans la valeur de nos colons, nous serions tombés sous les coups de ces forcenés. La lutte a duré deux heures. Il tombait une neige abondante! Nous fûmes obligés de faire usage de nos mousquets. Six hommes ont été tués; deux colons et quatre soudards. Cette leçon profitera-t-elle aux derniers? J'en doute. A moins que leur chef, ce Pierre, ne périsse, ils reviendront tôt ou tard à la charge. Par malheur, nous n'avons plus que quelques onces de poudre et j'ai tout lieu de craindre qu'ils n'en possèdent encore une grande quantité. Si j'en croyais le Maléficieux, nous marcherions sur les baraques des soudards et les forcerions à nous livrer leurs armes. Mais ce plan me répugne. Il ne pourrait s'effectuer que par des moyens violents; je préfère attendre encore. Dieu aidant, les infidèles rentreront au bercail. Seulement je vais enjoindre à mes gens de tâcher de s'emparer de Pierre. Si je réussis à le prendre, l'ordre régnera promptement et nous pourrons en sûreté entreprendre au printemps prochain la culture des terres.»
1 mars.
«La colère divine pèse sur nous de tout son poids. Mon Dieu, que votre sainte volonté soit faite, sur la terre comme au ciel! Mais, je vous en supplie, épargnez ces pauvres malheureux… Le scorbut sévit au camp!»
2 mars.
«Un routier, le nommé Ludovic Bernard, est mort du scorbut, ce matin, à dix heures. Deux autres sont affectés de cette horrible maladie. Un soudard a déserté pour venir se joindre à nous. J'ai donné des ordres pour qu'il fût bien reçu. Espérons que son exemple trouvera des imitateurs.»
—Le misérable! dit le lecteur en se levant avec agitation; il avait été dépêché par ses complices pour m'assassiner. Sans la prudence de Philippe qui découvrit le complot, c'en était fait de moi.
Il fit quelques tours dans l'appartement, revint s'asseoir et ouvrit le cahier au hasard.
7 avril.
«Le froid est toujours excessif et nous avons faim… Ah! que c'est hideux, la faim! Des visages rechignés, des esprits irritables; des hommes qui sanglotent ou blasphèment, voilà, pour mon entourage. A l'exception de Francoeur, dont la fermeté et l'abnégation sont à toute épreuve, je ne vois que prostration et haine à mes côtés! Moi-même, je sens fléchir mon énergie. J'ai faim… La pêche ayant soudain fait défaut, nous avons mangé des peaux de lapin bouillies; puis nous avons creusé dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment où j'écris, cette dernière ressource manque… Mon Dieu! j'apprends qu'ils veulent déterrer les cadavres des deux hommes gelés en mars, pour assouvir le besoin qui les presse… Seigneur, Seigneur, faites que cette profanation n'ait pas lieu!»
8 avril.
«J'ai la fièvre, ma tête brûle, une sueur froide trempe mon corps… Mes cheveux se hérissent sur ma tête… La plume tremble dans ma main! Infortunés, ils ont réalisé leur dessein. Ces corps morts, ces corps livides, ils les ont retirés de dessous les glaces… je n'ose achever…»
9 avril.
«Dieu tout-puissant, fais-moi mourir… la faim me dévore… Il y a du feu dans mon estomac… Oh! si je pouvais mourir…»
—Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais c'était moins à cause des épouvantables tiraillements d'entrailles que j'endurais, qu'à cause des sinistres projets que le jeûne enfantait dans mon cerveau! J'en frissonne… Il me prenait des fureurs de cannibale! Loin de me répugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me souviens que je me suis levé de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si, dans ce moment, un homme se fût présenté, je l'aurais égorgé pour sucer son sang, déchirer ses membres avec mes dents… Horreur…
Il cacha son visage dans ses mains et demeura plongé dans une préoccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des tressaillements spasmodiques.
Un bruit venu du dehors arracha le rêveur à ses amères réflexions. Il courut à la fenêtre, et s'apercevant que le bruit avait été produit par la chute d'une avalanche de neige tombée du toit de la maison où il se tenait, il retourna à son siège.
Agitée par un courant d'air, la page du manuscrit se balançait à droite et à gauche.
Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage s'égaya à la vue de la date suivante:
1 mai 1599.
«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah! comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes; les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez, chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance… Tout le monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance. Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision. Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année, obtenir une récolte qui permettra d'attendre… Attendre! La Providence guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le Castor n'a-t-il pas sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais malheureuse.
»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le
Seigneur a dit:
»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.»
«P.-S.—Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre ferme?»
29 septembre.
«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable.
O mon pieu!
»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?
»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son salaire.
»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent rien et il m'a été assigné des nuits de travail.
»Si je suis couché, je dis; Quand me lèverai-je? et quand, est-ce que la nuit aura achevé sa mesure? et je suis plein d'inquiétudes jusqu'au point du jour.
»Mes jours ont passé plus légèrement que la navette d'un tisserand et ils se consument sans espérance.»
3 octobre.
«Déjà l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les chantres ailés fuient vers les climats plus doux, et nous, hélas! nous ne pouvons même attacher une espérance au jour de demain. Seigneur, arrêtez la malédiction sur mes lèvres! Cette île doit-elle nous servir de cercueil jusqu'au dernier!
»Les déceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-être matériel? Nos prévisions sur la récolte se sont vérifiées. Notre grenier est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les autres. Les colons s'améliorent. Une discipline salutaire et des exhortations quotidiennes ont dompté ces natures sauvages. Maintenant je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il était en mon pouvoir. Ils écoutent ma voix, ces hommes farouches! ils prient avec ferveur et si la Providence nous ramène dans la patrie, ils feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation qui me mine? D'où vient qu'à certaines heures ma poitrine se resserre, des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je à charge à moi-même?
»Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai poussé jusqu'à, la hutte en ruines qu'elle a habitée avec le naufragé. M'étant assis sur une poutre, j'ai longuement rêvé d'elle. Qui était-elle? Où, comment a-t-elle péri?
La nuit répand ses ombres sur cette vie éteinte, et jamais une lueur n'en éclaira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne m'avaient pas trompé!»
Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement à la porte. Il se hâta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret de palissandre.
—Entrez, dit-il ensuite.