IV

LE COMPLOT

Quinze jours se sont écoulés depuis le départ de l'expédition pour la Nouvelle-France. A l'exception de la tempête dont nous venons de parler, le temps a presque toujours été favorable.

Le Castor et l'Érable naviguent dans les mêmes eaux et approchent du banc de Terre-Neuve.

A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les joyeuses histoires appellent de bruyants éclats de rire; et les sombres légendes endorment la durée des heures.

Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De même que l'Atlantique sous sa limpidité recèle des gouffres, des colères terribles; de même sous sa tranquillité, le Castor cache des abîmes, des passions épouvantables. Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prière est fausse, la danse est guindée, les amusements forcés. A l'intérieur de la barque fermentent des aliments de discorde: qu'une étincelle jaillisse et le volcan fera son éruption.

Et cependant le Castor filait ce soir-là sous la brise comme une bachelette respectueuse devant sa mère, suivant la pittoresque expression du matelot, Noël. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant fièrement pour recevoir le baiser des petites vagues écumeuses et déroulant derrière lui un long ruban de moire argentée. C'est qu'il avait fait grande toilette dans l'après-midi, le Castor; il avait bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'à celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que c'était plaisir à entendre.

Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants? Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi, enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât causaient-ils à voix basse dans l'entrepont.

[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employé que depuis quelques années seulement. Il a été emprunté à l'anglais cabin. Avant, on se servait toujours du terme cabane pour désigner les chambrettes à bord d'un navire.]

Avant de répondre aux premières questions, écoutons ce que disent les exilés. Peut-être saisirons-nous le fil de ce mystère.

—Mes cers amis, zézaie le Marseillais, zè crois qu'il est temps ou jamais dé nous débarrasser dé cette clique dé marquis qui nous tient enfermés ici comme des lapins dans une lapinière. Nous prend-il pour des taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la çandellè du jour, mosieur le soleil; et la lampe dé la nuit, madame la luné? Sandiou! cela dépassé toutes les bornés dé la courtoisie que l'on doit à dé bravés gens dé notre sorte. Pour moi, zè vous assuré, zè m'ennuie dans ce cul-dè-bassè-fossè, comme une souris en souricière, et zè suis tout disposé à faire faire un plongeon à monseigneur le marquis dé la Roche. Qu'en pensé mon ami Tronchard?

—Moi, répondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis prêt!

—Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et…

—Et quoi? grogna l'Allemand.

—Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous ferons hacher comme chair à pâté. Prudence est mère de sûreté, rappelez-le-vous.

—Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre maîtres de l'équipage?

—Puis, troun dé l'air! n'avons-nous pas chacun un bout dé couteau! ajouta le Provençal.

—Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en découvrant son torse athlétique.

—Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin.

—Tout ça est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais…

—Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne?

—Chut! Né nous emportons pas, très-cer ami, dit le Marseillais. La colèré est une mauvaise conseillère. Causons comme des gens dé bonne compagnie.

—Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer.

—Oui, oui, exclamèrent plusieurs voix.

—Zè vous approuvé, mes bravés.

—Et après, que ferons-nous? grommela le Suisse récalcitrant.

Ces paroles tombèrent comme un réfrigérant sur le feu des rebelles.

—Après? bast! nous aviserons, répondit insoucieusement Tronchard. Quand le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel.

—S'il n'est pas empoisonné?

—Comment cela?

—Eh! supposons que nous ayons dépêché tout l'équipage ad patres, le pilote en tête…

—Le piloté, bagasse! ce n'est, Dieu mè pardonné! pas à lui que nous ménageons une saucé, bien au contraire, le piloté zè l'aimé et l'estimé, moi!

—Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit comme un docteur ès-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en récompense…

—Né plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'était constitué chef du complot. Voici ce que zè proposé. Ouvrez vos oreilles comme des portes-cochères, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous les morceaux dé fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous forcerons les écoutilles, et bellement nous jetterons dix sur le gaillard d'arrière, tandis que le resté se portera sur le gaillard d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.—Mais point dé bruit, point dé sang, troun dé l'air!—les autres me suivront. Cela vous arangè-t-il?

—Oui, fut-il répliqué unanimement.

—Bien, mes adorés bijoux, continua Molin, très-bien; vous entendez le mot pour rire comme des anges; et zè pensé que nous mitonnerons parfaitement notre petite bouille-abaisse.

—Tout ça ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse entêté.

—Per Baccho! lui répliqua un Sicilien, là où il n'y a plus de chats que font les rats?

—Ce qu'ils font?

—Oui, qu'est-ce qu'ils font?

—Ma foi…

—Ils gouvernent, imbécile.

—Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse.

—Ce n'est pas absolument nécessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le susnommé Pepoli, avec un geste de vierge offensée.

—Tout le mondé est-il déterminé? demanda Molin que ces digressions ennuyaient.

—Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de la Roche!

—Silence! silence! fit le Marseillais en étendant la main; procédons sans bruit; c'est le seul moyen dé réussir. Viens ici, Wolf.

L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'élévation dépassait d'un pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des conjurés.

—Tu vois ce panneau? dit celui-ci désignant du bout du doigt le couvercle de l'écoutille.

Une sorte de grognement traduisit la réponse du géant.

—Eh bien! troun de l'air, mon bravé, il nous gêné diantrement, ce panneau! conçois-tu?

—Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, ça n'est pas difficile. Attendez.

Prononçant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manière que ses larges épaules en touchaient les extrémités, raidit ses membres inférieurs, et, redressant lentement son échine, fit bientôt voler en éclats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un «ouf» de satisfaction annoncèrent cette victoire.

Le clapotis des vagues contre la membrure du Castor avait étouffé le bruit de l'effraction.

Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel était en proie à une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se dressaient sur sa tête, de grosses gouttes de sueur découlaient de son front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout à coup, il parut s'armer d'une résolution désespérée. Son visage se marbra de taches livides et cramoisies, ses yeux s'injectèrent de sang, et, la respiration fiévreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne.

Étendue tout habillée sur son cadre, la jeune fille s'était assoupie. Une lampe fumeuse éclairait à demi. Chedotel tremblait si fort en entrant chez elle qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie pour ne pas tomber. Là, il eut une minute d'hésitation: son coeur battait à rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son visage gonflées par les passions semblaient près d'éclater.

Frappé par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote était effrayant à voir! on aurait dit un de ces démons dont on retrouve les horribles figures sculptées dans le granit des vieilles basiliques du moyen âge.

Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses lèvres demi-closes qui laissèrent voltiger le nom «Jean!»

Aussitôt l'indécision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de lui: il éteignit la lumière et se précipita vers le lit.

Éveillée en sursaut, Guyonne se disposait à une vive résistance, quand des imprécations affreuses retentirent au-dessus de la cabane:

—Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche!