V
RÉVOLTE A BORD
L'enfer, par soixante bouches, hurlait; «Mort, mort au marquis de la Roche!» et l'immensité de Dieu répondait, de sa voix solennelle: «Mort, mort au marquis de la Roche!»
La nuit était toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour de fête, et le Castor sillait allègrement, sans plus de souci de ces vociférations épouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage.
Sur terre, une révolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un effroi secret, mais sur mer, une révolte commande la terreur.—Sur terre on peut fuir la révolte, on peut l'arrêter, la comprimer par mille moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abîme est sous vos pas, l'inconnu sur vos têtes, la mort autour de vous! il faut affronter la révolte, la braver, la pulvériser par la force qui l'a fait naître,—par la force de l'esprit, où se livrera la furie!
Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une révolte à bord d'un navire!
Regardez! Mille clartés fulgurantes, rouges comme le soleil s'éteignant dans les noires colères d'une prochaine tempête, entre-choquent leurs flammes fumeuses sur le pont du Castor et répandent sur le vaisseau des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur de ce brasier apparaissent des figures étranges, des types sauvages, qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accès de fureur. Et ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons, des barres de bois ou de fer, des anneaux de chaîne, des instruments de toute espèce! Au loin, on les prendrait pour une assemblée satanique s'apprêtant à quelque orgie infernale.
Ils surgissent tumultueusement du Castor, essaiment autour du grand mât, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre, conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrière qu'occupent le marquis Guillaume de la Roche et sa suite.
Déjà l'homme de quart au gouvernail, intimidé par l'explosion de la révolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes; déjà la barque, laissée sans direction au souffle des vents, roule sur elle-même et menace de chavirer, lorsque Chedotel débouche sur le tillac.
Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et
Guyonne y arrivent en même temps que lui.
—Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perçante de Molin.
Et un sinistre écho répond:—Mort au marquis! mort au marquis!
—Par le Christ! nous tombons à la bande, s'écrie Chedotel, remarquant que le Castor venait au vent et que la grande voile était à demi fascillée.
Et aussitôt il courut à la barre et lui imprima un vigoureux mouvement.
Peu à peu le navire se redressa et continua sa marche première.
Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles:
—Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court à la grande vergue pour servir de pâture aux goélands!
Cette première sommation fut couverte par les mugissements de l'insurrection.
—Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien! vous comprendrez peut-être mieux celui-ci.
En prononçant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait à la main.
—Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reçu l'atout, dit Tronchard en étendant les bras et s'étalant la face contre le pont.
Frappée de crainte, la foule des insurgés recula, mais pour revenir promptement, électrisée par le cri de son chef:
—Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa satanée compagnie.
—Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous, compaings!
Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le Castor eût été transformé en un pandémonium. Poussé par la marée humaine qui montait toujours derrière lui, Molin se vit tout A coup transporté sur la dunette, à deux pieds de la Roche. Le premier était muni d'un long coutelas dont la lame dardait de fauves étincelles à la lueur des flambeaux. Guillaume de la Roche, occupé tout entier par l'attitude des rebelles, n'avait point observé l'évolution de son ennemi. Les yeux de Molin brillèrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis. Mais avant qu'il eût pu perpétrer l'homicide qu'il projetait, un coup de hache énergiquement appliqué faisait sauter son bras que soulevait une intention meurtrière. La douleur arracha un rauquement au bandit:
—Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as démanché, gringalet; troun dé l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau… mais…
Il s'évanouit dans une mare de sang.
Une décharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit des assaillants. Cette décharge était partie de la proue où les matelots soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens.
Voici ce qui s'était passé:
Au premier signal de l'émeute, l'homme du bossoir avait lancé un cri d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient saisi les armes les plus à leur portée. Puis, sur l'ordre du maître d'équipage, ils s'étaient formés en bataille, et avaient attendu en silence que les rebelles eussent enfoncé la porte de leur cabane pour les accueillir par un feu croisé. Pareille réception était lien capable de dérouter les gens incertains qui avaient espéré que les matelots, loin de s'opposer à leur entreprise, se joindraient à eux. Cinq victimes que leur fit cette mousqueterie achevèrent de les consterner. Les uns se replièrent confusément sur la troupe commandée par Molin, d'autres coururent se réfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le Wurtembergeois Wolf à leur tête, tentèrent de forcer le retranchement des marins.
Le désordre était à son comble sur le pont du Castor; car, dans la mêlée, la plupart des torches avaient été éteintes et les ténèbres de la nuit commençaient à reconquérir leur prédominance sur la clarté qui un instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronnée, oubliés par les héros de ce drame, agonisaient encore çà et là le long du bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurité.
—Un falot! s'écria le marquis.
Guyonne descendit à la cambuse et revint avec l'objet demandé. De la Roche alluma une mèche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay venait de braquer contre les conjurés:
—A présent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu à cette pièce.
Son geste, son accent étaient irrésistibles. Douter qu'il fût prêt à accomplir sa détermination eût été folie. Les rebelles obéirent en silence, à l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci, au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'étant rués contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour toute arme, le géant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de ses coups, équivalait à un passe-port pour l'éternité. De son côté, le Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramassé durant la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lâcheté du plus grand nombre.
—A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre sur le crâne du maître d'équipage.
—Et à toi, vilaine caboche carrée! dit tout à coup en s'agenouillant dans le hamac où il s'était tenu caché, un mousse qui déchargea son pistolet au milieu du visage de l'Hercule.
—Der Teuffel!… essaya encore le colosse en tombant à la renverse.
Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la révolte.