X
MYSTÉRIEUX
Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et physiques essuyées depuis son débarquement sur l'île de Sable, avaient considérablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil réclamait impérieusement ses droits. Néanmoins, depuis la lecture des papiers trouvés dans le coffret, l'esprit du jeune homme était agité d'une idée si brûlante, que, repoussant les désirs de la nature, il éveilla dès l'aurore Maléficieux et lui dit:
—Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le retour du Castor est incertain. Quoique le naufrage de l'Érable nous ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer avant de nous être assurés que nous pourrons nous en procurer de nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre à la culture. Comme moi, vous avez sans doute remarqué que les bords du lac, où nous nous sommes déjà rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent, à mon avis, d'y retourner au plus tôt et d'essayer d'en labourer une partie. Qu'en pensez-vous?
Le matelot réfléchit quelques instants et il répliqua:
—Votre opinion, messire, me paraît judicieuse. Autant que j'aie pu voir, le gibier n'abonde pas sur l'île, quoi qu'en ait dit ce satané…
Arrêté par un regard sévère de l'écuyer, il se reprit:
—Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je me trompe, mais ce diable de marin…
Un nouveau regard expressif lui coupa la parole.
—Passons! dit brièvement le vicomte.
—Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel, voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier, oui bien, par… Pour revenir à l'affaire en question, je l'envisage, comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bécasses ici, et plus de grains de sable que de lièvres. La pêche ne donnera pas longtemps.
—Alors, il faut se mettre à l'oeuvre au plus vite.
—Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la
Nouvelle-France, la saison n'attend pas.
—Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront chargés de terminer les tentes, de préparer la nourriture et de veiller au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux.
—Mais des instruments? objecta Philippe.
—Des instruments, c'est vrai! répondit le vicomte en se frappant le front, des instruments! nous n'en avons pas… à moins…
Un éclair d'espérance illumina son visage.
—Appelez Pierre!
Pierre était un des trois matelots qui avaient été préposés à la garde des caisses laissées par la mer sur la grève après l'engloutissement de l'Érable et transportées depuis, comme nous l'avons dit, au camp des bannis.
Il accourut.
C'était un homme de moyenne taille, à la mine basse et sournoise,—un de ces êtres qui durent inspirer à Shakespeare son type de Caliban, surnom dont on l'avait affublé.
—Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay.
—Des farines et des graines avariées.
—Il y a aussi des instruments?
—Oui, messire, les outils du charpentier.
—Est-ce tout?
—Des pelles et des pioches!
—Ah! exclama l'écuyer, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids.
Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban s'était bien gardé de faire part de cette circonstance au vicomte. Il avait même enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit précédente, à l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de poudre.
Caliban avait ses desseins.
—C'est bien, lui dit l'écuyer; tu peux sortir.
Le matelot salua humblement et se retira en jetant à la dérobée au vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse.
—Le ciel exauce mes voeux, oh! béni soit-il! murmura dévotieusement de
Ganay quand Caliban fut parti.
—Philippe!
Le Maléficieux qui, par respect, s'était tenu à l'écart, se rapprocha.
—Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que tout autre vous êtes capable de remplir ce devoir. Si la Providence permettait que le Castor revînt, vous me feriez prévenir immédiatement. Je compte sur Votre dévouement.
Francoeur s'inclina.
—Peut-être, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours. Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation! je vous transmettrai mes ordres par lui.
Bien qu'il lui en coûtât de ne pas accompagner dans cette entreprise le seigneur de Ganay, pour lequel il avait conçu une sorte de vénération, Philippe Francoeur répondit:
—Oui, messire.
—Et, ajouta encore le Bourguignon, en désignant au matelot le coffret dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous aurez soin de cette cassette. Je vous la confie.
Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les accentua, équivalaient, à une injonction.
—Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, répondit le Maléficieux, en se découvrant.
—Merci, Philippe, s'écria le vicomte, tendant au matelot, une main que celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se mettant à genoux, quand de Ganay lui eut dit:
—Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amitié?
Les préparatifs de l'expédition furent promptement terminés. Ceux des routiers qui étaient malades ou peu robustes furent laissés au camp, et les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognées, se mirent gaiement en marche.
Un mousquet sur l'épaule, le vicomte Jean de Ganay s'avançait en tête de la colonne.
Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, tempêtait, menaçait. L'ex-lansquenet essayait d'adapter à un air impossible une tentative de bardit, non moins impossible; enfin, malgré la tristesse du temps nébuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort.
Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacité générale. Il réfléchissait. Le vicomte semblait s'être rattaché à la vie. Dans ses yeux animés, on lisait je ne sais quoi de mystérieux comme le titre de certains livres. Sans doute, Jean n'était pas un esprit vulgaire. Si singulière, si critique que fût sa situation au milieu de cette bande de routiers dissolus et forcenés quand la passion les enflammait, il n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il eût été naturel que le découragement amollît son énergie et couvrît son front. Pourquoi donc alors, une anxiété fiévreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu dans ses prunelles? pourquoi ces regards pénétrants de côté et d'autre, ces pas tantôt lents, tantôt précipités? pourquoi ces mouvements brusques, cette incertitude? Quelles émotions le peignaient! qu'attendait-il? que désirait-il? que redoutait-il?