XI

DÉCOUVERTS

Tout à coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme chromatique du plus bel effet, et courant de la queue à la tête de la colonne:

—Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay.

—Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fâché d'être troublé dans sa rêverie.

—Regardez, s'il vous plaît, messire, répondit Grosbec; là, dans la direction de mon doigt…

La troupe s'était arrêtée et faisait silence.

—Je ne vois rien, repartit l'écuyer.

—Il vient de se cacher derrière ce gros buisson; mais il ne tardera pas à reparaître… Tenez, voyez-vous, maintenant?…

—Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main gauche, tandis que de la droite, il apprêtait son mousquet.

On distinguait parfaitement, à cinquante pas de distance, un animal qui paissait le gazon.

L'écuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupède bondit sur les quatre pattes, en poussant un bêlement et retomba sur le tapis de mousse. Il était mort.

—Un mouton! c'est un mouton, s'écria triomphalement un des routiers, qui aussitôt après s'était élancé pour saisir le gibier que venait d'abattre Jean de Ganay.

Le routier ne se trompait pas; c'était un mouton et un mouton de magnifique espèce.

On comprend le cri de joie que souleva cette découverte. Jamais dépouilles opimes rapportées par un conquérant ne furent plus fêtées que le cadavre du pauvre membre de la race ovine.

Évidemment il ne devait pas être, il n'était pas seul. L'un prétendit avoir remarqué des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il en avait vu plusieurs fuyant à travers les broussailles, mais que, craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse espérance, il n'avait osé en parler. Enfin, ce fut un déluge de paroles au milieu desquelles se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothèses les plus incroyables.

Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement égalât, s'il ne surpassait, l'allégresse bruyante de ses subordonnés. Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;—puisque l'île renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim.

—Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bête! s'écria
Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse.

—Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment, mon ami, monsieur Galimâfré; il nous faut est fort bon, mais je vous ai gagne votre ration de déjeuner et par conséquent…

Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilité qu'il avait de faire jouer sa tête sur son cou comme un pivot, avait tourné son épouvantable visage en arrière, et empoigné l'épaule du malheureux imprudent entre ses mâchoires. Celui-ci lâcha un cri aigu: il aurait culbuté à la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents par l'omoplate, ne l'eût apporté devant lui, comme il eût fait d'un fétu de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se débarrasser de la douloureuse étreinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui assénait, balance une demi-minute en l'air et finalement déposé à califourchon sur le dos du mouton.

Cet incident causa une hilarité générale, qui gagna même le vicomte Jean de Ganay, malgré la gravité que lui commandait son rang. Une fois délivré des serres de son terrible ennemi, pour échapper aux huées dont, à son tour, il était devenu l'objet, Nabot courut digérer son dépit et les brûlures de sa morsure derrière le cercle des routiers.

—En avant! dit l'écuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous le dépècerons et le ferons rôtir sur le bord du lac.

Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche.

Le soleil se dégageait des humides vapeurs qui avaient voilé ses rayons, quand on arriva au terme du voyage. Toutes chargées des perles du matin, les rives du lac reflétaient entre les brins d'herbes des millions de diamants, éclairées qu'elles étaient par les premiers feux de l'astre du jour. Vraiment, ce site, surtout après qu'on avait parcouru les landes arides qui le précédaient, portait un cachet féerique; c'était comme l'oasis au sein du désert.

Diaphanes et ridées par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient une ceinture d'émeraudes. Des poissons, aux écailles étincelantes sautillaient à travers les larges feuilles de nénuphar pour happer les moucherons dont les essaims, semblables à des atomes, tournoyaient au-dessus des ondes. L'air était imprégné de senteurs parfumées, et pour ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte corsage, à la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la vague de leurs ailes légères, abrités dans les buissons circonvoisins, quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour.

Cette puissance hâtive de végétation qui, en cinq ou six jours, dans l'Amérique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le parasol des arbres, avait tellement transformé ces lieux que Jean de Ganay se refusait presque à les reconnaître.

Après quelques instants de repos, le vicomte, ayant donné l'ordre de préparer le déjeuner, manda près de lui Grosbec.

—Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache.

—Oui, monseigneur, répondit l'ex-lansquenet.

Puis, ils longèrent les bords du lac, du côté de la hutte que Jean de Ganay avait aperçue lors de sa première excursion. Ils ne tardèrent point à atteindre le fourré au delà duquel elle s'élevait. L'écuyer, avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant à Grosbec d'être sur ses gardes, s'avança d'un pas discret à travers le bois.

—Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, découvrant la cabane. Qu'est-ce?

—Chut! fit son guide, en redoublant de précautions.

Le zéphyr caressait la cime des arbres avec un doux frémissement, un ruisseau mêlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit ne se faisait entendre.

Une main sur la garde de son épée, l'autre à la platine de son mousqueton, le vicomte arriva jusqu'à la porte de la hutte. Cette porte était grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fenêtre n'éclairait l'intérieur du réduit. D'abord, l'écuyer se trouva enveloppé dans des ombres épaisses; mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumant à l'obscurité perçurent les objets qui l'entouraient. C'étaient, pour la plupart, de grossiers instruments de pêche, des vaisseaux de bois, des ferrures rouillées pendues à la muraille d'argile, et, au centre de la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur lesquelles, par une ouverture pratiquée dans le toit, filtrait un rayon de soleil, composaient le foyer.

Jean de Ganay s'abandonnait à la surprise, lorsque le son d'une respiration agitée l'avertit qu'il n'était pas seul dans la cabane. Attachant ses regards vers l'endroit d'où partait ce son, il discerna une personne étendue sur un lit d branchages.

—Sois vigilant, dit-il à Grosbec qui était resté à la porte.

Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi s'éveilla.

—Je souffre! dit-il d'une voix faible.

—Qui êtes-vous? interrogea le vicomte.

—Ah! monseigneur de Ganay! s'écria l'autre, essayant de se mettre sur son séant.

—Serait-ce vous, Yvon?

—Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc exaucé mes ardentes prières!

—Mais, comment?… Que faites-vous ici?

—Monseigneur! oh, que je suis heureuse…, disait Guyonne, folle de joie et oubliant son rôle.

—Enfin!…

La jeune fille couvrait de baisers la main de l'écuyer.

—Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calmée.

—Oui, monseigneur… Que Dieu est bon de m'avoir accordé la faveur!…

—Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu sévère.

Puis il ajouta plus doucement:

—Que vous est-il survenu?

—Messire, répondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'île, étant demeurée en arrière, j'ai voulu accélérer la marche pour vous rejoindre. Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe.

—Vous vous êtes cassé la jambe? s'écria Jean avec une vive sympathie.

—Hélas! messire! répondit naïvement Guyonne, j'avais sans doute offensé le Seigneur. Que sa sainte volonté soit faite!

Mais cette cabane!…

—Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un mouvement, et je me résignais à mourir de douleur et de faim, quand le matin je vis venir un être étrange, qui me parut un démon. Croyant que c'était la mort, je me résignais à demander pardon à Dieu de mes péchés; mais lui, dès qu'il m'aperçut, il se cacha, puis revint lentement, se cacha de nouveau, revint une troisième fois, avançant de plus en plus. Ce manège dissipa mes appréhensions. Je lui parlai, il ne répondit pas; je fis des signes alors, et peu à peu il approcha tout à fait.

—C'était un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte.

—Non, monseigneur; c'est un Français.

—Un Français!

—Oui, il est complètement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois qu'il aura fait naufrage, il y a bien des années, et aura réussi à gagner cette île où l'instinct de la conservation lui a enseigné les moyens de pourvoir à son existence.

—Et vous… Yvon?

—Oh! messire, votre bonté pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a transporté dans sa cabane et nourri…

—Mais votre fracture?

—Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, répliqua la jeune fille.

—Est-elle remise, au moins?

—Oui, messire. Il me l'a remise lui-même. Ça n'a pas été sans peine, mais j'ai tant prié le bon Dieu de me conserver la vie et la santé, pour vous la consacrer, messire, qu'il a daigné m'accorder les secours de sa toute-puissance.

—Où est cet homme?

—Il est sorti pour pêcher, messire.

—Rentrera-t-il bientôt?

—Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait…

—Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever.

—Je le crains, monseigneur.

Jean de Ganay réfléchit durant quelques secondes.

—Il vous est impossible de marcher?

—Impossible, messire.

—Attendez jusqu'à ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous transférer au camp.

Après avoir encore échangé quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant à Grosbec de ne rien révéler de cette aventure.