XII

MORT DE BRISE-TOUT

Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du lieu où ils avaient laissé les routiers, ils remarquèrent qu'une grande agitation régnait parmi ces derniers. Rassemblés en cercle au pied d'un chêne, les déportés semblaient discuter chaudement. Ils trépignaient, criaient à haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens, et, de loin, avaient l'air de gens prêts à se battre.

Le premier, Grosbec distingua cette scène extraordinaire; il appela sur elle l'attention de son chef:

—Messire! dit-il.

Jean de Ganay, dont les pensées s'égaraient dans le royaume de l'idéal, tressaillit et leva la tête.

—Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque chose d'insolite là-bas.

Et son doigt s'étendit dans la direction du campement.

Le jeune seigneur regarda dans cette direction.

—Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons!

Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les premiers rangs de la ceinture formée par les bannis.

L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée. Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi.

Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le théâtre même de l'action.

Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer, tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel ils figuraient.

L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance, le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était pas due à des moyens artificiels, mais à la nature.

La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort.

Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la victime placée à l'autre extrémité.

Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait, soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La, poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais. François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante; une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés.

Au moment où le vicomte se présenta, Brise-tout, comme une lampe qui se ranime avant de s'éteindre, se souleva sur un coude et traînant vers les assistants une menace hideuse, il râla plutôt qu'il n'articula les mots suivants:

—Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais hâtez-vous, si vous voulez que je voie la dernière danse du maudit avant de descendre chez monsieur Satan!

—N'oublie pas de lui présenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot qui trouvait, à son habitude, matière à plaisanter, même dans une circonstance aussi grave.

François Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de sang, en grimaçant un rire sardonique, ses dents s'entre-choquèrent bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croisés contre sa poitrine se détendirent et il expira.

—Un phénomène animal de trépassé! De Profundis! glapit la voix aigrelette du nain.

—Silence! s'écria le vicomte tristement impressionné.

Cette scène s'était accomplie en bien moins de temps que nous n'avons mis pour la raconter et sa dernière phase avait été si rapide que les routiers avaient presque oublié l'étranger qui, la corde au cou, considérait tout cela d'un air impassible. Mais, dès que François Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris «A la hart! à la hart, le meurtrier!» grondèrent de tous côtés.

—Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! répéta Nabot du milieu de la foule où il s'était réfugié.

Déjà les deux exécuteurs improvisés, pour témoigner de leur bonne volonté, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans l'éternité, quand l'écuyer, mettant son épée au vent, d'un coup trancha le lien. L'inconnu retomba à terre, en poussant un cri strangulé.

—Que pas un de vous ne touche à cet homme! dit Jean de Ganay avec un geste irrésistible.

Et, remarquant que, malgré son commandement, le matelot Pierre manifestait des dispositions récalcitrantes, il marcha sur lui, l'épée haute, et lui dit résolument:

—Encore un mot, et tu es mort.

Rien n'est plus propre, on le sait, à intimider les masses que l'audace jointe a la spontanéité: aussi les déportés frissonnèrent-ils sous le regard intrépide du vicomte. Certain de leur obéissance, celui-ci ordonna à l'un de ses voisins de délier la victime. Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vêtements de peaux se releva lestement, bondit à travers la cohue de spectateurs qui l'environnait, et, avant qu'on eût même songé à s'opposer à son dessein, se précipita dans le lac.

Là, il plongea et disparut à tous les yeux.

Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisément que cet individu était le propriétaire de la hutte, qui avait prodigué ses bons offices à Yvon. Mais restait un mystère à éclaircir: celui de la mort de Brise-tout.

L'écuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'après son départ, François Rivet, étant allé explorer la partie sud-est de l'île, avait aperçu un homme qui pêchait. Supposant que c'était un sauvage, le géant s'élança sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait suivie, pendant laquelle l'attaqué aurait frappé son adversaire avec un instrument tranchant. Se sentant blessé, Brise-tout appela au secours, mais sans lâcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient près de là accoururent. Ils s'emparèrent de l'étranger, le garrottèrent, le conduisirent au camp, et se préparaient à le pendre pour venger leur camarade et se conformer à ses désirs, lorsque l'arrivée soudaine du vicomte les en empêcha.

Ce récit avait un caractère de vraisemblance assez plausible. Jean de Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer le malheureux Brise-tout, dont la fin prématurée souleva peu de regrets.

En guise d'oraison funèbre, le Nabot récita sur la tombe du défunt, avec une légère variante, le sixain qu'il avait composé quelques jours auparavant:

Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé
François Rivet, surnommé Brise-tout
Passé maître dans l'art de faire atout,
Qui, faute de soudure
Creva d'une blessure.