XIV
INTRIGUE
Ça mouvement ayant dérangé le drap qui couvrait Guyonne, ses bras, ses épaules et jusqu'à la naissance de sa gorge apparurent dans une éblouissante blancheur dont la matité faisait songer involontairement à l'albâtre. Jean de Ganay baissa les regards, son visage s'empourpra et un indicible frissonnement courut dans ses artères.
—A boire! murmura Guyonne d'une voix dolente.
Le vicomte jeta autour de lui un regard rapide.
—A boire! répéta la jeune fille, en dessillant pour la première fois ses paupières.
D'abord, elle ne reconnut pas l'écuyer qui, dans un coin de la cabane, emplissait d'eau une écuelle de bois; mais remarquant le désordre de sa toilette, elle ramena le drap traître à sa pudeur.
Le jeune homme revint près du lit, apportant l'unique boisson qu'il pût donner à la pauvre malade.
En s'approchant, il tremblait de tous ses membres; un vif incarnat colorait ses joues, et la sueur perlait son front. Il avait l'air d'aller commettre une mauvaise action.
Guyonne, à sa vue, poussa un cri; ensuite, honteuse, confuse, elle ferma les yeux sang oser prononcer une parole.
—Buvez! lui dit, bien bas, Jean de Ganay, plus timide, plus effrayé peut-être que sa protégée.
Et, comme elle hésitait, ou plutôt ne comprenait pas cette prière, il ajouta, en s'agenouillant devant la couche et portant l'écuelle aux lèvres de la jeune fille:
—Buvez! cette eau apaisera la soif qui vous dévore. Que ne puis-je vous offrir quelque chose de plus!…
—Merci, monseigneur, votre bonté est pour moi trop grande, bégaya le faux Yvon, d'un accent profondément ému.
—Vous avez été bien malade!
—Bien malade? dit-elle avec surprise.
—Oh! oui, répliqua naïvement l'écuyer; bien malade… tellement que nous appréhendions… Mais votre santé…
—Oh! messire, ma santé s'est améliorée… grandement.
—Souffrez-vous toujours de cette fracture! demanda le vicomte.
Guyonne ne répondit pas sur-le-champ; et observant qu'elle cherchait à remuer sa jambe, afin sans doute de s'assurer si la guérison avançait, Jean de Ganay reprit:
—Non, non, ne bougez pas, les mouvements pourraient vous nuire; restez…
Après ces mots, il y eut entre les jeunes gens un silence de plusieurs minutes. Ils évitaient de se regarder, et il semblait qu'ils craignissent de se communiquer leurs pensées.
Le soleil s'inclinait de plus en plus à l'horizon. Insensible et les ténèbres envahissaient l'intérieur de la cabane, dont une douce brise rafraîchissait l'atmosphère, en soulevant avec un frou-frou continuel le rideau de la petite fenêtre.
L'heure était mystérieuse, parfumée d'arômes et de poésie; le coeur se dilatait joyeusement à ces tièdes haleines du soir; on se sentait noyé dans une énervante langueur.
Jean de Ganay conservait la même position. Prosterné devant Guyonne, de sa main gauche il tenait le bras de la malade, et, accoudé sur le lit, cachait son visage dans sa main droite; les battements de son coeur répondaient à l'unisson aux battements du coeur de la jeune fille; de leurs poitrines gonflées s'échappaient des souffles brûlants.
Le mal de Guyonne était-il contagieux? avait-il gagné Jean? et maintenant tous deux avaient-ils la fièvre?
Tout à coup, le vicomte attira passionnément la main de Guyonne et se pencha comme pour y déposer un baiser, puis repoussant soudain la pensée qui l'entraînait, il se leva brusquement, avant d'avoir accompli cet acte, et se mit à parcourir la cabane en tous sens.
N'eût été l'obscurité, Guyonne aurait pu remarquer que les traits de l'amant de Laure de Kerskoên étaient décomposés et que des larmes ardentes jaillissaient de ses paupières.
De son côté Jean de Ganay se serait aperçu que le faux Yvon pleurait.
Un quart d'heure s'écoula sans qu'ils échangeassent une parole. Des mondes d'idées tourbillonnaient dans l'esprit du vicomte; Guyonne attendait dans une fébrile impatience la fin de cette scène. Involontairement elle laissa échapper un sanglot. A cette expansion de douleur, l'écuyer tressaillit. Il s'arrêta, fit sur lui-même un violent effort, et ensuite, d'un pas tranquille et ferme, vint s'asseoir près de la malade.
Le silence recommença; mais il fut de courte durée. Bientôt Jean de Ganay, qui paraissait en proie à une lutte intérieure, triompha de ses hésitations et, d'une voix presque solennelle, il demanda à la jeune fille:
—Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez fils d'un pêcheur, vassal du soigneur de la Roche?
—Oui, messire murmura d'un ton inintelligible Guyonne, intimidée par le début de cet interrogatoire.
—Son fils! reprit le vicomte sans déguiser le mécontentement que lui causait la réponse.
Guyonne ne répliqua point. Elle avait peur; elle pressentait que son secret n'existait plus pour le vicomte! Et quand celui-ci répéta pour la troisième fois: «Son filas!» incapable de dissimuler plus longtemps, elle s'écria en joignant les mains:
—Oh! messire, pardonnez, pardonnez à une pauvre fille!… Je vous dirai tout… toute la vérité…
Accablée par cette confession, elle poussa un long soupir et se tut.
La nuit était complète; on ne distinguait plus les objets dans la cabane.
Jean de Ganay étonné, effrayé de ne plus entendre la voix de son interlocutrice, appela:
—Yvon! Yvon!
Son appel n'obtint pas de réplique. Tremblant à son tour, le jeune homme porta vivement la main sur le visage de Guyonne: il était froid comme le marbre.
—Grand Dieu! exclama-t-il; ma brutalité aurait-elle hâté la mort de cette malheureuse enfant?
Puis il ajouta eu courant vers la porte:
—Philippe! Philippe! un flambeau… une torche!…
Mais, à cet instant, le Maléficieux entrait brusquement dans la cabane en criant:
—Aux armes, messire! aux armes! Nos hommes sont révoltés…
Une décharge de mousqueterie, accompagnée de vociférations épouvantables, vint aussitôt confirmer l'assertion de Philippe Francoeur.
Oubliant tout, le vicomte bondit, plutôt qu'il ne s'élança au dehors.
Il avait mis son épée au vent, et tandis que sa main droite brandissait la lame étincelante dans l'obscurité, sa main gauche armait un pistolet.
Derrière lui, mais ayant de la peine à le suivre, tant les allures du jeune homme étaient précipitées, courait Philippe Francoeur. De son côté, le matelot était bien armé de toutes pièces pour ainsi dire. A sa ceinture pendait une hache d'abordage à deux tranchants; un mousquet était jeté sur son épaule, et, tandis qu'attaché par la dragonne un sabre se balançait à l'un de ses poignets, serrée à la hampe par les doigts, une pique hérissait son acier luisant à dix pas devant lui.
Les ténèbres couvraient la terre. Au ciel, d'un bleu sombre, quelques rares étoiles, oubliées sur un azur terne scintillaient en décrivant des fractions de corde. Des nuages gris de fer, cotonneux, estompaient la voûte céleste vers l'occident. La brise était toujours tiède et fraîche, mais de temps en temps un coup de vent bref, piquant, lui succédait. Rien n'annonçait un prochain orage; rien n'annonçait que la nuit serait sereine et tranquille. Dans la plus grande partie des régions américaines, du nord au sud, les variations atmosphériques sont si soudaines, si inopinées, qu'elles déjouent souvent les calculs des météorologistes les plus expérimentés.
Devant le lac, se déployait une pelouse d'un quart de mille de rayon à peu près. Les tentes des proscrits en occupaient une partie, leurs essais de culture et des bruyères une autre: un cordon de bois feuillu servait de rideau à la clairière.
Quand le vicomte et le matelot sortirent de la hutte, tout était plongé dans l'ombre; mais ça et là on voyait se profiler des masses et des silhouettes plus opaques que l'opacité des ténèbres, et des étincelles éblouissantes trouaient la profondeur de la nuit.
Mille cris étranges déchiraient le calme; et puis des détonations intermittentes précédées d'éclairs, venaient ajouter à l'horreur de tous ces mystères.
—Mort! mort! mort au tyran! mort au vicomte Jean de Ganay! hurlaient des voix lointaines.
—Secours! secours! saint Denis! Montjoie! aux armes! aux armes! clamaient d'autres voix: plus proches.