XV

INSURRECTION

Avant de rapporter les événements de cette nuit, mémorable dans la vie des routiers abandonnés sur l'île de Sable par le marquis de la Roche, disons en quelques lignes ce qui s'était passé durant les journées précédentes.

Le lecteur se souvient sans doute que le vicomte Jean de Ganay avait jugé à propos de partager ses gens en deux bandes: l'une qui devait camper sur le bord de la mer, l'autre s'établir près du lac et s'employer plus spécialement à des travaux de défrichement et de colonisation. Cette seconde troupe, composée de dix-neuf hommes seulement depuis la mort de Brise-tout, formait pour ainsi dire l'état-major. Le lieu qu'elle habitait était une sorte de quartier général où l'écuyer avait, fait transporter les munitions et tous les objets qui n'étaient pas d'un usage immédiat et journalier. N'ayant laissé entre les mains du détachement sous les ordres du matelot Pierre qu'un petit nombre d'armes, il pensait être assuré contre une tentative de révolte de la part de ceux qu'il regardait avec raison comme les plus indisciplinables de la troupe. Par malheur, Jean de Ganay avait compté sans son hôte. On a vu dans un chapitre précédent que lors du naufrage de l'Érable, le matelot Pierre avait clandestinement détourné et caché en lieu sûr une caisse d'armes. Dès cette époque, le traître ruminait un complot. Sournois, ambitieux, il aspirait à renverser Jean de Ganay, n'importe par quel moyen, et à le remplacer au commandement. Si Pierre n'avait pas cette vigueur d'esprit et cette force musculaire qui imposent aux masses, il possédait à un haut degré l'art de la dissimulation et de faire rayonner autour de lui les mauvais desseins qu'enfantait son imagination. Les soupçons du vicomte sur ce misérable n'étaient donc que trop fondés. Que si l'on est surpris que Jean de Ganay, devinant, comme c'était le cas, les dispositions hostiles du matelot, lui eût confié une autorité aussi grande que celle dont il l'avait investi nous répliquerons qu'en procédant de cette manière l'écuyer avait pensé qu'il s'attacherait le matelot, et que, d'ailleurs, nul autre que Pierre, sauf le Maléficieux, n'était capable de maîtriser une partie quelconque des bannis. Au surplus, Jean de Ganay, malgré ses appréhensions, n'avait eu jusque-là qu'à se féliciter de la mise en oeuvre du plan qu'il avait adopté, et si l'esprit de Pierre n'eût été une espèce de creuset où les plus détestables passions s'amalgamaient aux plus perfides projets, probablement les routiers auraient insensiblement réussi à jouir d'une existence tolérable. Mais l'envie ne compte qu'avec ses intérêts. Peu importait à Pierre que la moitié de ses compagnons d'infortune mourussent d'une mort affreuse, pourvu qu'il supplantât le vicomte, et se débarrassât, du même coup, de Philippe Francoeur pour qui il éprouvait une haine implacable, surtout depuis que ce dernier, l'ayant surpris dans un état d'ivresse complet, avait averti son seigneur et maître, et attiré sur le débauché une verte semonce! Pierre renferma ses fureurs et ses aspirations. Puis, adroitement, il répandit parmi les siens que les Colons (ainsi on avait désigné les bannis qui habitaient le bord du lac) vivaient dans l'abondance, tandis qu'eux, les Soudards, ils manquaient souvent de nourriture. Pour expliquer cette rumeur, Pierre disait avoir remarqué au camp des Colons une immense quantité de barils et de coffres, provenant de l'Érable, et qui renfermaient tous des viandes salées et des conserves. Ces assertions faites à demi, avec des restrictions habiles, et toujours confidentiellement, trouvèrent des crédules. Passées de bouche en oreille, elles grossirent vite. Bientôt il y eut des Soudards qui affirmèrent que les Colons se gorgeaient des mets les plus délicats et prenaient moult soulas et esbattement. Si absurde que soit un mensonge, il trouve toujours des partisans chez ceux dont il flatte les instincts ou les désirs. Peu à peu les Soudards se prirent d'inimitié contre les Colons. Rassemblés le soir sur le rivage de la mer, ils se plaignaient, blasphémaient et s'excitaient à la révolte. Caliban riait sous cape; l'hypocrite leur prêchait la patience et l'abnégation pour leurs frères plus heureux, sachant bien que c'était jeter de l'huile sur le feu. Quant à leurs marques non équivoques de mécontentement, il n'avait garde de les mentionner au vicomte dans le rapport qu'il lui envoyait quotidiennement. Au contraire, selon lui, les Soudards étaient doux comme des moutons et prêts à tout sacrifier au service du sire de Ganay.

Quoiqu'il ne s'endormît point dans une fausse quiétude et suspectât une partie de la vérité, Jean ne croyait pas qu'une révolte fût possible et encore moins prochaine. Le jour où s'accomplirent les faits que nous nous disposons à consigner ici, il avait condamné à un châtiment corporel un des Soudards pour avoir provoqué, battu et grièvement blessé un Colon. La punition était juste, mais pas au point de vue des Soudards. Le soir, à leur habitude, ils s'attroupèrent et proférèrent des menaces contre les Colons, que le vicomte de Ganay favorisait sans cesse, disaient-ils, à leurs dépens. Cela ne pouvait durer. Il fallait une fin, et si on les poussait à bout, ils prouveraient qu'ils avaient du sang dans les veines. L'orateur de la bande, l'âme damnée de Pierre, un Italien nommé Ludovico Ruggi, mais plus connu sous le sobriquet de Long-croc (sobriquet que lui avait vraisemblablement valu le développement de ses moustaches), monta sur une tonne vide et harangua la foule. Il rappela la condamnation qui avait eu lieu dans la matinée, démontra, en dénaturant les incidents de la querelle entre le Soudard et le Colon, que la peine infligée au premier aurait dû l'être au second, passa en revue plusieurs vieilles sentences rendues par le vicomte contre ses braves compaings au profit des privilégiés, récapitula cent griefs imaginaires, parla de courage, valeur, égalité, et enfin termina en s'écriant qu'au nom de la justice ils étaient tous tenus de demander, d'exiger, d'obtenir une réparation! Ludovico improvisait chaleureusement; son éloquence de tribun savait faire vibrer les cordes sensibles dans un auditoire populaire. Des tonnerres d'applaudissements accueillirent sa péroraison. L'opportunité était belle, Pierre ne la manqua point:

«Oui, dit-il, lorsque Ruggi eut achevé son discours, oui, je commence à m'apercevoir, enfin, qu'on nous traite en lépreux, et que nous ne sommes que les serfs des Colons. Jusqu'ici, j'avais fermé les yeux à la lumière aujourd'hui, me voici forcé de les ouvrir…. Je tremblé en songeant que ma tonne foi a été indignement trompée… et, comme notre cher ami Long-croc, je suis convaincu qu'au nom de la justice, nous sommes tous tenus à demander, exiger et obtenir une prompte et décisive réparation.»

La conclusion du matelot fut reçue par des bravos non moins énergiques, non moins bruyants que celle de Ruggi. Bis repetita placent.

Mais s'il est aisé de discourir, il n'est pas aussi aisé d'agir. Pierre ne l'ignorait point. Quand l'un des mécontents s'écria: «Comment avoir cette réparation?» il se fit un grand silence dans l'assemblée. L'Italien tortilla sa moustache en interrogeant Pierre du regard; celui-ci se pinça le nez d'un air embarrassé, non qu'il ne fût pas préparé à cette question,—Pierre avait à l'avance combiné sa tactique—mais il était poltron, n'aimait pas à se compromettre, et il attendait qu'un autre prît l'initiative, quitte à diriger ensuite tous les fils du complot. Ce qu'il avait prévu arriva. Pendant que Ruggi étirait ses crocs et que lui-même se tourmentait les fosses nasales, un petit homme, grêle et fluet, à la mine de furet, répondit légèrement:

—Sac à papier! c'est donc bien difficile que de changer de camp avec les Colons?

Pour ça, non, dit un voisin; mais le seigneur de Ganay y consentira-t-il?

—That is the question! murmura un Anglais remarquable par son teint lie de vin et ses formes osseuses et décharnées.

—Corne de boeuf! cria un quatrième, quel besoin avons-nous du consentement de celui-ci ou de celui-là! Ne sommes-nous pas les plus forts?

La digue venait d'être rompue. Timides et incertaines d'abord, mais peu après rageuses et menaçantes, des imprécations furent proférées de toutes parts contre le vicomte de Ganay.

Pierre se frotta les mains, l'Italien se travailla les poils en tous sens.

—Corne de boeuf! reprit l'homme qui venait de parler si vingt gaillards comme nous ne sont pas capables de dire «viens ici que je t'envoie» à cette volée d'oisons de là-bas…

—On les étrillera, cria une voix.

—Mais ils ont des armes, dit une autre.

—Des armes… c'est vrai! objectèrent plusieurs.

—Et nous aussi! fut-il dit d'un ton perçant par un individu caché dans la foule.

—Nous…

—Oui! oui! oui…

—Où çà?

Cent demandes, cent interpellations se croiseront à la fois.

—Allez à la grotte de sable! dit la même voix perçante qui avait crié:
Et nous aussi!

La grotte de sable était l'endroit où Pierre avait caché sa caisse d'armes.

On y courut, la caisse fut rapportée en triomphe.

—Et maintenant, vociféra l'Italien, compaings, nous sommes tous déterminés, n'est-ce pas?

—Oui, oui, oui…

—Il faut battre le fer quand il est rouge. Qu'on se partage fraternellement les armes, et en avant!