XVI

COMBAT

Le commandement des rebelles avait été offert au matelot Pierre. Mais celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilité, l'avait refusé. Son sosie, Ruggi, appelé ensuite à la direction générale, s'était empressé d'accepter. Vantard et fanfaron, mais néanmoins brave et amoureux des périls, l'Italien avait toutes les aptitudes requises peur faire un chef d'insurrection.

Pris à l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le temps de se mettre sur la défensive.

Ne sachant d'ailleurs à quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire, appréhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient ouï raconter les horribles expéditions, ils se laissèrent d'abord aller à l'épouvante.

Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il commanda à ses gens de le suivre et de faire résistance. Chacun s'arma à la hâte, et en quelques minutes les Colons éparpillés sur la rive du fossé qu'ils avaient creusé devant leurs tentes étaient prêts à bien recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois seulement.

L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'étaient rangés à côté du vicomte de Ganay; près de la porte d'entrée. L'accès du camp devenait donc difficile, car il était protégé par le fossé qui décrivait autour une demi-circonférence dont le lac était la corde.

Avec moins de précipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurés auraient eu bon marché de leurs compagnons. Pour cela il eût suffi d'arriver sans bruit jusqu'à l'issue et de se précipiter ensuite dans le camp. Mais la première troupe aperçut un groupe d'hommes qui se promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces hommes était Jean de Ganay. Comme le but du rebelle était surtout de se débarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la première explosion opérée, d'autres se succédèrent alternativement. Ce fut en purs perte. Soit que la nuit les empêchât de viser juste, soit qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes à feu, les Soudards n'atteignirent personne.

Jean de Ganay avait ordonné à ses subordonnés fidèles de ne tirer que sur son injonction expresse.

Remarquant que les insurgés ralentissaient leur feu, il jugea le moment favorable pour les engager à rentrer dans l'ordre, en les priant, s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avisât à les redresser.

Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple détonation vint apprendre aux Colons que les Soudards étaient décidés à tout braver pour assouvir leurs passions.

—Ventre de biche! dit Grosbec en tombant à la renverse, je suis touché.

Jean de Ganay se retourna.

—Les rufians m'ont lesté pour l'éternité…. Adieu, monseigneur! adieu! ventre de biche, autant cette mort qu'une autre, ventre de…

—Un de tué! mâchonna le Maléficieux entre ses dents. Par le trident de
Neptune, je le vengerai, oui bien…..

Un grand bruit, suivi de deux décharges de mousqueterie, l'une au nord, l'autre au sud du camp, coupèrent court au soliloque du matelot.

—Ils ont formé un plan, dit froidement le vicomte. Leur résister n'est pas chose difficile, mais nous devons essayer de nous emparer des chefs. Ce Pierre…

—Pierre, oui, monseigneur, lui seul a pu les exciter et les pousser à une semblable équipée.

—Bien. Prenez cinq hommes avec vous. J'en prendrai également cinq et nous sortirons. Les autres veilleront.

—Restez plutôt, messire. Vous exposez…..

—Point de réplique! allez et faites vite!

Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas.

Le vicomte appela. Aussitôt cinq Colons des plus robustes et des mieux armés se trouvèrent réunis près de lui.

—Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage de vos armes que dans le cas de nécessité absolue. Souvenez-vous que ce ne sont pas des ennemis, mais des frères de malheur, égarés, que nous avons à combattre.

Philippe Francoeur et cinq hommes s'étant joints à eux, ils sortirent en bon ordre du retranchement, et, malgré le feu continuel des Soudards, se portèrent vers le bois.

En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'étendait au-dessus du camp se dégradèrent. Une lueur soudaine éclaira ses franges.

C'était une de ces aurores boréales si communes dans les régions de l'Amérique septentrionale.

Le phénomène s'était annoncé par un brouillard vaporeux voltigeant au nord; quelques secondes après, un arc lumineux se dessina au faîte, puis des cercles concentriques également lumineux se formèrent entre des zones obscures d'où jaillirent des rayons éclatants; ensuite les cercles et les zones s'ébréchèrent, et enfin une éblouissante auréole de feu vint couronner le sommet et inonder la campagne de clartés.

Alors, assaillis et assaillants furent en état de s'observer mutuellement.

Se voyant découvert, le chef des révoltés résolut de jouer le tout pour le tout.

—Rendez-vous et il vous sera lait grâce! cria Jean de Ganay.

—Mort aux privilégiés! répondit Pierre.

De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla aux oreilles de l'écuyer, mais sans l'effleurer.

Ce fut le signal de l'engagement.

Furieux, les colons, à leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les soudards répondirent, et des deux côtés plusieurs hommes tombèrent.

Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne fût pas assez forte, prit un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux détachements qu'il avait chargés d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur sentit de quelle importance il était pour sa cause d'empêcher ce mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-même sur la lisière du bois, il le saisit à bras le corps et essaya de le faire prisonnier; mais l'Italien était souple autant au moins que le Maléficieux était robuste. Pendant quelques minutes il déjoua tous les efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, épuisé, il tomba à terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine.

—Rends-toi; lui dit-il.

—J'étouffe! bégaya Ludovico.

—Ta parole de m'obéir, et je te donne merci.

—Je jure sur les saintes reliques! proféra l'Italien.

Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyauté de ce germent retira son genou; mais à l'instant, même, Ruggi, sortant de son habit un long stylet, s'élança sur le matelot et il allait l'assassiner lâchement, lorsqu'une détonation retentit.

L'Italien tourna deux fois sur lui-même et retomba sur le gazon.

—Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, maître Philippe? nasilla une voix.

—Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot.

—Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui vous ai débarrassé de ce fai-chien-là? eh! eh! dites donc que je ne suis bon qu'à plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous ménageait un vilain quart d'heure!

—Tu es un brave garçonnet.

—Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le pistolet dont il s'était si adroitement servi.

La lutte était toujours acharnée à l'endroit où Philippe avait laissé le vicomte. Il y courut. L'aurore boréale s'éteignait déjà, les ténèbres reprenaient leur empire.

Comme le Maléficieux reparaissait dans la mêlée, il aperçut un individu accroupi derrière un pin qui, le mousquet à l'épaule, la main sur la détente, ajustait Jean de Ganay. S'élancer sur cet individu, rabattre violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le coup partit, et Philippe Francoeur reçut la balle dans la cuisse.

Exaspérés, les Colons se ruèrent sur les Soudards, qui commencèrent à fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure après, ils étaient entièrement dispersés.

La révolte apaisée, le vicomte fit apporter des torches, et on procéda à l'examen des pertes. Heureusement elles n'étaient pas considérables. Trois colons et deux soudards étaient restés sur le champ de bataille; les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blessés plus ou moins grièvement; les seconda avaient enlevé les leurs. Les victimes furent transférées au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur état, les autres une sépulture commune.

Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp, et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystérieuse protégée.

Le jour se levait.

Jean trouva le Maléficieux étendu en travers de la porte de la cabane.

—Que faites-vous là? demanda Jean.

—Messire, répliqua simplement le digne matelot, je gardais.

—Mais votre blessure!

—Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apporté là prétendaient me déposer dans la cambuse, mais…..

Philippe posa le doigt sur ses lèvres en souriant.

—Généreux ami! s'écria le vicomte avec une effusion sincère; oh! je n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur!

—Ne pensez pas à moi, messire. Entrez plutôt.

Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitôt une exclamation vibrante jaillit de ses lèvres.

Guyonne avait disparu!