CHAPITRE IX
LES CHIPPIOUAIS (suite)
Accablé de fatigue, Mac Carthy ne tarda pas à céder au sommeil.
Il se jeta tout habillé sur un cadre, en ayant soin de placer ses armes à sa portée.
Peu confiant dans la loyauté de son hôte, il espérait avoir l'oeil et l'oreille au guet. Il comptait sans les droits de la nature. Une nuit passée en plein air, à parcourir des sentiers difficiles, jointe à une longue journée de marche, l'avait abattu. Au lieu de veiller, il tomba dans un profond assoupissement.
Déjà depuis plusieurs heures, James était dans cet état, quand il s'éveilla tout à coup sous l'étreinte d'une vive douleur.
Instinctivement, Mac Carthy voulut étendre la main, saisir ses armes. Mais alors il s'aperçut qu'on lui avait garrotté les poings et les pieds.
Jetant les regards autour de lui, il vit Kit-chi-ou-a-pous qui fumait avec calme près du feu.
—Tu as manqué aux lois de l'hospitalité! cria-t-il, en faisant des efforts pour rompre ses liens.
L'Indien sourit.
—Il n'y a pas de lois, dit-il, pour les demi-sang.
Mac Carthy ne savait que trop combien les Peaux-Rouges méprisent les métis. Cessant donc de se débattre, il essaya d'obtenir par la douceur ce que la violence ne pouvait lui faire gagner.
—Pourquoi, dit-il, mon frère m'a-t-il attaché? Ne suis-je pas son ami?
—Double-Langue, répondit le sagamo, n'est ni le frère, ni l'ami d'un
Chippiouais. C'est un fils de chien et de renarde.
—Le noble Kit-chi-ou-a-pous n'a donc pas foi en ma parole?
—L'eau trouble cache souvent des serpents venimeux.
—J'ai partagé le festin de Kit-chi-ou-a-pous, et il a bu à ma gourde.
Que diront ses guerriers quand ils apprendront comment il m'a traité?
—Ses guerriers diront qu'il a eu la prudence du cheval et la finesse du lynx. Au lever du soleil, Double-Langue jugera.
—Tu me rendras ma liberté? fit avidement Mac Carthy.
Le sauvage ne répondit pas.
—Et, continua l'avocat, je te mènerai, comme je te l'ai promis, au fort du Prince-de-Galles.
Kit-chi-ou-a-pous hocha la tête comme s'il voulait dire:
—Nous verrons.
Puis il se leva, alluma une torche de résine et la ficha dans le mur, près d'un fragment de miroir qu'il avait probablement acheté à quelque comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Prenant ensuite, dans son sac à médecine, un morceau de fil de laiton, il le roula on forme de tire-bouchon autour d'une aiguille.
Sa vis terminée, il la promena gravement sous son menton où croissaient quelques maigres touffes de poil. A mesure que ces poils s'engageaient dans les pas de la vis, il la pressait entre le pouce et l'index, et, par un coup sec, rapide, il extirpait la végétation.
Malgré les périls de sa situation, et quoique le Grand-Lièvre procédât à cette opération avec dextérité une promptitude qui eussent honoré un épilateur de profession, Mac Carthy ne pouvait s'empêcher de rire.
Heureusement que, tout entier à sa besogne, Kit-chi-ou-a-pous ne le remarqua point.
Quand il eut fini, notre Chippiouais prit encore, dans son sac à médecine, une petite bourse en peau, qu'il vida sur un plateau en écorce de cèdre.
La bourse renfermait une poudre fine qui n'était autre chose que du noir animal.
Ce noir, le Grand-Lièvre le délaya avec un peu d'eau et en fit une teinture dont il se couvrit le visage, le cou, les bras et la poitrine, jusqu'à la ceinture.
Après quoi, il rajusta les plumes d'aigle dans ses cheveux, arrangea son collier de dents de morse, et saisit une hache en silex, sur le manche de laquelle on avait peint des serpentins alternativement rouges et verts.
Comme il achevait ces préparatifs, l'aurore parut à travers les pierres qui bouchaient l'entrée de la cabane.
Kit-chi-ou-a-pous brandit sa hache et poussa un hurlement intraduisible dans notre langue.
Jusque-là les deux femmes et les enfants n'avaient bougé ni soufflé mot; à ce cri, ils répliquèrent par des chants bizarres et en dansant devant le chef.
Lève-toi! dit-il à Mac Carthy.
Le jeune homme montra les liens qu'il avait aux pieds.
Aussitôt, d'un coup de sa hache, et avec une précision incomparable, il les fit sauter, sans effleurer seulement l'épiderme du captif.
—Marche! lui ordonna-t-il ensuite en le poussant hors de la hutte.
Le Grand-Lièvre sortit derrière Mac Carthy.
Une foule de sauvages semblait attendre leur arrivée.
Le temps était froid, le ciel lourd, couvert.
L'apparition du chef et de son prisonnier fut saluée par des vociférations effroyables, auxquelles les aboiements des chiens donnaient un cachet plus horrible encore.
Malgré la rigueur de l'atmosphère, Kit-chi-ou-a-pous n'avait pour tout vêtement qu'un court jupon de peau de boeuf qui lui ceignait les reins.
Conduisant toujours Mac Carthy devant lui, il monta sur le toit d'une cabane plus élevée que les autres, et força James de s'asseoir à ses pieds dans la neige.
Plus de deux cents Chippiouais, hommes et femmes entourèrent aussitôt l'okema [21].
[Note 21: Chef.]
—Frères, dit-il, les ossements de nos compatriotes morts, tués par les Visages-Pâles, restent à découvert. Ils nous appellent pour venger leurs insultes; tarderons-nous à les satisfaire?
—Ka! ka! (Non! non!) répondit unanimement l'assemblée.
L'orateur reprit:
—Les esprits de nos aïeux sont irrités contre nous; il les faut apaiser. Vous l'avez vu, au soleil couchant, Matcho-Manitou, le méchant génie, a soufflé la colère sur nous. Il est temps de calmer sa fureur. Allons chercher les ennemis de nos frères égorgés! Allons! et dévorons ceux qui les ont tués! Ne demeurez pas davantage oisifs! Livrez-vous à l'impulsion de votre valeur naturelle, et que les Visages-Pâles apprennent que vous êtes des hommes! Oignez vos cheveux, peignez vos faces, remplissez vos carquois; que les forêts retentissent de vos chansons guerrières pour consoler les esprits des morts et leur apprendre qu'ils vont être vengés!
—Eo! eo! Oui! oui! firent les auditeurs avec enthousiasme.
Enchanté de l'effet qu'il avait produit, le Grand-Lièvre continua:
—Hier, je me suis emparé de ce demi-sang. Il nous conduira à l'établissement des blancs; il a promis de nous y introduire; mais que chacun veille sur lui, que chacun se défie de lui; car, vous le voyez, il appartient à une race maudite!
Ces paroles soulevèrent contre le métis une tempête d'imprécations et de menaces.
Après avoir calmé l'effervescence des Chippiouais, Kit-chi-ou-a-pous ajouta:
—Nous allons tenir un grand conseil de guerre; pendant ce temps, vous garderez le captif; mais si l'un de vous le blessait, je lui casserais la tête avec mon tomahawk.
Après ces mots, le Grand-Lièvre descendit de sa tribune, et entra, avec six chefs, dans la cabane du haut de laquelle il avait parlé.
L'intérieur de cette cabane n'avait rien de particulier. Un petit feu brûlait au centre. Les sagamos s'accroupirent sur les talons autour de ce feu.
Kit-chi-ou-a-pous, après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, qu'il lança vers le levant, et après avoir dit que son prisonnier, Mac Carthy, avait promis de les faire entrer dans le fort du Prince-de-Galles en échange de sa liberté, demanda aux sachems s'ils jugeaient convenable d'entreprendre cette expédition.
La plupart répondirent affirmativement.
Mais l'un d'eux, qui remplissait dans la tribu les fonctions de jongleur, fut d'un avis différent.
La discussion s'animant, le Grand-Lièvre insulta le jongleur.
—Pointe-de-Flèche, tu n'es qu'un coeur mou, sans vigueur, lui dit-il.
—Je suis prudent, répliqua Pointe-de-Flèche, en portant à sa bouche le calumet de Kit-chi-ou-a-pous.
—Tu veux dire lâche! cria l'autre avec plus d'emportement.
Pointe-de-Flèche, à ce moment, retira vivement la pipe de ses lèvres et, d'un air assez négligent, cacha dans sa main le bout du tuyau.
—Ne me force point à parler, mon frère, dit-il d'un ton grave.
L'irritation du Grand-Lièvre redoubla.
—Quel est ce langage! proféra-t-il avec fureur, et depuis quand les corbeaux osent-ils menacer les aigles!
A ces mots, le jongleur jeta sur Kit-chi-ou-a-pous un regard où se trahissait toute la maligne méchanceté de son caractère.
—Tu n'es pas sage, mon frère, dit-il avec une humilité hypocrite.
—Sage! Est-ce toi qui m'apprendras la sagesse?
—Oui, et, crois-moi, renonce à ton projet.
—Plutôt te tuer que d'y renoncer, louveteau, vociféra l'okema.
—Eh bien, que mes frères voient et qu'ils apprécient! dit lentement Pointe-de-Flèche, en montrant aux chefs le bout de la pipe qui était tout fendillé.
Les Chippiouais firent un mouvement d'effroi.
—Que signifie cela? reprit le jongleur, sinon que Kit-chi-ou-a-pous a eu commerce avec Kitchi-Ickoui, pendant sa retraite lunaire [22], et que les manitous ne seconderont pas une entreprise commandée par une bouche impure.
[Note 22: «Il y a certaines époques où il est interdit aux femmes d'habiter dans les mêmes loges que leurs maris… C'est un usage reçu dans toutes les tribus.»—Samuel Hearne, Voyage à l'Océan Nord, tome II.]
Cette accusation changea en rage la colère au Grand-Lièvre.
Se levant tout d'une pièce, il allait se précipiter sur Pointe-de-Flèche, quand la porte s'ouvrit subitement pour donner accès à une Indienne colossale.
—Kitchi-Ickoui! murmurèrent les assistants.
C'était, en effet, Kitchi-Ickoui, la Grande-Femme, première épouse de
Kit-chi-ou-a-pous.
Elle passait pour une beauté sans rivale parmi les Chippiouais, car ses oreilles, percées d'un trou qui avait au moins dix centimètres de circonférence, pendaient sur ses omoplates comme les oreilles d'un éléphant.
Pour acquérir cette rare séduction, Kitchi-Ickoui s'était, de bonne heure, habituée à porter de lourds cercles de fer au lobe de ses oreilles. Elle possédait, d'ailleurs, un autre charme non moins apprécié par ses compatriotes, c'était la dilatation de ses fosses nasales, qu'elle était parvenue à étendre jusqu'aux coins de la bouche, à l'aide de morceaux de bois introduits, par grandeur progressive, entre les ailes et la cloison du nez.
Puis elle avait au moins six pieds de haut, puis elle était forte à soulever un bison sur son dos.
Sachez estimer l'admiration dont elle était l'objet dans sa tribu!
Tout cela cependant n'était rien en comparaison d'une qualité, d'un trait d'héroïsme qui lui valait l'insigne honneur de siéger au conseil des chefs.
Jeune fille encore, Kitchi-Ickoui avait donné une fête de maïs à quarante jeunes guerriers, et, après les avoir copieusement régalés, elle avait, avec eux, renouvelé l'exploit de Messaline[23].
[Note 23: A l'appui de ces détails, j'invoque le témoignage des voyageurs qui ont publié des études sur les moeurs des Chippiouais ou Chippeways, comme ils sont improprement nommés en France. Le fait que je viens de mentionner est rapporté tout au long par Carver (Voyage dans l'Amérique septentrionale), qui croit cependant, mais à tort, la coutume particulière aux Nadoessis.]
En récompense de sa valeur, la Grande-Femme épousa Kit-chi-ou-a-pous, principal sagamo des Chippiouais.
Elle était l'orgueil de son sexe, le modèle proposé à toutes les aimables squaws.
L'entrée de cette glorieuse créature dans la salle des délibérations produisit une sensation immense.
—Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flèche, et elle déclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours et nuits, elle est restée dans la loge des purifications, sans voir ni Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flèche me donne le poagan.
Le jongleur jeta aussitôt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant que la flamme l'eût touchée et la passa à l'Indienne.
L'ayant examinée, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents à l'extrémité du chalumeau:
—Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flèche n'est pas droit, c'est que le tuyau n'a pas éclaté, comme il serait advenu si l'inculpation était vraie, mais qu'il a été mâché comme un os par un chien. Cette assertion, appuyée de la preuve, ramena immédiatement à Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.
Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expédition proposée par le Grand-Lièvre fut résolue séance tenante.
Les sagamos revinrent sur la place et déclarèrent cette décision à la foule.
Leur déclaration fut saluée par des clameurs furibondes.
Le tumulte apaisé, Kit-chi-ou-a-pous s'écria:
—Nous avons donc pris la détermination de déterrer la hache de guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Pâles. Nous mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons leurs chevelures et les amènerons prisonniers ici pour être le jouet de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble entreprise, nous ne resterons pas étendus sur la neige, la proie des bêtes féroces, car ce collier sera la récompense de celui qui enterrera les morts.
Avec ces mots, il lança son collier de griffes d'ours et de dents de morse au milieu de la multitude.
Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la ceinture, se précipita dessus et le releva.
Par cet acte, il exprimait son désir d'être le lieutenant du
Grand-Lièvre.
—C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta vaillance. Adroit à la chasse, habile à la pêche, tu es encore un brave guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dépens. Ils l'attestent les glorieux trophées qui décorent ton wigwam; et si je péris dans cette guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.
Pied-de-Buffle répondit en donnant au sagamo le collier de têtes d'aigle que lui-même avait sur la poitrine.
Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement à la loge aux sueries; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante, secondée de rudes frictions avec de la neige, il se débarrassa de l'épaisse couche de couleur et de crasse dont il était enduit.
Quand il eut quitté son bain de vapeur, on le mena dans une autre cabane, où ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tête aux pieds.
Après quoi ils le peignirent en rouge, et dessinèrent avec du noir, sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent imaginer: les unes destinées à effrayer les ennemis, les autres à le préserver de leurs coups.
Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses ancêtres.
Peu à peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnèrent des chants semblables et se prirent à danser autour de lui.
La cérémonie de la peinture achevée, les danses et les chants devinrent généraux.
Mais quels chants! quelles danses! Des éclats de voix sauvages à épouvanter les animaux féroces; des contorsions comme n'en eut peut-être jamais, dans le monde civilisé, un épileptique.
Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la solennité.
Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part à ce festin. Il se contenta de fumer devant les convives; car le sagamo était tenu de jeûner jusqu'au moment où l'on entrerait en campagne.
Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spéciale, été invitée au repas, auquel, excepté elle, les hommes seuls pouvaient assister.
Lorsqu'il fut fini, le Grand-Lièvre partit pour aller, suivant l'usage, passer la nuit dans la forêt; et sa femme rentra dans leur hutte, où l'on avait ramené Mac Carthy toujours garrotté et gardé à vue.