CHAPITRE VIII

LES CHIPPIOUAIS

Bientôt l'Indien, cessant ses contorsions, demeura étendu comme mort, la face tournée vers le sol.

Mac Carthy suspendit son rire pour se jeter à terre et s'y tenir immobile, dans la même position que celui dont il se moquait une seconde auparavant.

A la détonation avait succédé un long mugissement, lequel, descendant du nord vers le sud, augmentait avec une rapidité inouïe.

L'explosion, elle avait été produite par l'éruption d'un volcan de glace; le mugissement, une bordée de la bise septentrionale le causait.

Ces termes, usités par les trappeurs canadiens-français ont besoin d'une explication. La voici:

Sous les latitudes élevées du nord, l'hiver accumule, au bord de la mer ou aux embouchures des grands fleuves des montagnes de glaçons, que l'intensité du froid fait parfois éclater avec un bruit foudroyant, et qui, tels que des cratères, lancent alors, à des distances prodigieuses des monceaux de débris [18].

[Note 18: On trouvera, sur ces singulières éruptions, des détails très précis dans la Vierge Esguimaue (en préparation).]

Vienne une rafale, un coup de vent, et ces débris, enlevés comme par une trombe, sont chassés dans l'espace, roulés au loin à travers les sauvages solitudes de la côte.

Neige, glace, parcelles de terre, fragments de roches, emplissent l'air, et plus terribles, plus impitoyables que les sables africains entraînés par le simoun ou le sirocco, engloutissent, anéantissent tout ce qui s'oppose à leur passage.

Bordées, nomment ces désastreux tourbillons les rôdeurs du désert américain, dans leur langage si éloquemment imagé.

Et, furieuse, tonnante, fut la bordée qui passa à quelques pieds au-dessus de nos deux hommes, un moment après que Mac Carthy eut imité l'exemple du Grand-Lièvre.

—Ouf! fit le premier en se relevant, il faut avoir vraiment le diable au corps pour vivre dans cet enfer de pays.

—Mon frère a-t-il vu le Géant? demanda Kit-chi-ou-a-pous en regardant avec terreur autour de lui.

—Quel géant? dit James.

—Celui qui habite Ou-a-con-ti-bi.

—Ou-a-con-ti-bi? Je ne comprends pas.

—C'est la caverne des Esprits qui souffle la tempête sur les hommes méchants [19].

[Note 19: L'idée que les vents, les orages, sont produits par des géante puissants, renfermés dans une caverne, existe chez la plupart des sauvages septentrionaux, même chez les Labradoriens, les Groenlandais et les Esquimaux. Fait bien remarquable! Je laisse au lecteur le soin d'en tirer ses déductions. Mais on conviendra qu'il plaide encore contre les ethnographes qui veulent voir dans les Américains une race originale.]

Mac Carthy haussa les épaules.

—Et mon frère a visité cette caverne, sans doute? dit-il.

—Jamais, répondit solennellement le Grand-Lièvre, jamais ni homme rouge ni homme blanc n'y est entré.

—Vraiment!

—Moi seul, reprit le sauvage d'un ton grave, moi seul ai rencontré un jour le chef des géants; c'est lui qui m'a donné en présent mon mokeatogan.

En disant ces mots, l'Indien indiquait du doigt le sabre pendu à son côté.

Mac Carthy contint à grand'peine une violente envie de rire.

Pour dissimuler son air railleur, il se mit à examiner l'arme du sagamo.

Et, après un instant de silence, il s'écria:

—Voilà l'instrument qui procurera la victoire à mon frère.

—Kit-chi-ou-a-pous n'a pas besoin de son mokeatogan pour être toujours victorieux, répliqua hautainement le Chippiouais.

Puis, il ajouta:

—Double-Langue, tu vas me suivre. Mais si tes paroles ne sont pas aussi blanches que cette neige répandue devant nous; si tu es venu pour attirer mes guerriers dans une embuscade, avant que le soleil ait paru quatre fois à l'horizon, avant que la lune ait quatre fois pris son bain dans le lac salé, tu arroseras de ton sang les ruines fumantes du fort du Prince-de-Galles.

—Quand mon frère me connaîtra, il cessera de m'appeler Double-Langue, répondit Mac Carthy.

Le Grand-Lièvre prit alors, dans sa poudrière en corne de boeuf musqué, une mèche de pesogan, sorte de mousseron desséché, y mit le feu, au moyen d'un silex et de son sabre, et alluma son calumet.

James pensait qu'il lui présenterait la pipe, en signe d'alliance; mais l'Indien n'en fit rien.

Ils marchèrent silencieusement pendant dix minutes et arrivèrent au camp des Chippiouais.

C'était un groupe de huttes creusées sous la neige, dont les toits coniques ne dépassaient le sol que de deux ou trois pieds, afin que les habitations fussent à l'abri des effroyables ouragans qui ravagent fréquemment ces tristes contrées.

Quelques chiens-loups, occupés à dévorer une carcasse, faisaient seuls sentinelle.

Mais leur garde valait assurément bien celle des hommes; car à peine Kit-chi-ou-a-pous et son compagnon eurent-ils pénétré dans le camp, que, quittant leur proie, ces animaux se précipitèrent sur eux, en aboyant avec fureur.

Aussitôt, une légion de têtes hideuses et menaçantes parurent à l'entrée des cabanes.

Le Grand-Lièvre repoussait les chiens à coups de crosse, en vociférant:

Te-kachi, alim!

Qu'on peut traduire par:

—Allez-vous-en, cagnes!

Mac Carthy essayait bien d'en faire autant; mais il n'y arrivait pas sans quelques accrocs à ses mitas, voire au gras de ses jambes.

Il se vit même obligé,—pour se débarrasser d'un de ses ennemis trop acharné,—de jouer du couteau. Son audace eût pu lui coûter cher, car, loin de mettre en fuite les voraces animaux, l'exécution sommaire de quelques-uns enflamma le reste d'une telle rage, qu'ils eussent infailliblement dévoré l'imprudent, n'eût été l'intervention des propriétaires.

Encore plusieurs minutes s'écoulèrent-elles,—au grand détriment de leur antagoniste,—avant qu'on réussit à les calmer.

Le vacarme de ces animaux forcenés attira au dehors une nuée d'hommes, de femmes et d'enfants, à demi nus malgré l'inclémence du temps, dont les laides et sombres silhouettes se dessinaient, en contraste fantastique, sur la blancheur de la plaine, aux rouges clartés des torches de résine dont plusieurs étaient munis.

Les hurlements de ces féroces créatures, en voyant l'étranger, ne pouvaient se comparer qu'à ceux de leurs redoutables chiens-loups.

Enfin, le malheureux Mac Carthy,—les vêtements en lambeaux, le corps tout sanglant,—put, en se couchant presque sur le ventre, s'introduire dans l'une des huttes.

Mais, quelques douleurs que lui causassent les blessures qu'il avait reçues, quelque effroi qu'il eût de ceux qui les lui avaient faites, il recula tout d'abord, et se sentit pris d'un invincible dégoût en allongeant la tête dans la cabane.

Une odeur infecte de détritus et de viandes corrompues l'envahissait tout entière et sortait péniblement, en vapeurs épaisses, impénétrables à l'oeil par l'étroite ouverture affectée à la porte.

—Mon frère ne veut-il pas avancer? dit Kit-chi-ou-a-pous en la poussant du pied.

Mac Carthy eût bien plutôt voulu se retirer, protester; mais, à demi asphyxié par les miasmes pestilentiels qui se pressaient sous son nerf olfactif, inondaient sa gorge, il se trouva, sans savoir comment, précipité au milieu même du wigwam, près d'un feu au-dessus duquel était suspendue la plus étonnante marmite qui se fût jamais vue.

Cette marmite était formée par l'estomac d'un gros animal. Le bouillonnement qui s'en échappait annonçait qu'il était plein de liquide en ébullition. Mac Carthy remarqua aussitôt deux femmes et trois jeunes enfants activement occupés à mâcher des graillons, qu'ils plongeaient dans leur étrange chaudière dès qu'ils étaient arrivés à un certain degré de malléabilité.

Une fumée intense régnait dans la pièce souterraine, et l'obscurité était à peine combattue par les lueurs ardentes du brasier.

Cependant, quand, après un instant, le jeune homme se fut un peu habitué aux senteurs écoeurantes et à la pénombre du local, il découvrit que c'était une chambre longue de douze à quinze pieds, sur sept ou huit de large, creusée dans le sol et voûtée au moyen de branches de pin recouvertes de glaise et de neige.

On y voyait plusieurs canots d'écorce rangés contre l'une des parois de la muraille; au-dessus étaient accrochés des pagaies, des filets, des harpons grossièrement fabriqués. Dans le fond pendaient, suspendus à la voûte, des quartiers de venaison, des tranches ou des darnes de saumon, sous lesquels séchaient des lots de pelleteries.

Le long du mur opposé aux canots, des cadres, divisés par des compartiments de sapinage, composaient les lits des habitants de la hutte. Et près de ces lits différentes armes étaient disposées en faisceaux. Il y avait des fusils, des pistolets, mêlés à des arcs, des flèches, des haches, des lances, des casse-têtes et des coutelas.

A la tête de l'un des cadres, deux plumes d'aigle fichées en sautoir, comme pour servir de support à une tête d'ours, indiquaient la couche du chef ou okema.

Devant le foyer, un siège bas et large, drapé d'une riche fourrure et alors inoccupé, annonçait aussi la place de l'okema.

Quoique jeunes et mises avec une sorte de coquetterie, les deux femmes étaient peu faites pour inspirer l'amour. Elles avaient le visage violemment tanné, le front étroit, fuyant en arrière, les joues creuses, aux pommettes saillantes, la bouche grande et le nez aplati. Leurs oreilles, tendues par de lourds anneaux de fer, descendaient presque sur les épaules. Des coquilles bleues et rouges étaient enfilées dans les tresses de leurs cheveux noirs, séparés par une raie au sommet du front, et qui flottaient en deux nattes sur leur dos.

L'ouabiouou, couverture nationale, en peau de cygne, brodée avec de la passementerie écarlate et des grains de verre multicolores, constituait leur vêtement principal.

Au col, elles portaient des colliers de ouampums.

Les marmots, qui travaillaient avec elles à mastiquer des morceaux de graisse, étaient presque nus.

—Kit-chi-ou-a-pous a faim, dit le sagamo en s'adressant à ces femmes.

Aussitôt les enfants se retirèrent au bout de la hutte.

Le chef s'assit sur son escabeau, et désigna à Mac Carthy une place vis à vis de lui.

Il n'avait pas quitté ses armes. James crut devoir agir de même.

Les squaws enlevèrent du feu l'estomac et le portèrent entre les deux convives, à l'aide des petites fourches qui avaient servi à le cuire.

—Voici ton mets, mon frère, dit le Grand-Lièvre à Mac Carthy, en s'armant d'une poche faite avec une espèce de buis nommé pour cette raison bois à cuiller par les trappeurs canadiens-français.

Et, sans plus s'inquiéter de son hôte, le Chippiouais se mit à vider le contenu du viscère avec une rapidité merveilleuse.

L'avocat avait grand'faim. Le parfum qui s'exhalait de la soupe aiguisait encore son appétit, développé par un jeûne de plus de quinze heures; et, quoique élevé parmi les civilisés, il ne se sentait aucune répugnance à ce mélange d'eau, de suif et d'herbes aromatiques préparé par les dents de deux sales Indiennes et de leurs babouins plus immondes encore, dans l'estomac d'un daim.

Mais notre homme était fort embarrassé. Son amphitryon le traitait un peu bien comme le renard avait traité la cigogne de la fable. Soit mégarde, soit malignité,—et les Indiens sont très-mystificateurs, Mac Carthy le savait,—Kit-chi-ou-a-pous avait oublié de lui donner une cuiller.

L'avocat se garda, avec raison, d'en demander une. C'eût été s'abaisser dans l'esprit du sagamo, qui, d'ailleurs, eût sans doute fait la sourde oreille.

Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit patiemment qu'il plût au Grand-Lièvre de le restaurer.

Après avoir absorbé la plus grande partie de sa pâtée, celui-ci parut s'apercevoir, tout à coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.

—Mon frère ne mange donc pas? hô-hô! fit-il en exprimant en même temps, par cette exclamation, la jouissance qu'il éprouvait à savourer la nourriture.

Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la retira pleine à déborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en tendant l'ustensile à Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de regret à la bouillie:

—Oissine (mange).

L'avocat ne se le fit point répéter.

Il dévora le rogaton avec moins d'intrépidité et plus de plaisir qu'il ne l'avait cru [20].

[Note 20: Rien d'étonnant à cela; le dégoût qu'inspire à un étranger la préparation première étant surmonté, la soupe d'estomac constitue un mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu'à dire que «les palais même les plus délicats le trouveraient fort agréable.» Tout est d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits, de ces viandes faisandées qui 'font nos délices, qu'on songe à la fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]

Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.

Lorsque Mac Carthy fut rassasié, le Grand-Lièvre fit signe à ses squaws, qui se jetèrent, comme des louves affamées, sur les débris du repas et les expédièrent en quelques minutes avec leurs enfants.

James alors sortit de son carnier une gourde au ventre rebondi, sur laquelle Kit-chi-ou-a-pous arrêta immédiatement un regard avide.

—Mon frère acceptera-t-il une gorgée d'eau-de-feu! fit l'avocat, en débouchant la gourde.

Nebbi-scutta!

—Oui, de l'eau-de-feu! répondit Mac Carthy à cette question.

—J'en accepterai, dit le sagamo.

James lui tendit la gourde qu'il saisit avec empressement et porta à ses lèvres.

Mais, s'arrêtant soudain sans goûter au liquide:

—Que mon frère, dit-il, boive le premier.

Mac Carthy comprit que le Grand-Lièvre avait peur que la gourde ne contînt du poison.

Pour le rassurer, il la reprit, tira de sa carnassière une petite tasse en cuir, y versa du whiskey, le but, et repassa le flacon à son hôte.

Mais la méfiance de celui-ci n'était pas vaincue. Supposant probablement que le goulot de la gourde pouvait être empoisonné, il fit signe qu'il voulait la tasse.

L'ayant reçue, il la remplit, et, d'un trait, en avala le contenu.

—Hô! hô! exclama-t-il voluptueusement après, en faisant claquer sa langue contre son palais.

Mac Carthy crut le moment favorable pour renouveler sa proposition.

—Mon frère, dit-il, est-il décidé à me suivre au fort du
Prince-de-Galles?

—Quand le soleil se lèvera, Kit-chi-ou-a-pous assemblera son conseil de guerre, répondit laconiquement le Peau-Rouge, en ingurgitant une nouvelle tasse de whiskey. A cette deuxième en succéda une autre, puis une autre; puis le Grand-Lièvre, à moitié ivre, dit à Mac Carthy:

—Si mon frère veut pour sa couche une esclave, j'en ai de plus belles et surtout de plus jeunes qu'Alanck-ou-a-bi?

James fit un geste de refus.

Le sagamo continua, après avoir caressé cette fois la gourde à pleine bouche.

—Si mon frère n'était pas un demi-sang, je lui offrirais une de mes propres squaws, suivant l'usage; mais…

Sans achever, le chef chippiouais laissa tomber le flacon, roula de son siège près du feu, où il s'endormit profondément.