CHAPITRE VII
TRAÎTRE
Ruminant ses projets de vengeance, Mac Carthy s'achemina vers le nord.
Il faisait un froid très-vif en ce moment, mais la nuit était fort claire; elle permettait de se diriger aussi facilement qu'en plein midi.
James marcha jusqu'à l'aurore sans s'arrêter. Alors, il pénétra dans une caverne, sur le bord de la route, mangea un peu de poisson fumé, se reposa deux heures, et reprit sa course.
Toute la journée, il parcourut les rives sauvages de la baie d'Hudson.
Impossible d'imaginer une scène plus désolée, plus désolante que celle qu'il eut sous les yeux. La neige ou la glace partout aux pieds; sur la tête, un ciel froid et terne comme le plomb; autour de soi, un horizon sans ligne, une atmosphère grise, épaisse à ce point qu'on aurait cru la pouvoir saisir avec les doigts.
Rien ne troublait la vue, rien ne troublait l'oreille. Cette même solitude était encore envahie par un silence mortel.
Vers le soir, néanmoins, le temps se dégagea, comme il arrive souvent dans les hautes régions septentrionales. Mac Carthy quitta les bords de la baie et s'enfonça à l'intérieur des terres.
Bientôt, quelques minces filets de fumée bleuâtre qui rayaient, par ondes capricieuses, la blancheur relative de l'espace environnant, apprirent au jeune homme qu'il approchait d'un lieu habité par des humains.
James alors s'arrêta. Il se mit à réfléchir. Criminelle était l'action qu'il allait commettre. Point n'était besoin d'avoir étudié la loi pour le savoir; mais sa connaissance pouvait sans doute aider à éluder la justice humaine. Ce fut pour l'examiner, pour y chercher une échappatoire en cas d'insuccès, que notre avocat fit une courte halte avant d'exécuter le sinistre projet qu'il avait conçu.
Le remords ne l'épouvantait pas, il le croyait du moins, et un sourire sardonique glissa sur ses lèvres comme cette idée traversait son cerveau.
Par une sorte de défi à la divinité même, Mac Carthy se mit à réciter à haute voix la terrible menace de Byron dans le Corsaire:
«Il s'établit dans l'intelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses puissances troublées, confondues, cèdent à la sombre violence qui les écrase et se laissent dévorer par le remords sans repentir: le remords, ce démon trompeur qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte accompli, vient crier: «Je t'avais averti!» Vain reproche! Une âme brûlante, inflexible, se révolte: le faible seul se repent!»
—Eh! oui, le faible seul se repent! répéta-t-il avec une violence telle qu'un observateur eût pu penser que James Mac Carthy n'était pas bien sûr de son assertion.
Un écho lointain répondit à diverses reprises:
—Le faible seul se repent!
Cette répercussion de ses propres paroles causa un tressaillement au jeune homme; tant il est vrai qu'elles sont, grâce à Dieu, bien rares ces natures perverses que n'émeut pas, plus ou moins, la perspective d'un forfait.
Mac Carthy se retourna.
Un personnage de grande stature était debout à quelques pas de lui.
C'était un Indien armé en guerre. Il tenait à la main une carabine longue de six pieds, et, à son côté, on voyait pendre, sur sa tunique de peau de daim, la lame d'un sabre de cavalerie.
Dans une touffe de cheveux, fixée droite au-dessus de sa tête, il portait deux fortes plumes que la brise du soir balançait contre chacune de ses joues.
Ces plumes indiquaient un chef; les zébrures multicolores qui lui sillonnaient le visage apprirent aussitôt à Mac Carthy que ce chef avait nom Kit-chi-ou-a-pous, le Grand-Lièvre.
Surmontant l'impression première qu'il avait ressentie à cette rencontre inopinée, James marcha vers le chef et allongea le bras pour lui frapper dans la main, en signe d'amitié, suivant la coutume usitée parmi les Indiens de la baie d'Hudson.
Mais, loin de répondre à ce témoignage de bienveillance, le sauvage recula dédaigneusement d'un pas, en disant dans l'idiome des Chippiouais:
—Les Anglais sont des méchants (câhin nischischin Saganosch)!
—J'apporte des présents au plus illustre des sagamos, dit Mac Carthy sans paraître ni avoir remarqué le mouvement du Grand-Lièvre, ni avoir compris ses paroles.
—Et, continua celui-ci d'un ton méprisant, les demi-sang sont lâches, mous comme des femmes, poltrons comme des veaux marins. Ils ont la langue crochue.
—Voici du tabac des blancs, bien meilleur que le segokimac [15], pour remplir le skipertogan [16] de mon frère.
[Note 15: C'est le nom donné par les Chippiouais à un arbrisseau rampant comme la vigne vierge, dont la feuille séchée leur sert de tabac. Ils emploient aussi l'écorce d'une espèce de saule appelée par les Canadiens-Français bois rouge. Quant à la première plante, les Canadiens la nomment «sac-à-commis,» parce que notre mot tabac se traduit par sakacomis dans quelques dialectes indiens.]
[Note 16: Sac à tabac.]
Kit-chi-ou-a-pous fit un geste de refus.
—J'ai aussi pour mon frère un sac de poudre et une bouteille d'eau-de-feu, poursuivit intrépidement l'avocat.
—Je ne veux rien d'un chien de métis, répliqua sèchement l'Indien.
Mac Carthy reçut l'insulte sans broncher; il s'y attendait.
—Mon frère, reprit-il doucement, consentira-t-il à me prêter son oreille?
—Kit-chi-ou-a-pous n'aime pas les mensonges.
—Je donnerai une grande nouvelle à mon frère.
—Nouvelle de bois-brûlé, nouvelle de fausseté, répondit sentencieusement le Chippiouais.
—Que mon frère m'écoute.
—L'esprit de Kit-chi-ou-a-pous est fermé aux discours de ceux qui tiennent aux blancs par le sang de leur père ou de leur mère.
—Il s'ouvrira à ma proposition.
—Mon frère a la vanité des sangs-mêlés, fit le Peau-Rouge en haussant les épaules.
—Parce qu'il parle au sagamo le plus noble, le plus vaillant, le plus hardi qui ait jamais foulé ces contrées, repartit imperturbablement Mac Carthy.
Et, s'apercevant que sa flatterie produisait l'effet qu'il attendait, il ajouta:
—Le nom de mon frère est partout redouté, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Quand il élève la voix, Peaux-Rouges et Peaux-Blanches, tout tremble comme à la voix du tonnerre; quand il arme sa carabine, les ours se réfugient au plus profond de leur-tanière; quand il apprête son harpon, la baleine plonge en mugissant dans les abîmes de la mer; quand il déterre la hache de la guerre, ses ennemis fuient au loin comme une troupe de faons timides.
Sensible à ces caresses données à son amour-propre, l'Indien redressa sa grande taille, et étendant la main dans la direction du fort du Prince-de-Galles, il dit avec la superbe d'un Dieu:
—Kit-chi-ou-a-pous est tout puissant dans ces régions; les
Visages-Pâtes l'apprendront.
—Et c'est pour aider mon frère dans cette oeuvre que je suis venu à lui, dit avec rapidité Mac Carthy.
Mais son offre n'eut pas le succès qu'il en espérait.
—Kit-chi-ou-a-pous ne veut pas de l'aide d'un métis, lui fut-il répliqué durement.
—Je sais que mon frère a des guerriers braves…
—Il en a trois fois cinquante, interrompit le Grand-Lièvre.
—C'est afin de les mener à la factorerie…
—Ils en connaissent le chemin.
—Oui, mais moi je leur indiquerai le moyen de pénétrer dans le fort.
Pour la première fois, depuis cet entretien, Kit-chi-ou-a-pous daigna abaisser les yeux sur le visage de son interlocuteur.
—Je croyais, dit-il en le regardant fixement, que mon frère appartenait aux gens du fort.
—Ils m'ont insulté, dit James.
—Insulter un demi-sang, c'est bien fait, dit l'Indien.
Digérant l'affront, Mac Carthy répliqua seulement:
—Si un autre que mon frère osait me parler ainsi, il paierait cher son audace.
—Pourquoi alors ne t'es-tu pas vengé? reprit la Peau-Rouge.
—C'est le désir de me venger qui m'a conduit à toi.
—Ouah! fit le sauvage d'un ton dubitatif.
—Oui, appuya Mac Carthy. J'étais présent quand tu fus chassé indignement de la factorerie…
—Jamais on ne m'a chassé! s'écria le sauvage avec une incomparable fierté.
—Cependant, dit James, j'ai vu dans ton coeur, Kit-chi-ou-a-pous. Il est gros de ressentiments, et si tu pouvais t'introduire dans le fort du Prince-de-Galles, tu ferais expier aux Anglais les dommages qu'ils t'ont causés.
—Ton discours est droit, Double-Langue, répondit le Peau-Rouge.
—Eh bien, moi, je me charge de t'y faire entrer, dès demain.
—Quel est ton dessein?
—Qu'importe, pourvu qu'il serve celui de mon frère, répliqua adroitement Mac Carthy.
Croisant les bras sur sa poitrine, l'Indien ferma à demi les yeux, d'un air rêveur.
—Mon frère, insinua James, veut probablement connaître le moyen que j'emploierai pour lui livrer le fort?
Le Grand-Lièvre demeurant silencieux, il poursuivit:
—Une des femmes de l'ancien chef m'est toute dévouée.
—L'ancien chef! fit Kit-chi-ou-a-pous.
—Oui, car il est mort.
—Dent-de-Loup est mort! s'écria le sauvage avec une inflexion de surprise et de haine.
Mac Carthy se méprit sur ce mouvement. Il crut que le sauvage, satisfait de la nouvelle, allait consentir à ses projets de vengeance.
—Mon frère, dit-il, ignore que la factorerie renferme des armes de la poudre pour armer ses valeureux Chippiouais et de la liqueur qui rend l'homme heureux.
—Dent-de-Loup est mort! répéta le chef. Mon frère dit-il vrai?
—Je dis vrai.
—Mais comment est-il mort?
—C'est moi qui l'ai tué, répondit James avec un odieux cynisme.
—D'où vient que mon frère a tué Dent-de-Loup! reprit le chef d'un ton méfiant.
—Parce qu'il m'avait frappé, dit Mac Carthy.
—Alors, continua finement l'Indien, Double-Langue n'a plus de raison pour vouloir entraîner les Chippiouais à Churchill.
James devina la ruse.
—Au contraire, dit-il en souriant, car le sous-chef-facteur m'a fait une injure… une injure que je ne pardonnerai jamais!
—Et mon frère est sûr de cette squaw?…
Mac Carthy allait dire: «C'est ma mère!» mais l'orgueil arrêta le mot sur ses lèvres.
—Oui, je réponds d'elle, dit-il.
—Est-ce une Peau-Blanche, ou une Peau-Rouge?
—Elle est, répliqua indifféremment James, de la tribu de mon frère: on la nomme Alanck-ou-a-bi.
—Alanck-ou-a-bi! hurla le Grand-Lièvre avec une fureur qui fit frémir
Mac Carthy.
—Mon frère la connaît donc? balbutia-t-il.
—Kit-chi-ou-a-pous connaît tous les hommes et toutes les femmes de sa race, répondit alors l'Indien avec un calme bien opposé à l'accès d'exaspération qu'il avait eu un moment auparavant.
Si corrompu que fût l'avocat, ce calme subit lui donna le frisson.
Initié aux moeurs des Indiens, il ne pouvait se méprendre sur la portée de ces deux mouvements aussi brusques que tranchés.
Et vraiment, lui, l'égoïste, le cruel, il se sentit avoir peur pour la femme dont il venait de prononcer le nom.
Ce fut le Grand-Lièvre qui renoua la conversation.
—Mon frère, dit-il froidement, est le neconnis [17] d'Alanck-ou-a-bi?
[Note 17: En Chippiouais, on emploie ce terme pour signifier ami ou amant.]
—Alanck-ou-a-bi est mon esclave, répliqua James, sans remarquer une contraction nerveuse dont les membres de son interlocuteur furent aussitôt agités.
Mais ce nouveau symptôme d'irritation eut la durée de l'éclair.
D'une voix inaltérée Kit-chi-ou-a-pous reprit:
—Mon frère a confiance en elle?
—Oh! une confiance entière. Alanck-ou-a-bi mourrait sur un brasier de charbons ardents plutôt que de me trahir jamais.
Comme il achevait, une explosion formidable, comme si elle eût été produite par la décharge de cent pièces d'artillerie, ébranla l'atmosphère.
Le chef sauvage tomba en même temps sur la neige en proférant des cris affreux.
—L'imbécile! Faut-il en être réduit à se servir de pareilles brutes! ricanait James Mac Carthy.