CHAPITRE VI
PÊCHE, CHASSE, CRIME, PUNITION
La réunion des trappeurs était fort bruyante. Au vacarme qu'ils faisaient, se mêlaient les hurlements des chiens-loups que l'on attelait aux traîneaux. Les pauvres bêtes faisaient résistance; mais leurs conducteurs les saisissaient brutalement, les flagellaient plus brutalement encore, avec des baguettes de fusil, et, en dépit de leurs cris, de leurs efforts pour s'échapper, finissaient par leur passer le haut collier chargé de sonnettes.
Ce collier, quoique plus petit, ressemblait assez, par sa forme et les fanfreluches dont il était orné, à ceux qu'on voit au cou des mulets dans certaines parties de notre France.
Nombreuse était la meute, chaque sleigh exigeant quinze à vingt chiens. Aussi y avait-il peut-être bien cent cinquante de ces animaux dans la cour de la factorerie. Jugez du vacarme!
Ici, les traîneaux ne sont plus façonnés comme ceux que l'on voit dans les régions occidentales.
On les fabrique avec des planchettes de mélèze. Leur longueur varie entre dix et quinze pieds; leur largeur entre douze et quatorze pouces; leur épaisseur ne dépasse guère un quart de pouce.
Le devant du traîneau est fortement cintré, afin que la machine n'enfonce pas dans la neige. Les planches ou éclisses qui entrent dans sa construction sont réunies les unes aux autres par des lanières de peau de daim, et traversées, dans la partie supérieure, par des barres de bois destinées à consolider le traîneau, et à maintenir les objets qu'il contient.
Un seul homme suffit à tirer un de ces véhicules quand il n'est pas trop chargé. On passe les traits sous les aisselles, on les rassemble sur la poitrine, et, chaussé de bonnes raquettes, on fait aisément douze à quinze lieues par jour. «Quelque simple que soit ce harnais, dit avec raison Samuel Hearne, je défie tous les selliers du monde d'en fabriquer un meilleur.»
Aux environs des factoreries ce sont ordinairement des chiens qui sont chargés de la traction. Et Dieu sait combien cette tâche leur répugne!
Mais j'entends claquer les fouets! l'attellement est fini! les trappeurs ont chaussé leurs longues raquettes en forme de galères; les portes du fort s'ouvrent! Un Canadien entonne une vieille chanson française. En avant!
Voyez défiler la bande sous ce ciel plus blanc, plus lourd que la neige dont la terre est couverte, sans que rien, pas même un arbre, interrompe son uniformité, aussi loin que s'étende le rayon visuel.
Voyez comme ils glissent maintenant, en silence, tous ces hommes, si enveloppés, gantés, encapuchonnés de pelleteries qu'on ne saurait distinguer un blanc d'un Peau-Rouge, que pas une molécule de leur chair n'est visible.
En sortant du fort, leurs fourrures de nuances diverses faisaient contraste; leurs traîneaux peints de couleurs tranchantes égayaient le tableau. A présent, tous sont blancs comme des fantômes, blancs comme la nappe de neige qui les environne. Le souffle des haleines se condense en épais brouillard autour d'eux. Hommes, animaux, choses semblent nager dans un nuage de vapeur lactée.
En avant! en avant! car le froid est intense, la troupe est affamée: elle ne doit déjeuner qu'après avoir dressé ses tentes sur le lac à la Truite, et tendu ses filets.
On arrive vers le milieu du jour. Des collines abritent le lac; la température y est moins élevée que le long de la rivière Churchill. James Mac Carthy commande de faire halte. Les traîneaux sont déchargés. Au bout de dix minutes vingt tentes de peaux s'élèvent sur la glace; vingt panaches de fumée annoncent au loin qu'un parti de chasseurs est campé en ces lieux.
Déjà des sons sourds montent dans l'espace. La glace gémit; elle crie, grince, vole en éclats, entamée par cent bras vigoureux, armés de larges ciseaux en fer, qu'on a préalablement fixés à un manche de quatre à cinq pieds de long.
Des trous sont faits dans la croûte cristallisée. Chacun de ces trous a trois pieds de diamètre environ. Deux pas les séparent les uns des autres.
On déploie les filets, faits avec des bandelettes de cuir de daim.
Ils ressemblent assez, par leur figure, à ceux que nous appelons araignées.
Mais leur hauteur, leur grandeur est beaucoup plus considérable.
Il ne s'agit plus que de tendre ces instruments de destruction.
Les trappeurs blancs se contentent d'introduire, par un des trous, la corde fixée à l'extrémité d'un filet; puis, avec une perche, ils poussent cette corde vers les trous les plus rapprochés; là un autre homme saisit l'engin à l'aide d'un bâton crochu et le passe à son voisin, en se servant du procédé employé par le premier.
En moins d'un quart d'heure, on a ainsi disposé un filet qui a quelquefois cent brasses et plus d'étendue.
Mais les Peaux-Rouges ne vont pas si vite en besogne. Avant d'établir une machine de pêche, les jongleurs tirent de leurs sacs à médecine une multitude de becs et de pattes d'oiseaux qu'ils distribuent aux gens de la tribu.
Ceux-ci attachent ces pattes et ces becs au sommet et au pied du filet.
Puis les sorciers remettent aux chefs des orteils de loutres et d'autres amphibies.
Chacun desdits chefs assujettit lui-même les médecines aux quatre coins de ces rets, qui sont ensuite placés sous la glace de la manière que je viens d'indiquer.
Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutôt mourir de faim, à côté d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux, que de pêcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de quelques-unes de ces amulettes.
Là ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades ignorantes, dont nous nous moquons, quoique, à bien des égards, nous n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.
«Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur célèbre; après quoi ils en enlèvent les chairs avec beaucoup de précaution et brûlent ensuite les arêtes à un petit feu lent [14].
[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues. Ils arrachent et enterrent ou brûlent le coeur des saumons qu'ils prennent. Voir la Tête-Plate et les Nez-Perces.]
«A l'étroite observance de cet usage est attaché, suivant eux, l'heureux succès du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait par là toute sa valeur.
«Quand ils pêchent dans les rivières ou les canaux étroits qui joignent deux lacs ensemble, au lieu de réunir plusieurs filets et de barrer le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter le poisson à son passage, ils tendent leurs filets à une distance considérable les uns des autres, d'après la crainte superstitieuse que, s'ils les attachaient ensemble, ils ne conçussent mutuellement de la jalousie, ce qui les empêcherait de capturer un seul poisson.
«Leur manière de pêcher à la ligne est accompagnée de procédés non moins absurdes. Quand ils amorcent un hameçon, ils cachent sous l'appât, qui est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel entrent quatre, cinq ou six articles différents. L'appât lui-même, qui est fait de peau de poisson et qui en a à peu près la forme, est à leurs yeux un véritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et du poil de rat musqué, des suites d'écureuil, du lait caillé pris dans l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et une infinité d'autres objets tout aussi singuliers.
«Chaque chef de famille, ou plutôt presque tous les naturels du pays, et particulièrement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver comme l'été, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette précaution, aucun ne se risquerait à pêcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait dépourvue de charme.
«L'expérience ayant appris à ces Indiens que les poissons de la même espèce qui se trouvent dans les différentes parties de leur pays ne s'amorcent pas avec les mêmes substances, ils sont obligés, pour ainsi dire, à chaque lac et à chaque rivière où ils s'arrêtent, de changer la composition de leurs charmes. Ils sont très-ponctuels, aussi, à faire griller le poisson que rapporte le premier hameçon attaché à une ligne nouvelle. Un vieux hameçon dont les preuves de succès sont faites a plus de prix à leurs yeux que mille qui n'ont pas encore été éprouvés.»
Ces idées stupides sont tellement enracinées chez les Indiens que, non-seulement ceux qui fréquentent les factoreries ou même sont employés dans les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson, les conservent religieusement, mais qu'elles ont converti un grand nombre de blancs à leurs sottises et qu'on pouvait remarquer sur le lac à la Truite quelques trappeurs canadiens attacher gravement à leurs filets des becs et des pattes de mouette, de guillemots ou d'oie!
Outre le poisson qui lui donne son nom, ce lac renferme une quantité prodigieuse de barbeaux, brochets, perches, dorés. On y trouve même quelques esturgeons d'une dimension colossale.
Aussi la pêche fut-elle abondante. Elle dura jusque vers dix heures du soir; puis, tous les hommes se retirèrent dans leurs tentes, où flambait un bon feu de genévrier pour s'y gorger, jusqu'à en être malades, de chair de poisson, suivant le dégoûtant usage indien, ou pour s'y reposer des fatigues de la journée.
Ce moment, James Mac Carthy, le métis, l'attendait avec une impatience fiévreuse.
Alors, il sortit de la hutte que, seul, il occupait au centre du camp; et, sous prétexte de faire une ronde pour veiller à la sécurité de la troupe, il s'assura que personne n'épiait ses mouvements.
Ces précautions prises, il s'élança sur la piste que les trappeurs avaient frayée le matin en se rendant au lac.
La nuit était assez sombre. Il ventait du nord-est. Tout présageait un de ces terribles ouragans auxquels les Canadiens-Français ont donné le nom de bordées de neige.
Malgré ces signes certains d'une tempête prochaine, James quitta le camp et se mit en marche vers la factorerie du Prince-de-Galles.
Il était minuit quand il arriva sous le rempart.
La neige tombait à larges flocons, et la bise soufflait avec furie en gémissant dans les longues meurtrières du fort.
A ces lamentables accents répondaient les hennissements des chevaux et les jappements des loups qui rôdaient autour du poste, en quête d'une proie.
Mac Carthy s'avança prudemment le long des bastions, les yeux dirigés vers le faite.
Bientôt il aperçut une grosse corde que le vent faisait flotter contre la muraille.
Il saisit cette corde, éprouva sa solidité en se suspendant après; puis, persuadé qu'elle était convenablement assujettie à la crête du rempart, il commença de gravir.
L'ascension dura une minute à peine.
Parvenu au terme, Mac Carthy sauta sur le chemin de ronde.
Masquée par l'affût d'un canon, Alanck-ou-a-bi faisait sentinelle.
—Tout est-il prêt? Dort-elle? demanda James.
—Elle dort, répondit l'Indienne; mais, prends garde, car la colère de Kitchi-Manitou s'appesantit déjà sur nous: il a entraîné le père de mon fils sur le territoire des Esprits.
—Le gouverneur est mort? fit James avec empressement.
—Il est mort, et le sous-chef-facteur a pris le commandement du poste.
—Lui! quelle impudence!… Oh! il ne le gardera pas longtemps, ce commandement, murmura le jeune homme. Mais ce n'est point pour cela que je suis venu; songeons d'abord à ce qui m'amène. Cette nuit, l'amour! demain, les affaires!
—Encore une fois, écoute-moi! ne cours pas à ta perte comme un daim aveugle! observa l'Étoile-Blanche, en l'arrêtant faiblement par le bras.
James la repoussa avec violence.
—Vois, insista-t-elle, cette lumière qui pâlit dans le wigwam du gouverneur; elle éclaire le cadavre encore chaud de ton père. Arrête, malheureux enfant, arrête…
James ne l'entendait plus. Il s'était précipité au bas du rempart et prenait le chemin de la chambre de Victorine, sans remarquer qu'une ombre le suivait de près par derrière.
Le coeur palpitant d'ivresse, il se glisse dans cette chambre. Une lampe y combat à peine l'obscurité.
Mais le métis n'en demande pas tant: le crime a peur de la lumière.
S'étant convaincu que sa victime dort d'un sommeil voisin de la léthargie, il s'approche de la lampe pour l'éteindre, avant de consommer son épouvantable forfait, quand tout à coup la porte de la pièce se rouvre, et sur le seuil parait un trappeur, armé d'un couteau de chasse.
Mac Carthy, sans se déconcerter, tire de sa poche un revolver et fait feu sur le trappeur. Il le manque. Un deuxième coup n'a pas plus d'effet. Le troisième, il ne peut le lâcher: son adversaire s'est jeté sur lui, l'a renversé, désarmé.
Cet adversaire, c'est Louis-le-Bon, le franc-trappeur qui a accompagné madame Robin depuis Québec jusqu'à la factorerie du Prince-de-Galles.
D'une pièce séparée de celle de la jeune femme par une mince cloison, il a, dans la matinée précédente, entendu la scène de Mac Carthy avec Victorine, et, prévoyant l'attentat auquel elle serait en butte, il s'est mis aux aguets.
Le reste n'a pas besoin d'explication.
Cependant, malgré le bruit de la lutte, madame Robin ne s'est pas éveillée.
Mais, au retentissement des détonations, le sous-chef facteur accourt avec quelques employés restés au fort.
On s'empare de Mac Carthy, on le garrotte. Ses détestables projets n'étaient que trop évidents.
—Dans toute circonstance ce que vous avez fait mériterait un châtiment exemplaire, lui dit le sous-chef; mais, le jour où votre père est mort, quitter votre poste pour venir, à deux pas du lit où repose son corps inanimé, violer une femme, c'est l'acte d'un coquin de la pire espèce. Le fouet, terminé par la potence, serait une punition trop douce. Pour ne pas flétrir la mémoire de celui qui vous donna le tour, je me contenterai de vous chasser du fort avec ce stigmate.
En disant ces mots, il lui cracha à la face!
—Misérable! proféra James en grinçant des dents et se débattant entre les mains de ceux qui le tenaient.
—Il n'y a, repris le sous-chef, de misérable ici que vous. On va vous jeter hors des murs, et si, au point du jour, vous n'avez pas quitté le pays, je ne répondrai plus de votre vie.
—Oh! je me vengerai! je me vengerai! hurlait Mac Carthy pendant que quatre vigoureux commis l'entraînaient au dehors.
Madame Robin dormait toujours paisiblement.