CHAPITRE XI

POIGNET-D'ACIER

—Est-ce vous qui l'avez amenée ici?

—Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait déjà fait un tour dans le désert, à la Colombie, vous vous rappelez…

A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit de la salle aux Échanges.

Poignet-d'Acier l'aperçut.

—Voici M. Boyer, cessez de me parler, et même de me connaître, quoi qu'il arrive, fit-il à Louis-le-Bon.

—Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.

—Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutôt comme mon ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.

—Mais où nous reverrons-nous?

—A moins d'accident, ce soir, à la fumerie de l'autre côté du pont de bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, répondit le capitaine, s'éloignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.

—Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus pour la première fois, il avait la même mine, excepté que ses cheveux se sont diantrement enneigés depuis! Quel homme! quel homme! castors et loutres! il vivra éternellement comme défunt Mathusalem!

De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur, la plupart dès personnes qui avaient rencontré Poignet-d'Acier, soit dans le désert américain, soit au Canada, étaient surprises de la vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours [28].

[Note 28: Je renvoie le lecteur aux précédents volumes de la collection,
La Huronne, la Tête-Plate, les Nez-Percés, les Iroquois.]

Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour les Anglais, que toutes lui prêtaient un âge impossible. Pas une qui lui donnât moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait déjà un régiment de volontaires lors de la prise de Québec, en 1759.

Enfin le merveilleux avait brodé à cet individu un tel manteau de mystère, que bien des gens le considéraient comme un mythe.

Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier était un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chêne.

Il avait une tête admirable d'expression, une tête sombre, passionnée, telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements avaient l'élasticité de la jeunesse.

Quelle que fût l'époque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un marbre, les années avaient passé sur son corps sans en altérer la solidité.

Seulement ses cheveux, sa longue barbe étaient entièrement blancs, enneigés, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.

En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque costume des trappeurs du Nord.

Mais à sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers richement montés; à sa main droite, une de ces admirables carabines à deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Liège, revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des aventuriers septentrionaux.

Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.

—Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant après lui, c'est Poignet-d'Acier, le fléau des établissements de la Compagnie, le rebelle de 1837-38. Parbleu, voilà une chance heureuse de garder le poste que j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.

Se retournant aussitôt, il appela deux de ses commis.

—Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guinées pour chacun de vous si vous réussissez à le prendre.

Séduits par la promesse de cette libéralité, les employés ne se le firent point répéter.

En même temps que M. Boyer, ils se précipitèrent sur les pas de
Poignet-d'Acier.

La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engagés étaient occupés à leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans être aperçu du gouverneur, résolut de prêter assistance au capitaine, mais de façon à ne point laisser soupçonner leurs relations.

Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose à craindre de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte de la factorerie il couperait au chef facteur et à ses émissaires tout secours de l'intérieur, et fournirait ainsi à son protégé le loisir de se débarrasser d'eux.

Aussitôt conçu, aussitôt exécuté.

Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie la clef au fond de la cour, et va se cacher derrière une pièce d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour être témoin de la scène extérieure.

Au moment où il allongeait prudemment sa tête par-dessus le rempart, M.
Boyer criait à Poignet-d'Acier:

—Rendez-vous, ou vous êtes mort!

—Est-ce à moi que vous parlez? répondit le capitaine en s'arrêtant.

—Oui, dit le gouverneur, vous êtes mon prisonnier.

Poignet-d'Acier sourit.

—Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaçant tranquillement sa carabine sur son épaule.

—Allons, Jack, Peter, sautez dessus! répliqua celui-ci.

—Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appelle
Poignet-d'Acier.

A ce nom les deux commis reculèrent, en montrant tous les signes de la plus profonde épouvante.

Louis-le-Bon se prit à rire silencieusement dans son coin.

—Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme! ours et buffles! quel homme!

—Ah! ça, dit avec colère le gouverneur à ses séides est-ce que vous aussi vous allez vous conduire comme des poules mouillées?

Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'épaule de
Poignet-d'Acier.

—Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton paisible, mais ferme.

—Jack, à moi! clama le gouverneur.

Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient s'être réfugiés dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le fameux capitaine.

—Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lâchez pas à l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.

—C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vociféra le chef-facteur.

Il n'avait pas achevé que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme il eût fait d'un enfant, le lançait à dix pas de lui, après l'avoir gratiné de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de son individu.

Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit à dix pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abîme.

Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.

—Rentrez à la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employés, qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa figure.

Après ces mots, il suivit son chemin, sans plus se presser que si rien d'inusité ne lui fût arrivé.

Le gouverneur hurlait, comme un fou, en cherchant à sortir de son banc de neige.

Ce n'était pas chose facile, car plus il faisait d'efforts, plus il s'empêtrait.

—Maintenant, se dit Louis-le-Bon, la farce est jouée; d'ici à ce que M. Boyer se soit tiré de là et d'ici à ce qu'on ait rouvert la porte du fort, le capitaine aura le temps de prendre le large. Ours et buffles, quelle pirouette il a faite en l'air, notre bourgeois!

Sur ce, le trappeur descendit du rempart et alla gaiement s'asseoir au milieu des gens qui déjeunaient dans la grand'salle du fort.

Bientôt des cris attirèrent les commis dans la cour.

On apprit, avec étonnement, que la porte avait été fermée sur le gouverneur.

Celui-ci tempêtait au dehors, ordonnant d'ouvrir sur-le-champ, de s'armer et de voler à la poursuite de Poignet-d'Acier.

Mais ce n'était pas chose aisée que d'ouvrir la porte de la factorerie sans la clé.

On chercha cette clé, on ne la trouva pas.

—Forcez, brisez la serrure! criait M. Boyer.

Autre difficulté, car la serrure était énorme,—une véritable serrure de forteresse ou de prison.

Il s'écoula près d'une heure avant qu'elle pût être sise en pièces.

Ajournant le soin de chercher à découvrir celui qui avait fermé la porte et soustrait la clé, M. Boyer choisit vingt hommes déterminés et partit immédiatement pour donner la chasse au terrible capitaine.

A la nuit tombante, ils n'étaient pas rentrés au fort.

Louis-le-Bon avait prévenu madame Robin du rendez-vous assigné par
Poignet-d'Acier.

La jeune femme éprouva un vif sentiment de joie, en apprenant que ce personnage la faisait demander.

—C'est un ami de mon mari, c'est lui, dit-elle, qui m'a arrachée du couvent où mes parents m'avaient enfermée dans la Colombie. Dieu nous l'envoie!

Louis-le-Bon ne doutait pas que le capitaine vînt au lieu indiqué, malgré le danger qu'il courait.

A l'heure du crépuscule, sous prétexte d'une promenade, Victorine et le trappeur sortirent donc de la factorerie et s'acheminèrent vers ce lieu, situé à un demi-mille de distance.

La fumerie était un vieux bâtiment désert, en bois, où durant la bonne saison on faisait boucaner le poisson, mais abandonné pendant l'hiver.

En y entrant, madame Robin fut saluée par une exclamation de bonne humeur.

—Notre petite dame; oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Nick Whiffles! s'écria Louis.

—Nick Whiffles, en chair et en os, mais en os surtout, répondit un grand gaillard, mince, efflanqué, dont le visage disparaissait complètement sous la plus plantureuse barbe rouge qui se fût jamais vue.

—Et ça vous va, Nick?

—Entre le zist et le zest, mon cousin, repartit-il, tout comme disait mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale….

—Jetez du bois au feu, interrompit une voix.

—Tout de suite, capitaine, tout de suite.

—Oh! monsieur, fit Victorine, courant à Poignet-d'Acier qui se chauffait devant un ardent brasier, oh! monsieur, combien je suis heureuse…

—Pas plus que moi de vous avoir rejointe, ma chère enfant, dit le capitaine.

Et se levant, il prit Victorine par la main et la baisa au front.

—Allons, ajouta-t-il, asseyez-vous là, sur ce tas de mousse; ce n'est pas très-confortable, mais vous devez être habituée à notre existence. Folle, va, continua-t-il tendrement, qui s'aventure dans le désert à la poursuite de plus fou qu'elle!

—Vous savez donc…

—Parbleu! si je sais que votre mari, vous croyant morte, s'est, par désespoir, lancé à travers les neiges de la baie d'Hudson.

—On m'a assuré qu'il était à la rivière de la Mine de Cuivre, dit madame Robin. Pourvu qu'un malheur…

—Il en est bien capable; mais soyez tranquille, mon enfant, je l'irai chercher.

—Oh! je vous accompagnerai!

—Du tout! du tout! C'est bien assez d'être venue jusqu'ici. Il ne faut pas vous exposer davantage.

—Pardon, monsieur, dit fermement Victorine, ma résolution est prise.

—Puérilité! fit le capitaine.

Madame Robin secoua la tête d'un air décidé.

—Écoutez, ma chère, dit Poignet-d'Acier, vous connaissez l'intérêt que je vous porte, à vous et à….. votre mari!

—L'ignorer serait de l'ingratitude, monsieur.

—Eh bien, confiez-vous à moi. Retournez au Canada. Nick Whiffles vous accompagnera.

—Oui bien, je le jure votre serviteur! répondit le trappeur, tout en caressant fraternellement une gourde de whiskey avec son ami Louis-le-Bon.

Poignet-d'Acier poursuivait:

—C'est pour vous, pour Alfred que je suis venu ici. Soyez sûre que je vous le ramènerai.

—J'en ai la conviction, monsieur; mais, je vous le répète, je suis déterminée à aller moi-même à sa recherche.

Le capitaine sourit.

—Eh bien, soit! dit-il, vous viendrez avec nous. Mais ne vous dissimulez pas les dangers auxquels vous vous exposerez.

—Oh! je n'ai pas peur! s'écria-t-elle bravement; et avec vous, monsieur…..

—C'est convenu, mon enfant. Dans quelques jours, vous partirez du fort avec Louis-le-Bon, et nous rallierez à la rivière du Veau-Marin. Je vous préviendrai lorsqu'il faudra nous mettre en route. En attendant je tâcherai de trouver un guide. Maintenant, ma chère Victorine, permettez-moi cette familiarité, au revoir! car je ne suis point tout à fait en sûreté.

—Ils ne sont donc pas parvenus à vous atteindre, capitaine? demanda
Louis-le-Bon.

—A l'atteindre! atteindre le capitaine! essaye donc d'atteindre un éclair avec les doigts, mon cousin, dit Nick Whiffles.

—Au revoir! dit encore Poignet-d'Acier en embrassant paternellement
Victorine.

Ils se quittèrent, et madame Robin rentra à la factorerie avec son compagnon.

Le gouverneur était toujours absent. Il revint le lendemain, enragé de n'avoir pu rattraper son ennemi.

Quatre jours se passèrent sans que l'on entendit parler de
Poignet-d'Acier. Madame Robin trouvait le temps mortellement long.
Dans la nuit du quatrième, alors que tout le monde reposait au fort du
Prince-de-Galles, des hurlements féroces retentirent dans la cour.

Victorine s'éveilla en sursaut.

Un sauvage hideux se tenait devant elle, prêt à la saisir dans ses bras.

Derrière lui apparaissait le visage cynique de James Mac Carthy.