CHAPITRE XII
LES ENNEMIS
Par le trait que nous avons précédemment rapporté, on a pu se faire une idée de la nature et de la violence des passions de Kitchi-Ickoui.
Déjà, sur la place, elle avait remarqué Mac Carthy.
La vue du métis lui avait causé une vive impression.
Quand elle rentra dans la hutte conjugale, il ne fut pas difficile au jeune homme de voir immédiatement qu'il l'intéressait.
—Mon frère comprend-il la langue des valeureux Chippiouais? lui demanda-t-elle.
James fit un signe de tête affirmatif.
L'Indienne reprit d'une voix aussi caressante que possible:
—Si mon frère veut faire une promesse à Kitchi-Ickoui, elle le rendra heureux.
Appuyée d'un regard brûlant, cette déclaration était aussi nette que laconique.
Mac Carthy la saisit parfaitement; mais il crut qu'il était de bonne politique de paraître ne pas entendre.
—Quoique, dit-il, ma soeur soit aussi brillante qu'un rayon de soleil au mois des plantes, et quoique ses paroles puissent être claires comme l'eau d'une source, je ne distingue pas au fond de son discours.
—Mon frère, questionna-t-elle d'un ton inquiet, n'a-t-il point d'amour pour les femmes [29]?
[Note 29: La plupart des Indiens de l'Amérique septentrionale sont adonnés au vice d'Onan, et un grand nombre à celui qui, au dire de la Bible, appela sur Sodome le feu du ciel.]
—Si, répondit-il, j'avais une femme aussi belle que ma soeur, je l'aimerais comme le lierre aime le chêne.
L'air de désappointement qui s'était montré sur le visage de la squaw disparut aussitôt.
—Alors, dit-elle, mon frère fera à Kitchi-Ickoui la promesse qu'elle désire de lui.
—Aimé de ma soeur, je ne m'appartiendrais plus pour n'appartenir qu'à elle! dit-il avec vivacité.
La joie brilla dans les yeux de la Grande-Femme.
—Mon frère veut-il être libre? dit-elle.
—Si cela est agréable à ma soeur.
—Oui, mais tu n'essaieras point de t'échapper.
—Mon bonheur sera de demeurer là où demeure Kitchi-Ickoui, dit-il d'un ton qui acheva de faire perdre la tête à l'indienne.
Elle reprit plus bas, de façon, à n'être pas entendue des deux squaws qui babillaient avec leurs enfants au fond de la cabane, sans se préoccuper de ce que faisait la favorite de Kit-chi-ou-a-pous avec le captif:
—Mon frère sait-il courir l'allumette!
—Je sais, dit galamment Mac Carthy, en l'embrassant sans la moindre répugnance, tout ce qu'il plaira à ma soeur que je sache.
—Alors, dit-elle, je vais couper les liens de mon frère. Mais s'il me trompait, s'il essayait de s'évader, je le ferais brûler à petit feu sur des charbons ardents.
James protesta de sa bonne foi par un geste.
La voluptueuse Chippiouais trancha les cordes qu'il avait aux mains, et s'étendit sur un cadre voisin de celui où il était couché.
Les deux autres femmes de Kit-chi-ou-a-pous ne tardèrent pas à l'imiter.
Quand Mac Carthy supposa qu'elles dormaient, il se leva doucement, alluma au brasier agonisant une brindille de sapin et s'approcha du lit de Kitchi-Ickoui.
Celle-ci souffla brusquement l'allumette qui s'éteignit.
C'était une preuve que la Grande-Femme n'avait plus rien à refuser au métis.
Sans mot dire, il se glissa auprès d'elle.
Le lendemain, Kitchi-Ickoui, à qui, durant la nuit, il avait déroulé son plan d'attaque, le conduisit au conseil des sagamos.
Ce fut en vainqueur et non en prisonnier qu'il y parut.
Telle était, en effet, l'influence de cette femme, que personne, pas même son mari, n'eût osé contre-balancer sa volonté.
Qu'il devinât ou non ce qui s'était passé entre elle et Mac Carthy,
Kit-chi-ou-a-pous fit au jeune homme un cordial accueil.
Les autres chefs le reçurent avec une bienveillance marquée, et tous les guerriers se montrèrent dès lors aussi respectueux envers Visage-de-Cuivre,—ainsi le nommaient-ils à cause de la couleur de son teint,—qu'ils avaient d'abord été méprisants et insulteurs.
Il fut décidé que l'expédition aurait lieu dans la nuit du surlendemain, afin que les Chippiouais eussent le temps de réclamer le concours d'une petite tribu qui résidait à quelques milles du village.
On choisit le meilleur orateur chippiouais pour aller porter la proposition à cette tribu.
Il partit, ayant au cou un collier de wampums, sur lequel, par des figures hiéroglyphiques, était spécifié l'objet de sa délégation.
A la main droite, il tenait une hache peinte en rouge.
Arrivé dans le camp de ceux auxquels il avait été dépêché, le mandataire des Chippiouais informa le principal sagamo du but de sa mission.
L'okema convoqua sur-le-champ un conseil de guerre auquel l'ambassadeur fut invité.
Là, celui-ci, posant à terre sa hache et montrant son collier de coquillages, prononça le discours suivant qui fut écouté avec une religieuse attention.
«—Frères, je suis venu à vous, envoyé par les vaillants Chippiouais, pour vous engager à vous unir à eux, dans une campagne qu'ils vont entreprendre contre les Habits-Rouges.
«Vous savez quelles injures nous ont faites les Habits-Rouges du fort de la rivière Churchill.
«Vous savez qu'ils nous ont volé nos plus belles fourrures,—nos provisions de buffle fumé, et jusqu'à nos femmes!
«Vous savez qu'il n'est point de jour où ils ne nous fassent un outrage sanglant.
«Vous savez qu'ils ont à leurs établissements de la rivière Churchill des vivres en abondance, de la poudre, du plomb, des fusils, des couvertures pour vos squaws, et pour vous de l'eau-de-feu autant que vous voudrez.
«Vous savez que si nous nous emparons de la factorerie, l'abondance régnera dans nos camps pendant plusieurs lunes.
«Vous savez aussi que les Manitous nous ordonnent à tous de venger enfin nos ancêtres des injures qu'ils ont reçues des Visages-Pâles.
«Mais ce que vous ne savez pas, mes frères, c'est que nous avons un moyen infaillible pour pénétrer dans les comptoirs des blancs; c'est qu'en vous appelant à eux, les Chippiouais veulent uniquement vous récompenser, par une portion du butin, de la fidélité que, jusqu'à présent, vous leur avez témoignée.
«Aussi est-ce moins pour vous demander votre avis que pour vous emmener avec moi que j'ai pris le sentier qui conduit à vos wigwams.»
Ayant dit, il se tut.
Les chefs délibérèrent un instant, puis l'un d'eux releva la hache, tandis qu'un autre s'emparait du collier.
Et tous ensuite, par des cris, proclamèrent que l'offre des Chippiouais était acceptée.
L'ambassadeur reprit le chemin de sa tribu, suivi de cinquante guerriers.
Ils arrivèrent le lendemain matin.
Un banquet de chair de chien et de becatie de daim, arrosé avec de l'huile de phoque, avait été préparé pour les recevoir.
Kit-chi-ou-a-pous, qui jeûnait depuis deux jours, prit part à ce banquet.
Tandis que les convives mangeaient et chantaient leurs exploits, le sorcier Pointe-de-Flèche entra, en hurlant, dans la salle.
Il avait les membres sillonnés de blessures, d'où le sang coulait à flots.
—L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous! cria-t-il.
Et ses regards, ses mains se dirigèrent vers James Mac Carthy, assis à côté de Kitchi-Ickoui.
Les assistants se levèrent effrayés, menaçants.
Pour tout dire, ils ne voyaient pas d'un bon oeil les attentions dont la
Grande-Femme comblait cet étranger, ce demi-sang.
Bien qu'il lui fît bonne figure, Kit-chi-ou-a-pous lui-même était animé contre James d'une haine féroce qui ne cherchait que son assouvissement.
A l'instant le jeune homme embrassa, dans toute son étendue, l'animosité dont il était l'objet.
Il se crut perdu.
Mais, sans se lever, Kitchi-Ickoui dit à Pointe-de-Flèche d'un ton de défi:
—De qui parle mon frère?
—Du fils de louve placé à côté de ma soeur, répondit-il insolemment.
—Pointe-de-Flèche oublie, dit-elle, qu'il est mon ami.
—L'ami de ma soeur, repartit le sorcier avec une amère ironie, peut être l'ennemi des Chippiouais.
La Grande-Femme secoua les oreilles, dont les longs pendants cliquetèrent sur ses épaules.
Ce mouvement chez elle était un symptôme de colère.
Les assistants ne l'ignoraient pas. Il y eut un frémissement dans l'assemblée.
—Pointe-de-Flèche est jaloux, dit-elle; il a voulu courir l'allumette avec moi, je ne l'ai pas souffert.
A ces mots, le Grand-Lièvre tressaillit et darda sur le magicien des prunelles flamboyantes.
Celui-ci étourdissait les auditeurs de ses cris: L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous!
Kitchi-Ickoui enfla sa voix, pour dominer celle du devin.
—Si, tonna-t-elle, Pointe-de-Flèche ne cesse pas, moi je lui fermerai les lèvres. Il est l'allié des Visages-Pâles. Il a reçu des présents d'eux. Le sang qui ruisselle sur lui, c'est le sang d'un veau qu'il a égorgé ce matin. Si ma parole est fausse, qu'il nous laisse visiter son wigwam.
Le sorcier s'était tu, et cette accusation avait tourné contre lui la majorité des Chippiouais.
Profitant habilement de son triomphe, la Grande-Femme continua:
—Qu'il nous dise d'où lui vient ce collier de grains de cuivre qu'il a sur la poitrine! qu'il nous dise d'où lui vient cette médaille avec le portrait de l'okema des Saiganosch [30]! Pointe-de-Flèche est un traître.
[Note 30: Le chef ou la reine Ses Anglais.]
Confus, interdit, le magicien cherchait vainement une réponse.
La Grande-Femme, animée par son mutisme, poursuivit en s'exaltant et en faisant sonner ses boucles d'oreilles sur ses vastes omoplates:
—Depuis longtemps j'attendais l'occasion de dire ma pensée sur Pointe-de-Flèche; depuis longtemps je voulais dévoiler et punir ses fourberies. Par amitié pour les siens, je le ménageais. Mais il a poussé ma patience à bout. Le moment est venu de lui infliger le châtiment qu'il mérite.
En achevant, elle saisit un mockoman [31] de cuivre dont elle s'était servie pour manger ses aliments.
[Note 31: Couteau.]
Alors le sorcier recouvra la parole.
—Que ma soeur prenne garde, dit-il. Les Esprits protègent Pointe-de-Flèche. Si puissante que soit ma soeur, elle ne peut rien contre eux.
A cette provocation, Kitchi-Ickoui répliqua par un ricanement diabolique.
—Tes Esprits et toi n'avez ni coeur ni pouvoir, dit-elle; et je vais t'en convaincre.
Et là-dessus, elle lança avec force au magicien le couteau qu'elle avait posé à plat dans sa main droite allongée.
Pointe-de-Flèche lâcha une plainte, tourna sur lui-même et tomba baigné dans une mare de sang.
L'arme lui avait traversé le poumon.
Soit que l'autorité de la meurtrière fût sans contrôle, soit que les Chippiouais ne tinssent point leur devin en grande affection, ce crime les trouva indifférents.
Mac Carthy avait l'âme trop noire pour s'en indigner.
Les sauvages riant des contorsions que faisait sur le sol la victime expirante, il se mit à rire avec eux.
—Eh bien, demande donc à tes Manitous leur protection, dit au moribond
Kitchi-Ickoui, en s'avançant vers lui pour reprendre son couteau.
Mais, comme elle étendait le bras vers le manche, Pointe-de-Flèche saisit l'instrument dans ses doigts déjà crispés par la mort, le retira, et d'une voix caverneuse, prononça ces mots:
—Oui, les Manitous sont avec moi contre toi!
Ce disant, il frappa du couteau le sein de la Grande-Femme.
Kit-chi-ou-a-pous se leva d'un bond, son casse-tête à la main, se précipita sur le sorcier et lui fracassa le crâne.
Le reste des assistants prenait sans doute plaisir à ce spectacle, car ils poussèrent à l'envi leur exclamation favorite:—Ouah! ouah!
Kitchi-Ickoui n'était que légèrement blessée.
Se redressant d'un air triomphant, elle dit à son mari, en lui présentant son sein déchiré par la lame du mockoman:
—Minickouâ, (bois); ce sang te donnera de la vigueur.
—Oui, je boirai, dit le sagamo, qui se mit aussitôt en devoir de sucer la plaie.
Tandis qu'il se livrait avec une sorte de volupté à cette opération, sa femme lui souffla à l'oreille:
—Kitchi-Ickoui ne pourra accompagner les Chippiouais sur le sentier de la guerre; mais tu me ramèneras Visage-de-cuivre, je le veux.
—Je le ramènerai, dit le Grand-Lièvre.
Ils partirent, au nombre de deux cent cinquante, armés d'arcs, de flèches, de lances et de fusils.
Vers le milieu de la nuit, leur bande, dirigée par Mac Carthy, atteignit les bords de la rivière Churchill, et peu après le fort du Prince-de-Galles.
Les guerriers se cachèrent dans un ravin, à une portée de pistolet de la factorerie.
Puis Mac Carthy, suivi de Kit-chi-ou-a-pous et de son lieutenant
Pied-de-Buffle, s'avança au pied du rempart.
Là il siffla, plusieurs fois, d'une façon particulière.
Au bout d'un quart-d'heure d'attente, le corps d'une femme se profila au sommet du mur.
—Alanck-ou-a-bi! murmura le Grand-Lièvre, dans un accès de joie cruelle.
—Est-ce toi, mon fils? demanda-t-elle, sans apercevoir les deux Indiens qui se tenaient effacés derrière un banc de neige.
—Son fils! ce demi-sang est son fils! marmotta encore le chef indien, en serrant convulsivement la poignée de son tomahawk.