CHAPITRE XIX
NICK WHIFFLES DANS «UNE MAUDITE PETITE DIFFICULTÉ»
—Ah! marmotta Nick Whiffles entre ses dents, c'est pas pour dire, mais le capitaine commence à entendre un peu dur. On voit bien qu'il n'a plus ses vingt ans! Le moindre bruit, un caillou qui se détache d'un rocher, une feuille qui tombe lui fait peur. Peur! non, car il n'a jamais peur, le capitaine! mais ça lui donne sur les nerfs. Moi qui ne suis plus tout à fait jeune, non plus, à ce qu'on prétend, mais du diable si je sais mon âge…
Le bruit d'un coup de feu arrêta le trappeur dans son soliloque.
—Tiens! tiens! vous aviez donc raison, capitaine? dit-il.
Poignet-d'Acier se releva vivement.
—Ce sont, dit-il, des Indiens qui poursuivent des blancs.
—Vous croyez.
—Oui, je l'ai reconnu au grincement de la neige soin leurs raquettes.
Ils sont à un demi-mille d'ici.
—Vraiment, capitaine! vous avez encore de bonnes oreilles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Moi je pensais, au contraire…
—Écoutez!
Diverses détonations se succédèrent: les unes rapides, pressées, mais lointaines; les autres beaucoup plus proches, mais séparées par de longs intervalles.
—Qu'en dites-vous? demanda Poignet-d'Acier.
—Hum! repartit Nick, je suis de votre avis, capitaine. Cependant, sans vous désobliger, rien ne prouve…
—Que ce soient des Peaux-Rouges qui donnent la chasse à des gens de notre couleur?
—Tout juste, capitaine, tout juste!
—Est-ce bien Nick Whiffles qui m'adresse cette question? fit
Poignet-d'Acier avec un accent de surprise.
Le trappeur baissa la tête d'un air humilié, en murmurant:
—Ours et buffles! je ne connais pas vos vermines du Nord, moi! Pour ce qui est de celles de l'Ouest, je les connais toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, ô Dieu oui!
Eh bien! dit Poignet-d'Acier, rappelez-vous, ami Nick, que les sauvages courent sur la neige aveu dix fois plus de légèreté que les civilisés. Et comme nous sommes près de l'embouchure d'un cours d'eau gelé, immédiatement au-dessus de l'endroit où il se verse dans la baie, personne ne saurait passer à un mille d'ici sur la glace qui le recouvre, sans qu'une oreille exercée comme la mienne entendît…
Oui-dà, capitaine; Alors, nous allons…
—Apprêtez vos armes.
—Oh! ce ne sera pas long.
—Et en route!
—Mais, observa Nick, si c'étaient des Anglais!
—Des Anglais! Qu'est-ce que cela fait?
—Comment! capitaine, qu'est-ce que cela fait?
—Oui.
—Vous secourriez des Anglais!
—Pourquoi non?
Whiffles, qui rechargeait sa carabine, suspendit l'opération pour fixer sur Poignet-d'Acier un regard où se peignait la stupeur.
—Mais vous oubliez donc, dit-il, que les Anglais sont vos ennemis acharnés, qu'ils ont mis votre tête à prix; qu'ils vous assassineraient s'ils le pouvaient; qu'il y a huit jours, le gouverneur du fort du Prince-de-Galles a voulu s'emparer de vous; que tout dernièrement encore, quand nous avons sauvé ce pauvre Louis-le-Bon…
—Je n'oublie rien, ami Nick. Mais un adversaire dans le malheur n'est plus pour moi un adversaire. C'est un homme à aider.
—Avec ça que les Anglais, c'est des hommes! grommela le trappeur.
Des pas précipités retentirent à ce moment au-dessus de leurs têtes.
—Allons! allons! Nick, en avant! dit Poignet-d'Acier en s'avançant vers l'orifice de la caverne.
Mais, comme il allait sortir, un homme apparut tout essoufflé.
—Sauvez-moi! sauvez-moi! pour l'amour du ciel sauvez-moi! cria-t-il en entrant.
Ces paroles avaient été prononcées en anglais.
—Qui êtes-vous et que voulez-vous? interrogea Poignet-d'Acier.
—Les Indiens! les Indiens! répondit l'homme, fou de terreur.
—Quels Indiens?
—Les Chippiouais.
—Je m'en doutais, se dit le capitaine.
Et à haute voix:
—Vous êtes un des employés du fort du Prince-de-Galles?
—Oui, monsieur.
—Vous avez été attaqué par les Chippiouais, n'est-ce pas?
Le nouveau venu fit un signe de tête affirmatif.
Poignet-d'Acier poursuivit:
—Puis vous vous êtes mis sur leur trace?
—Ils ont tué notre gouverneur.
—M. Boyer?
—Lui-même.
—Ah! dit le capitaine en réfléchissant, je comprends! Mais où sont-ils maintenant?
—Ils approchent! répondit l'étranger, en jetant autour de lui des yeux inquiets.
—Où donc les avez-vous rejoints?
—Près de leurs villages.
—Pourriez-vous me dire s'ils avaient avec eux une jeune femme blanche?
—Madame Robin?
—Vous savez son nom?
—Je l'ai entendu prononcer plusieurs fois au fort.
—Était-elle avec eux?
—Je l'ignore.
—Les Chippiouais sont-ils nombreux?
—Plus de deux cents!
—Et votre parti?
—Nous pouvions compter une centaine d'hommes, mais les Indiens en ont tué plusieurs. Le reste est dispersé.
—Comment vous appelle-t-on?
—Peter.
—Eh bien, Peter, suivez-nous. On vous montrera la manière dont les francs trappeurs traitent les Peaux-Rouges.
—Vous oseriez leur résister à vous deux!
Poignet-d'Acier sourit.
—Je vous le répète, dit-il en lui tendant un pistolet, suivez-nous, et prenez cette arme.
—Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick.
—Jamais… commença Peter.
Le chien de Whiffles se mit à gronder.
—Une vermine qui approche, dit le trappeur. Mais qu'elle y vienne, je vas lui servir sa dernière maladie, ô Dieu oui!
Comme il proférait ces mots, un Indien de haute taille, le visage enluminé par des peintures bizarres, se montra tout à coup à la bouche de la caverne.
Le chien se jeta sur le Peau-Rouge avec une rage inexprimable.
—Attrape! attrape! criait Nick en ajustant le sauvage.
Tristesse n'avait pas besoin d'être excitée.
De ses dents, de ses griffes elle déchirait l'Indien.
Nick Whiffles pressa la détente de sa carabine. Malheureusement, dans la crainte d'atteindre son chien, il avait visé un peu haut. Sa balle effleura la joue du Chippiouais, et s'écrasa sur la roche en faisant voler cent éclats.
—Le Grand-Lièvre! c'est le Grand-Lièvre! clamait le commis du fort.
C'était bien réellement Kit-chi-ou-a-pous.
Alors que Tristesse fondait sur lui, il lui avait plongé son couteau dans le ventre. L'animal tomba presque aussitôt, mortellement blessé, et à l'instant où Nick Whiffles, se ruant sur l'Indien et l'étreignant dans ses bras, enlevait à ses compagnons tout moyen de l'aider de leurs armes à feu. Une demi-minute au plus avait suffi à l'accomplissement de cette scène.
Les deux lutteurs roulèrent à terre, hors de la grotte.
Là, au bout de l'étroite esplanade dont nous avons parlé, une pente abrupte, hérissée de pointes de roc, descendait au pied de la falaise: le précipice avait cinquante ou soixante pieds de profondeur.
Les deux antagonistes y furent lancés avec une rapidité foudroyante.
Poignet-d'Acier et Peter sortirent pour secourir Nick Whiffles. Mais comme le crépuscule régnait encore, et comme le cap surplombait en plusieurs endroits, il leur fut impossible de rien distinguer.
L'air résonnait, cependant, ébranlé par des clameurs horribles: dans l'ombre on voyait passer et repasser—ainsi que des fantômes—des formes étranges.
—Ah! s'écria Peter, je suis mort!
Et il chancela, pirouetta sur lui-même, s'affaissa aux pieds de
Poignet-d'Acier.
Il avait le coeur percé d'une flèche.
—Il faut rentrer! se dit le capitaine en se réfugiant dans la caverne.
Il y était à peine, qu'un cri forcené monta jusqu'à lui.
—C'en est fait, ajouta Poignet-d'Acier, le pauvre Nick Whiffles a succombé…
Non, le brave trappeur n'avait pas péri.
Son ennemi et lui, s'embrassant, se serrant comme deux fiancés de la mort, arrivèrent à la base de la falaise, sans s'être fait d'autre mal que quelques écorchures.
La neige, qui formait un épais tapis en ce lieu, amortit leur chute. Dans le parcours de la déclivité, Kit-chi-ou-a-pous avait perdu son couteau. Les chances du combat se trouvaient donc égalisées, l'Irlandais et l'Indien n'étant plus désormais servis que par la vigueur et l'agilité de leurs membres.
L'un et l'autre possédaient ces qualités à un degré remarquable. Toutefois, Nick, plus vieux que Kit-chi-ou-a-pous et plus gêné par ses vêtements, ne tarda pas à sentir que le sagamo l'emportait sur lui.
Alors il lâcha cette exclamation de détresse qui fut entendue par
Poignet-d'Acier.
—Help! help! A moi! à moi!
Hélas! le capitaine ne pouvait lui donner assistance, car une nuée d'Indiens environnait sa retraite.
Nick étouffait, étranglé par Kit-chi-ou-a-pous, qui avait réussi à lui nouer autour du cou ses doigts souples comme l'acier, durs comme ce métal.
Maintes fois, l'honnête trappeur avait juré qu'il aimerait mieux le plus atroce des supplices imaginables, que de jamais demander grâce «à une de ces vermines de Peaux-Rouges.»
Mais, en cette circonstance, l'instinct de la conservation l'emporta sur tout autre sentiment.
—Mon frère ne me reconnaît-il pas? balbutia-t-il d'un ton altéré.
—Kit-chi-ou-a-pous, qui l'avait sous lui, et dont l'haleine lui brûlait la face, releva la tête pour l'examiner.
—Barbe-Rouge! s'écria-t-il en desserrant les doigts.
—Barbe-Rouge! oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit immédiatement Nick, avec sa jovialité habituelle.
—Pourquoi mon frère m'a-t-il attaqué le premier!
—Pourquoi mon frère n'a-t-il point parlé plus tôt! reprit Whiffles. Quand je l'aidai à se tirer des mains des Clallomes ses ennemis, il promit qu'il y aurait entra nous alliance éternelle.
—C'est vrai.
—Mon frère n'a pas tenu sa parole.
—C'est parce que, dans l'obscurité, il n'avait pas vu le visage de Barbe-Rouge, dit Kit-chi-ou-a-pous en rendant à Nick Whiffles la liberté de ses mouvements.
Tous deux se remettent debout, ils vont continuer leur conversation, lorsqu'une roche énorme, se détachant du cap, au sommet duquel rôdaient plusieurs Indiens, renverse Kit-chi-ou-a-pous.
Une demi-douzaine de Chippiouais sont entraînés avec la masse de granit. L'un est tué raide, un second blessé grièvement, les quatre autres en sont quittes pour la frayeur.
Le Grand-Lièvre avait eu le crâne fracassé. Son sang ruisselait sur la neige.
—Qu'on l'épargne! il m'a sauvé la vie, dit-il d'une voix expirante, en désignant Nick Whiffles, sur lequel les sauvages attachaient des regards menaçants.
—Mon frère n'a-t-il pas enlevé une femme blanche à la factorerie du
Prince-de-Galles? demanda celui-ci.
—Oui, dit Kit-chi-ou-a-pous. Elle est bien belle, je l'aime; je la retrouverai dans le monde des Esprits. Si elle est ton amie, Barbe-Rouge, défie-toi de Double-Langue.
—Double-Langue, qui est-ce?
—Un visage-cuivré, le fils…
Un soupir convulsif l'empêcha d'achever, et il rendit le dernier souffle.
Croyant que les Chippiouais obéiraient à la recommandation de leur chef et le laisseraient libre, Nick Whiffles se disposait à partir. Mais un Peau-Rouge l'arrêta.
—Tu viendras avec nous, et Kitchi-Ickoui décidera de ton sort, lui dit-il.
Toute résistance eût été de la folie. Après quelques pourparlers assez vifs, Nick se soumit.
Les Indiens avaient été rejoints par une foule des leurs, la plupart chargés de chevelures arrachées aux cadavres des malheureux commis du fort du Prince-de-Galles.
La mort de Kit-chi-ou-a-pous souleva plutôt leur étonnement que leurs regrets; néanmoins, ils enlevèrent son corps pour le transporter au cimetière de glace et l'y inhumer conformément à leur usage.
Pendant ce temps, le jour avait paru.
Les Peaux-Rouges remontèrent la falaise, avec Nick Whiffles, à qui ils avaient lié les mains derrière le dos. En passant près de la caverne, l'un d'eux proposa d'y entrer, pour voir si quelque Visage-Pâle ne s'y était pas retiré.
Joignant l'action à la proposition, il allongea son cou dans l'ouverture de l'autre. Mais aussitôt il recula avec horreur:
—Meckoua-ou-abi! meckoua-ou-abi! (un ours blanc! un ours blanc!)
Son épouvante, gagnant de proche en proche, se communiqua à tous les
Chippiouais, pour qui l'ours blanc est l'objet d'un culte superstitieux.
Ils s'enfuirent à toutes jambes, tandis que Nick, obligé de les suivre, riait sous cape, en murmurant:
—Diable de capitaine, va! on ne le prendra jamais au dépourvu. Il leur a encore joué un tour de sa façon, ô Dieu, oui! Mais c'est un bonheur, après tout, pour moi d'être prisonnier de ces serpents venimeux. Je délivrerai la jeune dame, ou je renonce à m'appeler dorénavant Nick Whiffles!
Puis, en manière de réflexion, il ajouta:
—Ça n'empêche que je suis dans une maudite petite difficulté!