Livraison de la marchandise.
Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages reflétaient la tristesse des cœurs. La petite table était dressée devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise, devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé. Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui coulaient le long de ses joues.
Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit grossier.
Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui, pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.
«C'est la dernière fois!» dit-il.
Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et pleura.
«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être, Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais, hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.
—Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé.
—Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de consolation de ce côté.
—Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier. C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.»
Oh! brave cœur, vrai cœur d'homme! adoucissant ton propre chagrin pour consoler tes bien-aimés.
Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait jamais.
«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.
—Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté; il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme et vos enfants!... Vendre l'amour du cœur, le sang du cœur, pour se tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!
—Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom: les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a jamais été traité comme moi? Non, il ne m'aurait pas laissé partir s'il eût pu faire autrement.... j'en suis sûr!
—D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire en quoi.... mais je sens qu'il a tort.
—Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.
—Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?»
Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de cette rivière, qui leur semble la limite
D'un pays inconnu dont on ne revient pas!
Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud, destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid, la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles encore qui punissent la fuite!
Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby avait ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La pauvre créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner d'adieu. Elle avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau était juste au goût de Tom; elle avait également atteint certaine bouteille mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans les grandes occasions.
«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet.
Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.
«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier déjeuner que son pauvre père fera dans la maison!
—Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce.
—Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait mal agir!»
Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé, faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires.
«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras, voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris! Maman a été bien méchante pour vous!»
Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu négligés.
«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera maintenant?»
Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota....
«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi, continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini! je ne serai plus jamais bonne maintenant.»
Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table, commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille, qui se livrait à son divertissement favori, égratignant le visage et tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à des accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de ses réflexions intimes.
«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute, dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous traite, nous autres nègres?»
A ce moment un des enfants s'écria:
«Voilà madame qui vient!
—Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la pauvre Chloé.
Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et semblait inquiète.
«Tom, dit-elle, je viens pour....»
Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent.
«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le désespoir et la douleur amère qui brûle le cœur de l'opprimé. Oh! vous qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on peut acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de sympathie véritable!
«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez confiance en Dieu!»
Les enfants s'écrièrent:
«Voici M. Haley qui vient!»
Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de succès de sa chasse.
«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira son chapeau en apercevant Mme Shelby.
Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles.
Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite fille dans ses bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants suivirent en pleurant.
Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.
«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de la charrette.
—J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là!
—Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le regardaient, le front soucieux.
Tom monta.
Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les lui attacha autour des chevilles.
Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby s'écria du perron:
«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile.
—Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.
—Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et gémissant.
«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.»
Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du voisinage; il ignorait le malheur de Tom.
«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton pénétré.
Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur la maison, Tom partit.
M. Shelby était absent.
Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression, quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le désintéressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir ainsi, que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse de la nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être témoin des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti le matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.
Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.
Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire de menottes.
«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant les fers et en regardant Tom.
—Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!
—Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.
—C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus fidèle créature....
—Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir, précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en servent; comptez là-dessus.
—Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils y meurent assez vite.
—Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché!
—Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi brave garçon que ce pauvre Tom.
—Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là, s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi heureux qu'un nègre puisse le désirer.
—Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien.
—Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes partout!»
Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:
«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait pas! reprit-il avec une indignation contenue.
—Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du bien, je vous jure.»
Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.
«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce vieux coquin: oui, en vérité!
—Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut.... cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi.
—Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais, hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah! je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous!
—J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez eu tort!
—Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez, père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar.
—Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait impossible, dit Tom avec émotion.
—Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.
—Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!
—Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom. Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai vous chercher un jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé, je lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père, jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!
—Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père!
—Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....
—Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un bon jeune homme. N'oubliez pas combien de cœurs s'appuient sur vous. Ne tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère: n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien, monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère.... D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela, mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?
—Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux.
—Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants, quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne manquent jamais de respect à leurs parents.—Je ne vous offense pas, monsieur Georges?
—Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons conseils.
—Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant. Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:
«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges, vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége! Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation, votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.
—Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.»
Haley sortit de la maison, les menottes à la main.
«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom.
—Bien le bonjour! répondit Haley.
—Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des bêtes... C'est un vil métier!
—Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai bien en vendre... C'est à peu près la même chose!...
—Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky.
«Allons, père Tom! adieu.... et du courage!
—Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du cœur.
Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son cœur.
«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres, moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est pas la mienne!»
L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas l'intention de s'enfuir.
C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.
Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des autres personnages de notre histoire.
CHAPITRE XI.
Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.
Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut chapeau.
A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur, les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter. D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent de toutes sortes de façons.
Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.
Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but que de prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au service de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau feu, vif, pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du monde dans une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient ouvertes; les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée des agréments d'une taverne du Kentucky.
Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des instincts et des particularités distinctives des races.
Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été, afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le monde «étranger» avec une nonchalante bonhomie[8], et sont, du reste, les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes.
Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement, il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les nerfs sont trop susceptibles.
«Vous allez bien, étranger? dit le gentleman sans façon au nouvel arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.
—Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans effroi, devant l'honneur qui le menaçait.
—Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de tabac et un grand couteau de chasse.
—Aucune que je sache, répondit l'étranger.
—Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.
—Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le tabac.
—Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau dans sa bouche.
Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant, se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté, il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de génie militaire suffisant pour prendre une ville.
«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche.
—Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs.
M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et, après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il lut ce qui suit:
«S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille de six pieds[9], teint presque blanc, cheveux bruns bouclés, très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée au feu de la lettre H.
«Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve justificative qu'il a été tué.»
Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il l'eût étudié.
Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets, ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une gorgée de tabac.
«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il.
Et il se rassit.
«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte.
—Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, qui consistait à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette valeur et qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des affiches comme celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon opinion, si quelqu'un veut la savoir.
—C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note du dégât.
—J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde! Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes, ils agiront comme des hommes.»
Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre.
«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre: c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son maître en possède le brevet.
—Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous en réponds, et il portera la marque quelque temps.
—Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras, dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.
—C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes.
—Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, reprit l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son adversaire dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent des esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient qu'à vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais perdus tôt ou tard....
—Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins leurs âmes seraient libres!»
Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un domestique de couleur qui conduisait.
Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs, retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés, frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna, examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde.
«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main.
—Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant d'un air ennuyé.
Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ.
L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de la compagnie et entama la conversation avec son voisin.
Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger; c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait, souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis, soudain, les détournait, quand il rencontrait l'œil noir, brillant et calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler.
«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M. Butler, d'Oaklands.
—Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un rêve.
Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de M'ssieu était prête.
«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.»
M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient la dernière main aux arrangements intérieurs.
Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M. Wilson.
«Georges!
—Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!
—Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous l'aurais pas conseillé.
—Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier sourire.
Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les enfants sont destinés à ne jamais connaître leur père! Il devait à une des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs. Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.
M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux, arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,» selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il s'exprima donc en ces termes:
«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges, décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!
—De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme.
—Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de votre pays!
—Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère; mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse déjà!
—Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre; mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître!
—Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je lui demande si j'ai tort de vouloir être libre.
—Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, très-mauvaise. Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la Providence.... Ne le pensez-vous pas?»
Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres.
«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie, dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper comme une indication plus certaine des volontés de la Providence! N'est-ce point?»
Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question. Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux.
«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais! Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans le sud.
—Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.»
Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux pistolets à sa ceinture.
«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre.... le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!
—Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit; c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de votre pays!
—Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves, quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les consentons pas; elles ne nous regardent point, elles font tout pour nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4 juillet[10]? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?»
L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait Georges de tout son cœur; il comprenait vaguement, obscurément, les sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de s'obstiner à lui adresser de bons discours.
«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre condition, très-mauvaises!»
Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre convulsivement le manche de son parapluie.
«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter loin d'elle!
—Et après?
—Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma sœur aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes, et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter: c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en affliger. Monsieur! je suis resté à la porte pendant qu'on la fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon cœur. Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était fouettée, monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrétienne: vos lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi! Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand de chair humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour ce que je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni sœur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un chien!... Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma sœur! Je pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer. J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole. Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime, et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre.... et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur et de ma femme.... il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire non! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai un plus tard.... tout ce que je demande à votre pays, à vous, c'est qu'il me laisse, c'est que je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, où les lois m'assisteront et me protégeront, le Canada sera mon pays, et j'obéirai à ses lois; et si l'on veut m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis un désespéré! je combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de ma poitrine! Vous dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu raison, j'aurai raison aussi, moi!»
Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans les yeux, et des gestes désespérés.
C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.
«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons, Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer! oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.
—Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?... Personne ne pourrait le dire.
—Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si bonne!
—Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la dette du maître! dit Georges avec amertume.
—Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un paquet de billets.
—Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....
—Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement. Prenez, mon enfant, prenez! prenez!
—Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un jour.
—Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... C'est bien imaginé; mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il?
—Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever.
—A-t-il réussi?
—Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis il reviendra la chercher.
—C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard.
Georges releva la tête et sourit dédaigneusement.
Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration naïve.
«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.
—C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui, monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je suis libre!
—Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris.
—Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le tombeau, monsieur Wilson!
—En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la plus proche taverne!
—Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche, qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne me reconnaîtra au signalement de l'affiche.»
Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment guérie.
«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que, disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment. C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.
—Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre position, vos périls.... oh!
—Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il après quelques instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai voulu causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas. Mais adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain soir, j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de jour, descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune, avec les maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez que je suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!»
Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et, après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie et sortit.
Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la porte, et l'ouvrant:
«Monsieur Wilson, encore un mot!»
M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant, attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin relevant la tête par un soudain effort:
«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien. J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne.
—Allez, Georges.
—Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur, voulez-vous? reprit-il d'une voix émue.
—Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la voix tremblante.
—Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle peut, c'est là mon dernier vœu. Peu importe que sa maîtresse soit bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert. Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?
—Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon cœur que vous arriviez au bout de.... de.... Oui, je le souhaite.
—Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!
—Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité. Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en cette vie, au moins en l'autre!»
La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit tranquillement:
«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.»