II

Cependant, une vieille des Nememchas déclara que, la nuit du vol, elle avait aperçu, au lever de l'aube, pendant qu'elle se préparait à moudre le grain du jour, un cavalier nu galoper sur un cheval noir dans la direction des tentes des Ouchtatas.

Les Ouchtatas, comme on le sait, d'après les récents événements qui ont rendu familières les cartes de la frontière tunisienne, ne descendaient pas, d'ordinaire, si loin dans la vallée de l'Oued-Melleguè. Mais c'était l'époque de l'impôt et ils fuyaient devant les hordes du bey, bandes affamées et misérables qui ne comptaient que sur les razzias annuelles pour se payer la solde de guerre, celle de paix étant réduite à zéro.

Une fraction de cette tribu s'était donc éparpillée dans les vallons du sud, poussant devant elle ses troupeaux, traînant ses chameaux et ses mulets chargés des bagages, des tentes et des grains, tandis que la soldatesque de la régence, attardée sur les derniers contreforts des fertiles montagnes des Kabyles de l'est, qu'on a depuis désignés sous le nom de Kroumirs, dévorait, comme une nuée de sauterelles, ce que les fuyards avaient dû forcément abandonner.

Ceux-ci campaient à deux ou trois portées de fusil de la rivière, et, des bastions du bordj d'El Meridj, nous apercevions les feux de leurs douars. Bien des fois, cachés dans les bouquets de lauriers roses, nous vîmes leurs filles et leurs femmes descendre la rive pour puiser de l'eau. Le plus souvent, des hommes armés de longs fusils les escortaient; mais, soit qu'ils fussent occupés ailleurs, ou qu'ils eussent à protéger leurs troupeaux contre les rapines des Ouled bou Ghanem, il arrivait deux fois sur cinq qu'elles venaient seules de notre côté.

Nous nous montrions alors, les appelant, leur envoyant des baisers. Les jeunes riaient, mais les vieilles, irritées, nous accablaient d'injures:

—O les chiens, fils de chiens! O les maudits! les chrétiens vils! allez vous faire circoncire avant d'oser regarder des femmes sans voiles, immondes roumis! L'heure de la justice sonnera! les corbeaux mangeront vos yeux et les chacals râcleront vos os!

C'est sur ces entrefaites que le caïd Salah passa près de nous escorté d'un seul cavalier. Éconduit par le bureau arabe de Tebessa, il venait raconter sa mésaventure au commandant du bordj.

—O les enfants du péché, nous dit-il d'un ton de bonne humeur, qu'avez-vous fait pour exciter la colère de ces chassieuses?

Et il mit pied à terre, s'assit au milieu de nous, accepta une cigarette tout en examinant de son oeil de vautour, les unes après les autres, les femmes des Ouchtatas. Il y en avait de fort jolies, jeunes et fraîches comme des matins de mai, vierges à peine nubiles, qu'avaient dorées, au plus douze ou quinze soleils.

Deux surtout nous charmaient, deux soeurs au même gracieux visage, aux suaves et harmonieux contours. Nous les montrâmes au caïd, tandis qu'elles nous regardaient de loin de leurs grands yeux timides et étonnés:

—Sur la tête de mon père, murmura Salah, le paradis a ouvert une de ses portes. Il en est sorti deux houris.

Il les examina longtemps en silence, et en connaisseur, puis, se tournant vers son daïra assis à quelques pas en arrière, tenant les brides des chevaux:

—Regarde, dit-il. Des lacs salés à la mer, as-tu vu plus belles pucelles?

—Mes yeux en sont éblouis, répondit l'autre.

—Regarde encore pour les reconnaître.

—L'image est dans le coeur, elle ne s'effacera pas.

—A cheval!

Nous accompagnâmes le caïd au bordj.

—Si ce sont les Ouchtatas qui ont volé ton étalon, lui dit le commandant, tu peux renoncer à jamais le voir. Quelle action avons-nous sur eux? Il ne nous est pas permis de passer la frontière.

—Que le diable me saisisse par les pieds, au moment de la charge, si je ne rentre dans mon bien. Je ferai tout, oui tout. Ne sais-tu pas que les gens des tribus voisines me bafouent. Ils disent: «Salah-ben-Omar se fait vieux et les hommes de son douar dorment comme des femmes après le plaisir. A deux pas de la natte où il repose, on lui a volé son cheval de guerre!» Ah! c'est le Seigneur des étalons et tu ne trouverais pas son égal dans les six escadrons de spahis. Que de fois, dans les grandes razzias du Souf, il a mangé quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, pendant des semaines et des mois, la selle au dos, ne broutant dans les courtes haltes que les feuilles de palmiers nains! Merzoug! Merzoug! c'est mon frère, c'est mon fils! mon compagnon des jours noirs! Et tu veux que je ne l'entende plus se secouer bruyamment quand j'ai mis pied à terre, faisant trembler l'acier des étriers, et le sabre, et le croissant d'argent de sa têtière rouge que la plus jeune de mes femmes a brodé pour lui! Et pendant que je suis là à te conter mes douleurs, un autre, assis sur son dos, le pollue!

—Que veux-tu que j'y fasse?

—Commandant, laisse-moi agir sans te mêler de rien, et, s'il plaît à Dieu, je prouverai qu'il y a d'aussi habiles voleurs chez les Ouled-Rahan que chez les Ouchtatas!

—Je n'en ai jamais douté, répondit en riant le commandant, mais qu'entends-tu par ces paroles: «Laisse-moi agir.»

—Il m'est venu en route une idée que je crois lumineuse. Autorise-moi à descendre avec quelques cavaliers dans la rivière à un jour de mon choix, et j'y trouverai mon cheval.

—Ton cheval! Le voleur est-il donc assez hardi pour le mener boire à l'Oued Mellegue! Je te donne liberté entière, mais pas de coups de fusil, surtout. Ne va pas me mettre sur les bras une affaire avec les tribus tunisiennes.

—Sur la tête du Prophète, je te jure qu'il n'y aura pas un grain de poudre de brûlé et que pas une lame ne sortira du fourreau. Qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, s'il t'arrive à mon sujet aucune fâcheuse aventure!