III
Huit jours après, grande rumeur dans le douar du caïd Salah-Ben-Omar.
Quelque chose d'extraordinaire, d'inusité, d'étrange, s'y passait.
Une trentaine d'hommes entouraient le dardiaf (tente des hôtes), parlant haut, gesticulant, se poussant, comme eussent fait des roumis ivres ayant perdu toute dignité et tout respect de soi.
On y voyait de très vieux et de très jeunes; des barbes blanches, des barbes grises, des barbes noires et des mentons à peine ombragés.
Et on entendait dans la dispute:
—A mon tour, maintenant.
—Par la face d'Allah, pourquoi te céderai-je ma place?
—Que le Puissant vide ta selle! je faisais parler la poudre que tu étais encore pendu aux mamelles de ta mère.
—Tu te condamnes. N'as-tu pas honte? Laisse le bien des jeunes. Tes épouses réclament leur droit. Ne les entends-tu pas crier et dire: «Il vole notre maigre part.»
—Tais-toi! Les épouses n'ont que faire ici, c'est le butin. Il est à tous.
—Arrière les mentons sans poils; place aux anciens!
—L'amour aux jeunes!
—Aux vieux d'abord! Ils ne peuvent attendre, leurs heures sont comptées.
—Caïd!
—Paix, enfants! le fruit est coupé. Qu'importe la deuxième ou la vingtième tranche, s'il y a une tranche pour chacun.
Mais ils n'écoutaient la voix respectée que pendant quelques minutes; une discussion nouvelle s'élevait bientôt et le tumulte recommençait.
De chaudes bouffées passaient dans l'air comme dégorgées de la bouche d'un four, et au milieu d'une molle langueur pesant sur les poitrines, couraient tout à coup des souffles de vie bestiale, un vent brutal qui faisait frissonner l'échine et poussait la chair vers la chair.
Et haletants, pressés, la lèvre humide, l'oeil ardent, ils assiégeaient la tente d'où venait un bruit de plaintes et de gémissements; de temps en temps un homme sortait aussitôt remplacé par un autre.
Quatre deiras en burnous bleu et armés de longues triques empêchaient les femmes d'approcher. Mais elles hurlaient de furieuses injures, couvrant de leurs clameurs aiguës et irritées les vociférations des hommes.
—Ah! les maudits! oh! les chiens, fils de chiens! On les reconnaît à l'oeuvre.
—Nous demanderons le divorce.
—Comment se fier à la justice du cadi?
—Le cadi est homme comme eux. Il les approuvera et nous donnera tort.
—Infâme! désormais ta couche sera faite à gauche et j'étendrai la mienne à droite avec une selle entre nous.
—Qu'au moment du plaisir, Eblis le lapidé (Satan) te morde à la nuque; que tu rencontres une épine sous ta virilité!
D'autres, adolescentes, disaient:
—Pauvres toflas! pourquoi les faire souffrir? ce ne sont pas des filles de roumis. Elles sont Arabes et adorent le vrai Dieu, comme nous.
—Allons! folles! est-ce qu'elles souffrent?
—N'entendez-vous pas leurs plaintes?
—La joie les fait crier!
Elles ricanaient, celles qui ripostaient ainsi; c'étaient les vieilles. Quand on a longtemps souffert, qu'on ne croit et qu'on n'espère plus rien, la pitié s'en va du coeur.
Et hideuses, osseuses, abominables, avec leurs grandes cuisses grêles et leurs longues mamelles aux pis noirs, desséchées par les bises, racornies comme de vieux cuirs, brûlées par soixante soleils, elles faisaient, frappant à petits coups leurs doigts sur la bouche, retentir les échos du Bou-Djaber du cri joyeux et saccadé des fantasias et des noces!
—A la nage, jeunes gens, à la nage! allez! sus! sus? Ramassez les biens du pauvre! You! You! You! You! You! You!
Et lorsqu'elles se taisaient pour reprendre haleine, des cris poignants répondaient du dardiaf.
Il était environ cinq heures. Le soleil couchant riait sur les bosselures de la plaine, lançant des flammes ici, allongeant des ombres là, teignant de pourpre les tentes à raies brunes et jaunes, dorant les haillons, les burnous roussâtres, illuminant la soie des haïks, glissant dans les robes bleues et blanches, faisant étinceler les anneaux, les boucles et les bracelets de cuivre, les manches des flissas, les canons des fusils, l'acier des étriers et les broderies des selles, jetant des poignées de rubis et d'or sur tous ces oripeaux de guerre et de gueux.