IV
Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj d'El-Merridj, à une demi-portée de fusil du douar, fut attiré par le tumulte.
Il interrogea le cavalier indigène lui servant à la fois d'ordonnance, d'interprète et de guide.
L'autre écouta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec indifférence:
—Ce n'est rien, répondit-il, quelque femme qu'on viole.
L'officier était un jeune, tout frais émoulu de l'École Militaire.
Bien qu'étranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de leur langue, on l'avait nommé sous-lieutenant de spahis. C'est autant à l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien à l'Afrique, qu'à l'incapacité de hauts et bas fonctionnaires qui y entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remède, la ruine de l'Algérie.
Comme son interprète s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appelé Petit Sabir, il crut avoir mal compris et répéta sa question.
—Une femme qu'on viole! répéta distinctement le spahis.
Puis, écoutant de nouveau, penché sur sa selle, prunelles brillantes et narines ouvertes.
—C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-être plusieurs… Ah! on s'amuse là-bas, conclut-il avec un soupir.
—Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays! s'exclama l'officier indigné, en poussant son cheval dans la direction du douar.
—N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.
Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre.
Le spahis le suivit au galop, continuant à l'avertir:
—Ecoute-moi; sur ta tête et la mienne, écoute-moi. Tu n'as pas de barbe au menton. Un officier qui connaît les Arabes peut seul oser ce que tu fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colère qui passe dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a été exprimée par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton képi et la soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne.
L'officier n'écoutait pas; il était déjà sur les tentes. Une vingtaine de chiens fauves, s'élancèrent saluant les étrangers de leurs aboiements furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres, plus féroces, sautaient jusqu'à l'étrier pour déchirer la botte.
—Holà! gens du douar! appelez vos chiens, canailles!
Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze bédouins s'avancèrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les chiens de la voix et du geste.
—Que se passe-t-il? demanda impérieusement le sous-lieutenant, roulant les yeux et grossissant sa voix.
Ils toisèrent de la tête aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond comme une jouvencelle des Ouled-Aidoun[4].
[Note 4: Tribu de Kabylie.]
—Les routes sont à tout le monde, répondirent-ils. Quand nous t'avons aperçu, là-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a songé à sortir du douar pour aller te crier: «Où vas-tu?» Tu peux passer en paix, sans t'inquiéter de nos affaires. Marche! marche! Si tu désires atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval!
Mais lui, pâle de l'insolence de ces Bédouins et s'adressant à son interprète:
—Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec plus de politesse.
—Nous respectons le bureau arabe, répliqua l'un des anciens, mais pourquoi appelle-t-il de France des enfants à la mamelle pour commander aux hommes? La barbe à la barbe! On n'a jamais entendu dire que les choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets pied à terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosité seule te pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien un mercanti dit à l'autre: «Voleur, fils de voleur», et l'autre répond: «Banqueroutier, fils de banqueroutier.» Souvent ils sont ivres et se battent entre eux. Je vais à mes affaires sans tourner la tête; les disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris à épeler le Koran sublime, tu y aurais trouvé ces paroles. Va!…
Le jeune officier était brave et le désir de savoir le poussait. Malgré les représentations de son guide et l'attitude menaçante des gens du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe témérité de l'inexpérience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se servant du seul mot qu'il connût pour l'avoir entendu crier à chaque pas dans les rues de Constantine:
—Balek! balek! Place! place! Et il ajoutait:
—Bureau arabe! bureau arabe!
Il se parait à faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en effet, tous s'écartaient devant lui.
Quelques-uns, cependant, à la vue de son blanc visage, faisaient le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil chargé d'éclairs, s'interrogeaient. Si l'un avait dit: «Frappe!» dix auraient ajouté: «Tue!» Et tous auraient frappé. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne se fit pas.
Au contraire, le caïd, qui égrenait tranquillement son chapelet, assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se compromettre, au cas où les choses eussent pris fâcheuse tournure, le caïd éleva la voix:
—Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe? Nous ne faisons pas de plis à nos coeurs pour cacher nos desseins et n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour âme, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a répondu: «Garde mieux tes chevaux.» Il répondra aux Ouchtatas, s'il est juste: «Gardez mieux vos filles.» Que chacun ait soin du sien.
Et un cheik, à barbe couleur poivre et sel, ajouta:
—L'Arabe, son frère, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux, des os déjà rongés; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repaît sans crier victoire… Laisse-nous!
—Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, répliqua le sous-lieutenant. Allons, place!
On le laissa approcher, et même un jeune homme, près de la tente, en souleva avec complaisance un coin… lui dévoilant une ineffaçable scène.