II

Le caouadji ne bougeait pas, une tasse vide d'une main et la minuscule cafetière au long manche de l'autre, il interrogeait du geste le thaleb, étonné sans doute d'entendre un tel ordre sortir d'une bouche d'où ne coulaient d'habitude en public que des versets du Koran et des préceptes de morale.

Mais celui-ci surexcité par la fumée de la plante vénéneuse, cria, l'oeil étincelant de colère:

Caouadji, fils du diable, n'as-tu pas entendu. Le Roumi ici présent est mon ami; que dis-je? il est mon frère. Il demande des danseuses, il paye. Qu'on appelle des femmes.

—Oui, oui, répétèrent les Bédoins, le Roumi a payé. Des femmes, caouadji, fils du diable! des femmes!

Ils étaient tous complètement réveillés maintenant, et la lubricité allumait des lueurs phosphorescentes dans leurs prunelles tout à l'heure éteintes.

«Il a payé, il a payé» disaient-ils; cependant je pensais bien que ma poignée de menues pièces ne suffisait pas et je comprenais l'hésitation du cafetier. Mais le thaleb avait commandé comme moi, on le savait riche, et sans nul doute, il prendrait sur lui une partie des frais.

Je me tournais de son côté. Il me regardait en souriant et hochait la tête. Je voyais à ses yeux que l'ivresse le gagnait. «Ça va bien, murmurait-il, ça va bien, nous allons nous amuser»; et, en effet, je l'ai déjà dit, la joie débordait en moi.

«Des femmes! des danseuses!» Cet appel jetait dans l'antre une sorte de magie. L'orchestre s'était subitement tu, comme si les artistes se recueillaient, réservant leurs plus belles symphonies. Le joueur de rhebeb, sexagénaire au front sillonné de rides, passait amoureusement la langue sur sa moustache blanche, comme s'il y sentait le baiser d'une jouvencelle; le joueur de flûte, adolescent imberbe, agitait cyniquement son instrument avec des gestes du plus complet naturalisme, en affectant des airs pâmés, et l'homme à la tarbouka, vieux nègre à face tatouée, roulait ses gros yeux blancs d'une façon si comique, tout en promenant sur la peau d'âne son large pouce qu'il portait ensuite à ses lèvres avec les marques du plus grand ravissement, que je me tordais de jubilation. _____

En dépit de l'ivresse qui m'avait si soudainement saisi, je percevais très distinctement toutes choses, et en même temps, le souvenir d'une conversation précédente avec le thaleb se présenta dans ses moindres détails à mon esprit. C'était au sujet d'une danseuse mauresque, dont la beauté et la grâce lascive avaient fait une profonde impression sur moi quelques jours auparavant dans un café arabe de la porte d'El-Kantara; aussi, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je vis descendre l'escalier la jolie bayadère et venir se placer en face des musiciens qui attaquèrent aussitôt un morceau des plus enlevés.

Cette apparition inattendue jeta d'abord un trouble dans mes idées, mais je me l'expliquais immédiatement par ce fait que la cave où nous fumions du kif ne pouvait être que le sous sol d'un café, et me remémorant la configuration des lieux et la disposition des ruelles parcourues en compagnie du thaleb j'arrivais à cette découverte que nous nous trouvions précisément sous le café même où j'avais pour la première fois admiré la danseuse, et me rappelant avec quel enthousiasme j'en parlais la veille à mon ami Ali-bou-Nahr, je jugeais qu'il avait voulu me ménager cette agréable surprise et jouissait intérieurement de mon plaisir.

Je me disposais à lui adresser un mot de remercîment, mais je lui trouvais une figure si complètement abrutie que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Contrairement à l'usage des fumeurs de kif, il avait gardé dans ses dents sa pipe, et bien qu'elle fût éteinte, il s'obstinait, avec un entêtement idiot, à vouloir en tirer des bouffées.

Cependant, le ravissement qui m'inondait avait redoublé depuis l'arrivée de la danseuse et je ne me lassais pas de la dévorer des yeux, le cou tendu, mon âme sur les lèvres. Sa vue m'emplissait de délices et la jouissance était telle que tout désir charnel se taisait. Je compris, un instant, la béatitude des bienheureux du ciel chrétien où l'unique contemplation du Père Eternel suffit à leur joie. Mais ce ne fut qu'un instant, car je revins bien vite aux beautés plus profanes du paradis de Mahomet dont l'aimée présente me semblait un vivant et parfait spécimen.

Elle portait le costume que je lui connaissais: robe de soie mi-partie bleue et mi-partie jaune, serrée sur ses reins par une foutah verte.

On découvrait sous la gaze, par l'échancrure ouverte jusqu'au nombril, les globes luisante des seins, et sous la foutah très tendue, le développement presque exagéré des hanches.

La ceinture dorée large d'une main et très lâche descendait jusqu'au bas du ventre. Ses bras charnus et superbes, étaient nus jusqu'à l'épaule, nus aussi les mollets et les petits pieds bien cambrés, dont un anneau d'argent battait la cheville, car elle venait de laisser près de l'orchestre ses babouches rouges brodées d'or.

Je la voyais bien mieux que la première fois, d'abord parce que j'étais plus rapproché d'elle, puis mes sens avaient acquis une telle acuité que j'aurais pu lire les caractères arabes des sequins scintillant en un cadre mouvant et gracieux autour de son visage d'une correction sculpturale, et même je respirais le musc que dégageait sur sa poitrine un petit sachet de soie, et bientôt les capiteux parfums des moiteurs de son corps échauffé par la danse.

C'était ce pas arabe toujours le même, mais si empreint de volupté que jamais on ne s'en fatigue. Et la belle fille souriait à demi pamée dans ses poses extatiques, faisant tournoyer son foulard bariolé, tournant elle-même lentement, avec des frémissements lascifs et troublants de hanches, au son de l'orchestre endiablé.

J'étais si abîmé dans l'ardente contemplation que je ne m'aperçus pas sur-le-champ de l'éclat extraordinaire répandu dans tous les coins de la salle souterraine. Les deux verres ébréchés remplis d'huile nauséabonde, où nageait une mèche fumeuse, avaient disparu, ou du moins je ne les voyais plus, effacés qu'ils étaient par l'éblouissante clarté de girandoles de feu allumées de toutes parts.

Mais je n'eus pas le temps de m'extasier de ce spectacle. Un plus merveilleux m'attendait. La salle, peu à peu, se transformait en gynécée. Elle s'emplissait de jeunes et jolies femmes, que je voyais descendre une à une les marches de pierre du petit escalier.

D'où sortaient-elles? Constantine envoyait-elle toutes ses danseuses de café maure? Le thaleb m'avait donc conduit au quartier-général des bayadères? Je me posais ces questions sentant croître en moi de nouvelles sensations de volupté et dans mon enthousiasme je secouais brutalement mon compagnon, indigné de le voir aspirer encore stupidement des bouffées imaginaires de sa pipe éteinte, l'air somnolent, les yeux mi-clos, en apparence indifférent à ce défilé de houris.