XVI

AU PAYS DU KIF

«Avez-vous jamais vu la long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues creusées, aux regards éteints et stupides; les uns accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre des piliers, et fléchissant, à demi, sous le poids de leur corps exténué?»

Ces spectres qui s'agitent dans les pages fantastiques des contes de Charles Nodier, je les rencontrais chaque jour dans les rues de Constantine, mais ceux que je voyais marcher en trébuchant et enveloppés ainsi que des fiévreux tremblants de froid dans leurs burnous collés sur leurs membres osseux, n'étaient pas comme les hallucinés d'Athènes ou de Larisse des victimes imaginaires de la vengeance des sorcières de Thessalie, c'étaient des possédés heureux ou plutôt inconscients de leur abrutissement, des esclaves abandonnés de leur plein gré, à un maître plus puissant que tous les dieux de l'Olympe, et tous les génies de l'Orient, et toutes les fées de l'Occident, et tous les magiciens et toutes les sorcières, le roi Kif.

Longtemps, bien longtemps, je brûlais du désir de pénétrer dans les mystérieux domaines de ce souverain si séduisant qu'on se livre à lui corps et âme; mais il est fermé aux profanes et l'initiation ne peut se faire en un jour; aussi mes tentatives et mes efforts demeuraient sans résultat.

—C'est que tu n'as eu personne pour te servir de guide, me dit mon ami le Thaleb El Hadj Ali bou Nahr, homme savant et sage, ayant plus étudié dans le Livre de la vie, éternellement fermé aux sots, que dans les manuels de morale, épicurien-musulman, contempteur des préjugés et des imbéciles, autant qu'amateur de bons vins et de filles jolies.

Quelques jours après, par un soir pluvieux de janvier, comme je m'étais mis à l'abri sous l'auvent d'une boutique indigène de la rue des Mozabites, m'amusant au babil de deux jeunes négresses, en attendant la fin de l'averse, une voix grave s'éleva derrière moi.

—Eh! à quoi gaspilles-tu ton temps, mon fils. Des négresses, fi donc! Laisse ce fruit aux vieillards qui ont besoin de piment. Viens avec moi, je te montrerai mieux.

—Où vas-tu?

—La tristesse tombe avec la pluie et c'est aux gens d'esprit à se distinguer du vulgaire imbécile en ne se laissant influencer ni par les hommes, ni par les éléments. Je vais entreprendre un voyage au pays du Kif, et si tu veux me suivre je t'ouvrirai les portes du paradis.

—De Mahomet?

—Sans doute. C'est le seul séduisant et le seul mis à la portée de l'intelligence humaine, ce qui prouve combien Mohamed fils d'Abdallah, est supérieur à Jésus fils de Joseph. Marchons.

Nous descendîmes dans les bas quartiers où s'était encore conservé intact l'étrange et pittoresque cachet de la vieille cité numide en dépit de l'axiome de Théophile Gautier, que toute barbarie traquée par la civilisation se réfugie sur les sommets, et nous nous arrêtâmes dans une ruelle déserte en face d'une boutique ou mieux d'une niche de six à sept pieds carrés pratiquée dans l'enfoncement de la muraille d'une maison presque croulante. Elle était surhaussée d'environ un mètre au-dessus de la chaussée, et deux vénérables Bédoins crasseux, mais graves et impassibles comme des muets du sérail, assis sur un débris de natte d'alfa, jouaient majestueusement aux échecs. L'un d'eux évidemment le propriétaire, sourit noblement, posa la main sur son coeur, puis la tendit à chacun de nous pour nous aider à escalader l'énorme pierre formant degré, et nous pénétrâmes dans la boutique.

J'ai dit boutique, car la niche ressemblait à tous les réduits où les négociants arabes se livrent aux douceurs du commerce; mais ici rien au dehors, ni au dedans, ne pouvait attirer l'acheteur. Quelques paquets de plantes sèches suspendues à la muraille rugueuse laissaient supposer qu'on se trouvait chez un herboriste, mais un herboriste adonné aux pratiques suspectes et ténébreuses, entrepreneur d'avortements, fabricant de philtres, poseur de ventouses, marchand d'amulettes, demi-sorcier, demi-médecin.

L'aspect général était suffisamment louche. Une simple lampe formée d'un verre ébréché suspendue au plafond par un fil d'archal et où, dans de l'huile nauséabonde, tremblotait une mèche fumeuse, projetait sa faible lueur sur l'échiquier et les joueurs, laissant le reste dans l'ombre.

Ceux-ci d'ailleurs, dès que nous fûmes entrés, ne prêtèrent plus la moindre attention à nous et s'absorbèrent dans leur partie. Aussi, sans autre préambule, nous avançâmes dans l'autre et c'en était bien un, en effet, car faisant brusquement un coude, il s'enfonçait dans des profondeurs ténébreuses qu'une seconde lampe empestée rendait plus caverneuses et plus funèbres.

De l'extrémité invisible du souterrain arrivait un faible bruit de musique, tarbouka et flûte dont les notes bizarres paraissaient d'autant plus extraordinaires qu'on ne s'expliquait pas d'où elles sortaient. Mais comme j'allais tâtonnant la muraille écaillée et suintante, je sentis bientôt sous ma main une porte que mon cicérone poussa, et nous nous trouvâmes engagés dans un autre couloir du fond duquel jaillissaient la lumière et le bruit.

Un lourd rideau taillé dans un vieux tapis de Tunis fermait l'entrée d'une salle voûtée pleine d'une fumée si épaisse que je ne distinguais rien d'abord, et que j'éprouvais un étouffement assez semblable à celui qui vous saisit lorsqu'on entre pour la première fois dans l'étuve d'un bain turc. C'était plus âcre et plus agréable que le tabac, plus parfumé et plus chargé de narcotique. On sentait au bout de quelques minutes une douceur sur les lèvres et dans la tête, et un besoin de repos absolu, physique et moral.

Nous nous assîmes sur des nattes, et peu à peu je distinguai ce qui se passait autour de moi, et les choses qui m'environnaient comme au milieu des vapeurs d'un rêve. La salle n'était qu'une sorte de cave blanchie à la chaux, disposition que je m'expliquais, car, bien que l'entrée en fût dans la ruelle au-dessus de la chaussée, elle se trouvait, à cause de la pente du roc, au sous-sol d'une maison de la ruelle supérieure où l'on communiquait par un escalier de pierre en colimaçon et sans rampe. Tout à côté, un fourneau où brûlait un brasier suffisant pour éclairer toute la pièce, et près duquel se tenait un caouadji d'aspect farouche, jambes et bras nus, et, accroupis ou allongés sur les nattes, une douzaine de Bédouins, formant de petits groupes, se passaient silencieusement et d'un air abruti de minuscules pipes de terre rouge dont ils aspiraient successivement la fumée devant un orchestre de trois musiciens à face patibulaire, un joueur de rhebeb[13], un joueur de tam-tam, et un joueur de flûte.

[Note 13: Espèce de contrebasse.]

Mais tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, les fumeurs de kif, une des variétés du haschich; ce n'est donc pas eux que je veux décrire, mais l'effet produit sur moi-même.

Le caouadji nous avait apporté du café, puis du kif et des pipes; mais El-Hadj Ali dut charger plusieurs fois la mienne avant que j'éprouvasse d'autre sentiment que celui d'un assoupissement général.

Bientôt une vive souffrance me tira de cette somnolence agréable; d'horribles crampes me tordirent les nerfs et je sentis en même temps des frémissements douloureux dans tous mes membres comme si on les harcelait par des picotements d'aiguille. Le mal venait de la tête, surtout du côté du cervelet, descendait comme un métal en fusion, l'épine dorsale, et semblait couler par la moelle des os dans les extrémités.

La souffrance devint en un moment si intolérable que je dus me retenir pour ne pas crier, et ayant porté la main à ma nuque, le contact fut si douloureux que je crus la boîte osseuse crevée et que ma cervelle cédait sous mes doigts.

—Sortons, dis-je à mon compagnon, j'en ai assez, je n'en puis plus.

—Patience; ce sont les épreuves par où passent les profanes. Brave-les, et tu entreras au royaume enchanté du Kif.

—Non, non, au diable le royaume et ses enchantements.

—Aspire encore quelques bouffées de cette pipe; le mal se dissipera.

Mais ma chair me brûlait avec une telle intensité que lorsque je voulus prendre la pipe, elle me produisit l'effet d'une tige rougie au feu.

Ce fut la dernière épreuve. Le mal s'en alla peu à peu, faisant place à une sensation de bien-être beaucoup plus douce que celle éprouvée d'abord. Aux bouffées qui suivirent, je me sentis gagner par une immense et indicible joie, une jouissance intime et prolongée, un oubli complet des misères et des nécessités de la vie, et pris d'un amour universel. Voulant faire partager mon bonheur à tous les hôtes présents qui m'avaient paru assez déguenillés et misérables, j'appelais le caouadji, et fouillant dans mes poches, je lui jetais comme un sultan une poignée de gros sous et de petites pièces blanches, lui ordonnant de régaler l'assemblée de café, de kif, d'anisette, et d'envoyer chercher des danseuses!

—Oui, des danseuses, cria le Thaleb, qu'on fasse venir des danseuses!

Les fumeurs de kif levèrent la tête. Cet ordre les arrachait à leur stupide somnolence. Je jouissais délicieusement de leur surprise et je me disais: Ah! ah! On va enfin s'amuser dans cette caverne; les drôles ne sont pas si abrutis qu'ils en ont l'air.

—Des femmes! redit impérativement El Hadj Ali-bou-Nahr.