IX

COIN DU DÉSERT

Que la voute de la fête soit le ciel indigo ou la nuit semée d'étoiles, qu'elle soit le dôme doré de la Kouba ou la verte ogive des festons de vignes enguirlandés de grappes ovales, les danses les plus lascives s'enveloppent d'une biblique grandeur.

L'Arabe, même en ses vices monstrueux, est rarement bas et vulgaire. Les chairs lui brûlent, la passion le terrasse, le désir l'étrangle; il bave comme un lion, jamais comme un chien. Il a une façon à lui de secouer ses haillons et sa vermine qui ne ressemble en rien à celle des pouilleux de l'Europe, et jusque dans ses crimes, ses laideurs et ses misères, il porte la marque altière de Caïn. _____

Ce soir-là, la fête touchait à sa fin et le couchant se baignait dans de grandes nappes rouges. L'horizon flamboyait comme un décor de féerie et l'immensité enflammée des sables se fondait dans l'immensité enflammée du ciel.

On eût dit que là-bas Sodome, Gomorrhe et les cinq autres villes maudites éteignaient lentement leurs brasiers dans le lac asphaltique.

Ivre de mangeailles, de haschisch, d'amour, allongé sur une natte de tiges d'alpha, le dos appuyé contre ma selle, je rêvais, les yeux demi clos.

Alors Braham Chaouch, le vieux coupeur de têtes, posa sa main sur mon bras.

—Regarde, dit-il.

—Laisse-moi, que puis-je voir de plus beau que ce soleil couchant? Les filles des Ouled-Nayls ont grisé mes yeux et mon coeur. Elles sont parties emportant leurs tentes; je veux m'endormir dans l'oubli au bruit sourd des tamtams des chanteurs.

—Non, veille et regarde. Des chorées de femmes, tu peux en rassasier ta vue dans toutes les cités mauresques et aux portes de tous les ksours, mais le spectacle que voici est plus rare. _____

Et au travers du nuage qu'avaient laissé sous la tente le tabac, le kiff et la poudre, je vis défiler un à un, fantômes silencieux, les danseurs Fréchiches.

«Abandonne la danse aux femmes, a dit le prophète; souviens-toi que l'homme qui danse est ridicule et foule aux pieds sa dignité comme s'il sautait sur un tapis.»

Mais ce n'est pas seulement par la danse que les Fréchiches foulent leur dignité. Le visage rasé comme jadis les prêtres de Cybèle, ce qui suffirait pour les livrer au mépris des Arabes, ils s'affublent de la longue robe des femmes mauresques serrée aux hanches par la foutah de soie bariolée. Leurs poignets et leurs chevilles sont ornés de bracelets et quelques-uns de ceux qui passaient devant moi, les plus jeunes, portaient aux oreilles de grands anneaux d'argent. La tête était coiffée du turban des Koulouglis.

Ils se rangèrent en demi-cercle devant la tente du caïd, et au son de la tarbouka et d'une sorte de flûte de Pan dont jouait merveilleusement un jeune chamelier, l'un deux s'avança et commença la mimique lascive des courtisanes du Souf. Bientôt un autre se joignit à lui, puis un second couple, et tous enfin ce mêlèrent en un chassé croisé d'immondes vis-à-vis.

Le caïd Otman et ses cheiks, accroupis sur leurs talons, regardaient, le sourire de mépris aux lèvres. Des cavaliers du goum et des spahis enveloppés dans leur burnous rouge garnissaient le fond de la tente et entouraient les danseurs; et ces têtes bronzées, ces mâles visages d'hommes de guerre formaient un étrange contraste avec les fronts blêmes et les traits flasques des efféminés.

Je crus voir le lubrique David et ses éphèbes juifs dansant devant l'arche sous les regards étonnés des soldats des Gentils.

Tout à côté, une chèvre blanche allaitait son chevreau. Le biquet donnait de grands coups de son mufle rose dans le pis gonflé, et, se reculant en tirant le tétin, heurtait le bras du joueur de tamtam, qui le repoussait doucement. De grands lévriers roux et féroces rôdaient autour de la tente et s'approchaient sournoisement pour flairer les hôtes. _____

La nuit descendait; les fournaises de l'occident et avec elles, les spectres des cités maudites écroulées dans une nappe pourpre, à chaque seconde, s'amincissaient.

Toute chargée des parfums capiteux des herbes que le soleil avait séchées dans le jour, la brise se leva et emplit la tente.

L'ombre croissait rapidement; des bougies que de jeunes garçons venaient d'allumer s'éteignirent, et tout à coup le joueur de tarbouka cessa de frapper la peau de ses doigts. Une flûte faite d'un roseau reprit un air triste et doux comme une voix de castrat, les danseurs s'arrêtèrent essoufflés, et l'un des infâmes psalmodia lentement une chanson d'amour. Puis, tous s'assirent à l'écart autour d'un foyer de braises rouges, se passant à la ronde de petites tasses de café et des pipes bourrées de haschisch.

La lueur du brasier jetait des teintes sanglantes sur leurs visages blafards frappés du sceau des basses luxures, et des cavaliers du goum se glissèrent auprès d'eux. _____

Mais voici qu'un bruit sourd, un bruit de voix et de pas se lève. Tous dressent l'oreille, et les Fréchiches, le cou tendu et l'oeil inquiet, interrogent l'espace dans la direction de l'oasis.

Alors celui qui était leur chef cria au caïd Otman:

—Homme! il a été convenu que nulle femme n'aurait sa place ici.

Il se fit un grand silence comme à l'approche des catastrophes et le caïd répliqua:

—Sur la tête du Prophète! Je jure qu'aucun de nous n'a accumulé assez de honte sur son front pour convier ici ses épouses ou ses soeurs. L'écorce de l'homme est faite de chêne, il peut tout braver sans trop de dommages; mais celle de la femme est une feuille de rose, elle se salit aux sales contacts. Celles qui viennent ne sont pas de nos ksours; personne ne les a invitées.

Et spahis, chaouchs, mokalis, goums, entendant ces paroles, riaient.

Les Fréchiches, eux, ne rirent pas. A la hâte, ils entassèrent pêle-mêle dans leurs larges sahas de poils de chameau leurs ustensiles, tapis, tentes, piquets et provisions de route, et en chargèrent avec une précipitation affolée leurs mules.

Mais avant qu'ils aient pu se hisser sur leurs charges, car on leur interdit de souiller de leur enfourchure infâme le noble cheval, monture des guerriers, quinze ou vingt femmes escortées de grands lévriers, de cette bonne race qui mange les hommes, se ruèrent comme des bacchantes en poussant des cris aigus. C'étaient les courtisanes de la fraction des Ouled-Nayls qui, depuis la veille, avait planté ses tentes sur le territoire de l'Oasis.

Et armées, les unes de bâtons, les autres de branches d'épine, d'autres encore de tessons remplis de fiente humaine, elles tombèrent à grands coups sur les fuyards, excitant contre eux les slouguis.

—Aux chiens les infâmes! hurlaient-elles. Les infâmes aux chiens!

Et l'on vit un spectacle étrange et à jamais inoubliable, dans ce coin du Bled-el-Djerid: des hommes glabres, costumés en femmes, poursuivis par des femmes et des chiens furieux, courir éperdus dans la nuit, à travers les sables.