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MARDI-GRAS

Je ne me souviens plus en l'honneur de qui fut donné le dîner, si c'était en celui de l'abbé Bidoux, curé de Souk-Arras, ou Chipotot, inspecteur de colonisation, ou bien encore pour fêter l'arrivée du petit baron Lampinet, tout frais émoulu de Saint-Cyr et tombé de la veille au Bordj. En tout cas, on avait choisi le jour du mardi gras et le repas avait été digne des officiers du 4° escadrons du 3° spahis. Aussi l'un de ces messieurs, qui sortait des guides de la garde, ayant déclaré que ce festin lui rappelait les mess impériaux, mais qu'il y manquait la musique, le capitaine Fleury, chef de popote, promit un orchestre au désert.

Il appela le chaouch Ali-ben-Ali, lui donna à voix basse quelques ordres et l'on continua de manger et de boire… de boire surtout, car il faisait soif; par les fenêtres ouvertes arrivait avec la nuit une molle et chaude brise qui jetait dans le gosier des poignées de poivre de Cayenne.

Aussi les convives déjà très échauffés quand on alluma le punch, pour calmer la surexcitation de leurs nerfs réclamèrent-ils à grands cris la musique promise, et l'abbé Bidoux fredonna:

Retentissez, harpe sonore,
Jusques aux ciel;
Chantez celui que l'on adora
Dans Israël!
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La porte s'ouvrit; il y eut un moment de grand silence. Le curé de Souk-Arras se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos, les mains sur son abdomen, se préparant, comme Saül, à faire sa digestion au son de la harpe sonore. L'inspecteur Chipotot raffermit ses lunettes, le petit sous-lieutenant se trémoussa, tandis que le grand Badenco, lieutenant en premier, lui allongeait de grands coups de pouce dans les côtes en disant: «Nous allons rire, petit cornichon.»

Depuis deux minutes cependant, la porte était ouverte et rien n'entrait; non, rien si ce n'est d'étranges et acres parfums où l'essence de musc se mêlait à la quintescence de bouc, et en même temps un bruit de chuchotements, de rires étouffés, de poussées avec un frémissement de tarbouka (tambour de basque).

—Allons! entrez, entrez donc, dit Fleury.

Les rumeurs cessèrent. On entendit une sorte de marche saccadée, et l'une derrière l'autre parurent, le rire aux lèvres, étalant leurs dents blanches et frappant en mesure sur la tarbouka, dix jeunes négresses enveloppées, de la tête aux pieds, dans ces grandes pièces de cotonnade bleue quadrillée appelées moulaïas.

En dépit du rire muet stéréotypé sur leurs lèvres, elles semblaient aussi craintives et honteuses que des pensionnaires du Sacré-Coeur en leur premier tête-à-tête avec leur cousin le cuirassier; mais les officiers les ayant encouragées de la voix et du geste, elles se rangèrent le long de la muraille et s'accroupirent sur le plancher, les regards fixés sur le punch qui flambait. _____

Oh! la belle ligne de faces truculentes, de nez épatés, de grosses lèvres gourmandes, de dents éclatantes et de croupes énormes! Elles avaient laissé à la porte leurs sandales de cuir jaune et l'on voyait la plante blanche de leurs pieds nerveux aux jarrets maigres comme ceux des juments de race, vaillantes à la fatigue et au plaisir. Les flammes bleuâtres de l'alcool et les jaunes languettes des bougies n'étaient qu'ombres devant l'éclat de ces vingt prunelles, qu'allumèrent la curiosité et la convoitise lorsqu'elles virent verser dans les verres des cuillerées de liquide en feu.

D'abord, elles firent des mines horrifiées lorsqu'on leur passa des coupes pleines. Mais l'abbé Bidoux, ayant juré que cette liqueur n'était qu'un simple sorbet pour lequel la belle Aïcha, quatrième épouse du Prophète, professait une estime toute particulière, elles se laissèrent convaincre, et après une série de grimaces variées destinées à dissimuler une satisfaction trop visible, elles vidèrent rapidement les coupes, puis passèrent la langue sur leurs lèvres comme des chattes qui ont goûté à un pot de crème, tandis que le marabout chrétien riait comme un fou de ce bon tour joué à Mahomet.

Alors, yeux allumés et face épanouie, elles entonnèrent en choeur, en raccompagnant de la tarbouka, une mélodie étrange, aux notes un peu monotones, mais empreintes d'une harmonieuse douceur. _____

Après une seconde tournée acceptée cette fois sans hésitation, deux d'entre elles se levèrent et, s'étant approchées du commandant du Bordj, lui baisèrent préalablement les mains et l'épaule droite et lui offrirent de donner le spectacle d'une danse arabe, offre qui fut acceptée avec enthousiasme, même par l'abbé Bidoux, qui avoua désirer depuis longtemps assister à cette sauvage folie.

En une seconde, toutes deux se dépouilleront de leur moulaïa et parurent vêtues de la simple komidja (chemise), qui, formée de deux pièces de coton attachées aux épaules par deux boucles de cuivre et retenues à la taille par un cordon de laine, ouverte par conséquent sur les côtés et ne dépassant pas le genou, laisse aux regards les moins discrets peu de chose à désirer.

Et se faisant face, roulant des yeux chargés de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, elles se trémoussèrent pendant dix minutes sur leurs hanches charnues, jouant, en une pantomime naturaliste, l'éternel duo d'amour.

Les doigts enfiévrés des musiciennes frappant à grands coups les tarboukas ralentissaient ou précipitaient les saccades, tandis que les anneaux de cuivre de leur bras et de leurs chevilles s'entre-choquaient avec un tintement aigu de grelots.

Les officiers riaient; le petit sous-lieutenant ne cessait de se dandiner sur sa chaise, imitant, sans en avoir conscience, les mouvements des danseuses; l'inspecteur de colonisation, cou tendu et bouche béante, tenait des deux mains ses lunettes, de crainte qu'elles ne s'échappassent de son nez, et le curé, écarlate, la tête penchée sur son assiette et les mains jointes comme s'il marmottait des actions de grâces au ciel, n'osait regarder que du coin de l'oeil.

Enfin, tournoyant sur elles-mêmes, elles s'abattirent haletantes et demi-pâmées près de leurs compagnes qui, cessant le tam-tam, tendirent leurs verres qu'on s'empressa d'emplir.

Alors l'ivresse devint complète et le simoun amoureux les fouetta. Des odeurs hircines emplirent la salle dominant celle du musc, entrant dans les poitrines avec le vent de la plaine chargé de toutes les senteurs du soir comme cette brise de Baïa, si fatale à l'honneur des Romaines, qui mettait l'amour aux flancs des vierges et faisait fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.

Pour tamiser les souffles du dehors, Fleury fit tendre des frechias aux fenêtres; mais l'air de la salle semblait saturé de cantharides, et les négresses allumées comme des torches de résine, l'oeil en feu et la lèvre sanglante, se dressèrent à la fois, et, levant à l'unisson la croupe, commencèrent, toutes les dix, une danse de chèvres en rut. _____

En bas, dans la cour du Bordj, un groupe de nègres attendait anxieux. C'étaient les époux et les frères qui, sombres et inquiets, l'oeil levé sur les fenêtres du Kébir, voyaient passer sur les épais rideaux les ombres fantastiques de leurs épouses et de leurs soeurs. Puis, subitement, les clartés s'éteignirent; on ne vit plus sur les frechias tendues que de vacillantes lueurs rouges et bleues, des lueurs de fournaise.

C'est que, là-haut, on allumait un second punch et le petit sous-lieutenant Lampinet était allé sournoisement et sans mot dire souffler les bougies. _____

Le dernier vêtement des aimées avait glissé sur le tapis fantastique et, éclairée par la flamme, leur peau noire prenait d'étonnants reflets. On eût dit des bacchantes de cuivre s'offrant dans toutes les poses à la fureur des satyres.

Pour fuir cette scène d'orgie, le curé fit de nombreux efforts. Ses jambes refusaient le service, il retombait lourdement sur sa chaise, écarquillant les yeux et poussant des oh! oh! ah! qu'on pouvait prendre pour des gémissements d'indignation ou des exclamations de joie.

L'inspecteur de colonisation, homme paisible et de moeurs honnêtes, étant également en sa qualité de civil laissé à l'écart, se leva à son tour pour ne pas être témoin de cette priapée. Prenant l'abbé Bidoux par les aisselles, il l'entraîna en trébuchant et le poussa hors de la salle. Battant les murs et à tâtons, ils descendirent l'escalier.

Au bas, une douzaine de spahis buvaient philosophiquement du café, gardant la porte d'entrée contre toute invasion indiscrète, tandis qu'un peu plus loin les nègres s'obstinaient à attacher leurs yeux sur les fenêtres d'où nulle lumière ne filtrait plus.

Et leur inquiétude redoublait, car les roulements des tarboukas avaient cessé.

A la vue du curé et de son compagnon, ils se précipitèrent, réclamant leurs femmes.

—Nous les avons prêtées pour la fête, criaient-ils, pour qu'elles jouent du tam-tam seulement.

—Ça ne nous regarde pas, répliqua l'inspecteur de colonisation.

—C'était seulement pour le tam-tam, répétèrent les nègres de plus en plus alarmés.

—Laissez-nous tranquilles, répondit l'inspecteur de colonisation.

Mais l'homme de Dieu, plus conciliant, avec des hoquets:

—Je vous fais observer que nous partons….. Nous ne sommes pas complices, mes amis, pas complices de ce qui se joue là-haut.

—Le tam-tam, redisaient les nègres; on n'entend plus le tam-tam!

Et quand ils furent hors du Bordj, le curé se voila la face:

—Les orgies de Babylone, murmura-t-il.

—Dites les saturnales du Bas-Empire, appuya l'inspecteur.

—Les lupercales! M. Chipotot!

—Ignoble! fit celui-ci.

—C'est le mot, reprit le curé dont le grand air augmentait l'ivresse, traiter ainsi des invités! Puisque nous étions douze, ils auraient bien pu commander douze négresses. Deux de plus ou de moins, qu'est-ce que ça leur aurait coûté?