XI
L'HANAFI
C'est l'heure du marché, et sur la place du Caravansérail la foule hétérogène se presse. Bédouins bronzés, à l'oeil farouche, aux burnous rapiécés; Koulouglis au visage mat et aux vêtements luxueux; Kabyles à la courte tunique; Biskris misérables, juifs crasseux et humbles, nègres philosophes, caïds et mendiants, mercantis, colons et soldats, Mauresques voilées, juives sans voiles, négresses demi-nues, se coudoient, flânent et grouillent au milieu des bourricots et des mules, des chevaux à fière allure et des chameaux accroupis. Et dans des étincellements de soleil s'entassent des monceaux de pastèques, de grenades, d'oranges, de dattes, d'oignons, des figues de barbarie, des jattes de lait aigre, des harnachements brodés d'or, des bâts éventrés, des mors de bride rongés de rouille, des étriers damasquinés, des thémaques des djebiras, des ceintures et des étoffes de soie, des armes, des galettes, des anneaux pour les bras, les jambes et les oreilles, des beignets à l'huile, des guirlandes de têtes de moutons, des chapelets d'artichauts sauvages, des tapis, des sachets de musc, des fioles d'eau de rose, des morceaux d'encens, des gâteaux de miel, et des chiens, et des puces, et des poux, et des enfants, et des bijoux, et des haillons.
Et de toutes parts se croisent des appels étranges, des clameurs de sorcières, des disputes pour un sou.
Les injures sont renvoyées de bouche en bouche comme volants sur raquettes: fripon, cocu, proxénète et juif, insulte suprême! Et les crânes se heurtent, et la foule s'amasse, les cris: Balek! balek! pleuvent de tous points à la fois, tandis que les vendeurs publics parcourent les groupes, proposant aux plus offrants la marchandise d'une voix enrouée: Bab Allah! Bab Allah!
Et au sommet de la mosquée de Salah-Bey, dont le gracieux minaret dresse sa blanche silhouette sur le fond bleu du ciel, les cigognes immobiles, perchées sur une patte et le cou dans les épaules, contemplent d'un oeil impassible cette bruyante houle de bêtes et de gens.
Et au devant de la place s'étend un coin de la ville; de sa longue terrasse on domine l'amoncellement des toitures rouges qui descendent vers le sud, brusquement arrêtées par l'étroite cassure du roc, où, à une profondeur de 200 mètres, coule sourdement le Rummel invisible; puis les pentes verdoyantes de Mansourah, et à gauche les rochers géants et sombres de Sidi-Merid. _____
Mais ce n'était pas ce panorama de la plus étrange cité de l'Algérie qui attirait mes regards. Un groupe de Mauresques babillaient près de moi; sous la monlaia quadrillée qui les enveloppait, on devinait la grâce et la jeunesse, et leurs grands yeux noirs, brûlant comme la braise, révélaient, en dépit du voile, l'attrait du visage, car avec de tels yeux jamais femme n'est laide.
Dans un dessein pervers, elles laissaient entrevoir le bas blanc coquettement tendu sur le mollet gras et la cheville aux fines attaches, où cliquetaient, joyeuse musique, des boules de cuivre en des anneaux d'argent; et le gai babillage, et le pied mignon chaussé de sabates rouges, et le coin du mollet, et le cliquetis, et les étincelantes prunelles, tout cela parlait, chacun en sa manière, et clairement disait: «Suivez-nous, suivez-nous.» Et craignant de ne pas avoir été comprise, l'une des vendeuses de ces séductions s'approcha:
—Viens chez moi, me dit-elle, j'ai du tabac blond, et du café noir; je m'appelle Ourika (petite rose) et je suis belle.
Et me voyant hésiter, elle écarta son voile…
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En ce moment, une main grassouillette, aux ongles sales, me toucha le bras et une voix que je reconnus murmura:
—Belle? oui, mais elle a au moins vingt ans, et depuis peut-être dix elle offre dans son alcôve aux Arabes comme aux Roumis, café, petite rose et cigarettes. Ecoute-moi, je veux te montrer une plus fraîche grenade, et quand tu l'auras vue, tu n'en détacheras tes yeux que pour y attacher tes lèvres.
Et tandis que les blanches Mauresques se perdaient en riant dans la bruyante foule, la noire apparition qui s'était jetée entre nous m'interrogeait du regard.
Oui, je la reconnaissais bien pour l'avoir maintes fois rencontrée, humble et cauteleuse, errer dans les galeries de la vieille caserne des Janissaires. Grâce à sa mine lamentable, elle avait obtenu des adjudants apitoyés la permission d'y entrer, et nous la trouvions à toute heure rôdant dans les chambres, mendiant des croûtes de pain, achetant les vieux galons, les vieilles bottes, les hardes, ne payant jamais que la moitié du prix convenu, volant des rogatons et des bouts de chandelles, renvoyée chaque jour et reparaissant chaque lendemain suivant le précepte de Jésus, qu'elle maudissait, s'humiliant sous l'outrage, baisant la botte levée, présentant la fesse droite si on la chassait à coups de pied sur la gauche.
Mais nul n'eût voulu toucher du pied ni du doigt cette épave quadragénaire de la race maudite, et ce ne fut qu'après la disparition successive de ceintures et de burnous qu'on la poussa dehors par les épaules en donnant la consigne au brigadier de garde de ne plus la laisser entrer. _____
Deux années s'étaient écoulées depuis. C'était toujours la même face blafarde, les mêmes yeux chassieux à la larme facile, les mêmes bajoues tremblotantes, la même voix dolente et mielleuse, le même sombre accoutrement de veuve, les mêmes hardes et la même crasse.
—Ecoute-moi donc, continuait-elle, les joies du paradis, je les ai procurées à des kébirs de ta nation, dont la confiance et la clientèle ne m'ont plus quittée, et jamais ils n'ont été aussi hésitants que toi, bien que je leur demande en douros ce que tu ne pourrais me donner qu'en sordis.
—Tu n'en parais guère plus riche.
—Ah! nous autres, pauvres juifs, nous sommes tant volés par les Arabes et les Chrétiens! Tiens, ajouta-t-elle, en désignant de la main le tribunal civil dont on apercevait la toiture à côté de celle de l'ancien palais du bey Hadj-Hamet, parmi les Hanafis qu'on voit là-bas en grande chemise noire, avec une casquette sans visière et des bavettes de nouveau-né, il en est un habillé de rouge, qui vient souvent en ma demeure quand le soleil est couché derrière Koudiat-Aty et que la ville est silencieuse. Ah! ah! celui-là sait apprécier le fruit que je sers. Viens-tu? _____
Nous descendîmes l'escalier de la place, nous dirigeant vers le quartier de la Synagogue, au bord du ravin, non loin de l'endroit où l'on précipitait les épouses adultères, et par un dédale de ruelles bordées de maisons croulantes et coupées de voûtes ombreuses, nous arrivâmes à un escalier fait de débris de pierres romaines, puis à une étable au fond de laquelle se trouvait une porte où la juive frappa.
—C'est moi, dit-elle.
—Un verrou fut tiré sans bruit; je traversai une cour minuscule, je gravis quelques marches et je me trouvai tout à coup dans une petite chambre mauresque, ornée à profusion de lourdes dorures, d'étagères, de glaces et meublée avec un luxe oriental que je n'aurais jamais soupçonné après pareil cicérone et semblable antichambre.
Deux jolis enfants de sept à huit ans, garçon et fillette, couchés à plat ventre sur un tapis à laine longue et dure, m'examinaient de leurs grands yeux curieux. Des jouets éparpillés et d'une provenance visiblement française, cheval de bois, poupée à tête de porcelaine, soldats de plomb, polichinelle, indiquaient que mon arrivée avait interrompu leurs jeux.
—Assieds-toi, me dit la matrone me désignant un large coussin recouvert d'une tapisserie en poils de chameau formant des dessins bizarres et multicolores, comme en tissent les femmes du Souf, c'est le nid d'amour, tu vois le doux nid d'amour.
Et soulevant une frechia de Tunis, tendue sur l'entrée d'une seconde petite chambre de la dimension d'une alcôve, élevée d'an pied au-dessus de la première, elle appela: Hagar! Hagar! _____
Mlle Hagar, jouvencelle d'une quinzaine d'années, très brune et très jolie, se montra aussitôt, et sans plus de préambule s'accroupit en face de moi.
—C'est ma fille,—dit la sale veuve, paraissant plus sordide encore dans ce boudoir somptueux à côté de cette adolescente, vêtue de l'opulent costume des riches juives,—la dernière de cinq, ma ressource et ma joie. Ces petits sont les enfants de l'aînée et l'espoir de ma vieillesse. Venez, chéris, embrassez le Chrétien. Il va vous donner à chacun une belle piécette blanche et à votre tante un beau gros douro. Ah! mon fils, je suis bien malheureuse, le bon Hanafi qui nous protège est parti avec son épouse au pays des Francs et ne reviendra que lorsque sera passé le mois du simoun. Ils appellent cela leurs vacances, car ils se reposent et ne jugent pas les hommes; mais pour moi, ce temps est celui de la grande misère. Oh! il reviendra, il me l'a promis; il est pieux et sa parole est sainte; mais en attendant il faut vivre, et la colombe que voici souffre, car elle ne s'abreuve que de larmes et ne se nourrit que de privations… Un douro! seulement un douro!… parce que c'est toi et pour que tu reviennes… Merci. Réjouis-toi en toute quiétude, elle est bien dressée et docile.
Elle dit, et sortit en fermant discrètement la porte, nous laissant avec les enfants.
—Renvoie-les donc, dis-je à Hagar; pourquoi ta mère ne les a-t-elle pas emmenés? Ne vois-tu pas leurs yeux brillants de curiosité indécente?
—Ah? fit-elle très surprise, tu ne les désires pas? c'est pour te plaire, cependant, que la mère nous les laisse; Monseigneur Ben Simoun notre rabi a bien raison de dire: «les méchants jouissent en se cachant du bien qui leur arrive, mais les bons préfèrent qu'on assiste à leur joie,» et c'est un bon, le vieil Hanafi, car il réclame toujours leur présence. Elle augmente, dit-il, son bonheur.