DEUXIÈME PARTIE
I
En racontant à sa femme qu'il avait rencontré chez son collègue le comte de Cheylus, ce vicomte de Mussidan, ce charmant homme du monde qui s'était trouvé là si à propos pour lui prêter cinquante mille francs, Adeline n'avait pas tout à fait dit la vérité.
En réalité, ce n'était point chez M. de Cheylus qu'il avait fait cette rencontre, c'était chez Raphaëlle, la maîtresse de ce collègue. Mais ce petit arrangement était pour lui sans conséquence. A quoi bon parler de Raphaëlle à une honnête femme qui ne savait rien de la vie parisienne? Elle aurait pu se tourmenter, se demander dans quel monde vivait son mari! Il aurait fallu des explications, des histoires à n'en plus finir. On ne peut pas demander à une bonne bourgeoise d'Elbeuf des idées qui ne sont ni de son éducation ni de son milieu. Elle n'aurait jamais compris qu'un député invitât ses amis chez sa maîtresse, et qu'il se trouvât des amis—alors surtout que c'étaient des députés—pour accepter cette invitation; la province a sur les maîtresses et sur les députés des opinions qu'il est bon de laisser intactes. Que serait l'existence d'une femme de député restant dans sa ville, si elle pouvait supposer que son mari ne se nourrit pas exclusivement de politique; s'il fait des farces, ce ne peut être qu'à la buvette, et s'il caquette, ce ne peut être qu'avec les amies arrivant de son arrondissement pour lui demander une bonne place de tribune.
Si Adeline allait parfois chez Raphaëlle, il ne faisait qu'imiter plusieurs de ses collègues qui, pas plus que lui, ne se trouvaient embarrassés à la table d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on était là plus à son aise, on faisait meilleure chère, on s'amusait plus que dans beaucoup d'autres maisons. En somme, qui les invitait? Le comte. C'était donc chez le comte qu'ils dînaient. Il ne serait venu à l'idée d'aucun d'eux que ce n'était pas le comte qui payait le loyer de cette aimable maison où ils étaient si bien reçus, et qui payait aussi cette bonne chère. Le comte était veuf, il recevait chez sa maîtresse, il aurait fallu un excès de puritanisme pour s'en fâcher.
A la vérité, ceux qui connaissaient leur Paris savaient que depuis longtemps déjà le comte de Cheylus n'était pas en état d'entretenir le train de maison d'une femme comme Raphaëlle, mais tous les députés qui connaissent à fond les dessous de la politique française et étrangère n'ont pas pénétré aussi profondément les dessous de la vie parisienne: ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant d'ailleurs avec soin, voyaient ce qu'on leur montrait une maison agréable, une femme qui, pour n'être plus jeune, n'en conservait pas moins d'assez beaux restes et, ce qui valait mieux encore, une vieille célébrité, et ils n'en demandaient pas davantage: chez qui irait-on si l'on ne se contentait pas des apparences?
D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus, qui était l'homme le plus aimable du monde et n'avait pas d'autre souci que de plaire à tous, amis comme adversaires, et même à ses adversaires plus encore qu'à ses amis peut-être. Préfet sous l'empire, il avait administré les départements par où il avait successivement passé avec de bonnes paroles, des sourires, des promesses, des compliments, des poignées de main et des banquets à toute occasion. Et quand, après vingt années de ce régime, la chute de son gouvernement l'avait mis à bas, il s'était trouvé un de ces arrondissements où les maires, les conseillers municipaux, les curés, les pompiers, les orphéonistes, les fanfaristes, tous ceux enfin qui l'avaient approché, étant restés ses amis, l'avaient envoyé à la Chambre en dehors de toute opinion politique? Que leur importait à lui et à eux la politique, il les avait convertis à son système: «Il n'y a pas d'opinion, il n'y a que des intérêts.» A la Chambre il avait continué ses sourires, ses amabilités, ses bonnes paroles; bien avec son parti, très bien avec ses ennemis, ce n'était pas lui qui faisait du boucan ou qui se laissait emporter par la passion: la main toujours tendue; et «mon cher collègue» plein la bouche, même avec ceux qui essayaient de le regarder du haut de leur austérité ou de leur mépris et qu'il finissait par adoucir.
«Mon cher collègue, soyez donc assez aimable pour venir dîner avec moi lundi prochain.»
Comment supposer qu'«avec moi» ne voulait pas dire chez moi, alors qu'on arrivait de province, et que jusqu'au jour bienheureux où les électeurs vous avaient envoyé à Paris, on avait été l'honneur du barreau de Carpentras ou la gloire de la fabrique elbeuvienne? On savait que depuis longtemps le comte de Cheylus était ruiné, mais puisqu'il donnait de bons dîners, c'est qu'il avait le moyen de les payer. On se disait qu'il y a ruine et ruine. Et la conclusion qu'on faisait pour les dîners, on la faisait pour la maîtresse.
Quelle surprise si un Parisien de Paris avait révélé la vérité, toute la vérité à ces honnêtes convives.
C'était vingt ans auparavant que le comte de Cheylus avait fait la connaissance de Raphaëlle, alors dans toute sa splendeur, et au mieux avec le duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la Participation Poupardin, Allen et Cie, le prince de Kappel, en un mot avec toute la bohème tapageuse de cette époque; pour lui il n'était pas moins brillant, riche, bien en cour, en passe de devenir un personnage dans l'État. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés, le comte avait dissipé toute sa fortune et il n'était plus qu'un simple député, sans aucune influence même dans son parti, où personne ne le prenait au sérieux; quant à Raphaëlle, si elle n'était pas ruinée, au moins avait-elle laissé dévorer par des spéculations aventureuses la plus grosse part de ce que son âpreté célèbre dans le monde de la galanterie lui avait fait gagner, et sur elle plus encore que sur le comte ces vingt ans avaient lourdement marqué leur passage: la maigriotte Parisienne s'était alourdie et épaissie, ses yeux rieurs s'étaient durcis, sa physionomie gaie et expressive toujours ouverte, toujours en mouvement, s'était immobilisée, les teintures avaient desséché les cheveux, les blancs, les rouges, les bleus avaient tanné la peau.
Mais en fait de beauté féminine les yeux sont esclaves des oreilles, et la tradition les rend aveugles à la réalité: quand pendant dix ans on a été la belle madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour les journaux et le monde, on a bien des chances pour l'être pendant vingt-cinq ou trente; il n'y a pas de raisons pour que ça finisse; il faut des catastrophes pour casser les lunettes qu'on s'est laissé mettre sur le nez. Cela s'était produit pour Raphaëlle, en qui M. de Cheylus n'avait vu que «la charmante Raphaëlle» d'autrefois. Elle comptait encore dans «tout Paris»; on parlait d'elle; les journaux citaient son nom dans les soirées théâtrales, on pouvait se montrer avec elle alors surtout qu'on n'avait pas d'autre fortune que la maigre allocation d'un député. Assurément, si elle lui revenait, ce n'était point par intérêt, et cette conviction ne pouvait que chatouiller la vanité d'un vieux beau: une femme comme elle acceptant un amant de soixante-huit ans, sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en hommes, voilà tout; et vraiment il ne pouvait que lui être reconnaissant de cette preuve de goût.
—Amant de coeur à soixante-huit ans, hé! hé! il n'était donc pas si déplumé!
Son ennui était de ne pouvoir pas le crier sur les toits; mais l'orgueil de l'homme ruiné l'emportait sur la fatuité du triomphateur; de là sa formule d'invitation à ses chers collègues—«avec moi».
Elle était réellement une providence pour lui, cette bonne fille, et près d'elle il retrouvait dans son désastre un peu des satisfactions de son ancienne existence: un intérieur à la mode, une table bien servie et une femme, une maîtresse aussi élégante que celles qu'il avait aimées autrefois.
Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme dont la réputation d'âpreté au gain s'était cependant établie sur tant de ruines, c'est qu'elle ne voulait rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait essayé d'employer en cadeaux les quelques louis que les chances d'un écarté heureux avaient mis dans sa poche, et elle les avait toujours refusés.
—Non, mon ami, je veux qu'entre nous il n'y ait même pas l'apparence de l'intérêt: une fleur quand vous voudrez, tant que vous voudrez, mais rien qu'une fleur.
Et il avait d'autant mieux cru à la fleur qu'une fois elle lui avait demandé quelque chose, encore ne s'agissait-il que d'une démarche, d'un acte de complaisance et de bonne amitié.
L'affaire était des plus simples et telle qu'on ne pouvait pas la refuser à son influence: elle consistait à obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir un nouveau cercle, dont le besoin se faisait vraiment sentir; il serait facile de le démontrer.
Bien entendu, ce n'était pas pour elle qu'elle demandait cette autorisation. Qu'en ferait-elle? Dieu merci, il lui restait assez pour vivre, et elle ne tenait pas à gagner de l'argent; à quoi bon le superflu, quand on a le nécessaire? Elle était revenue de ses ambitions d'autrefois, car c'est le propre des bonnes natures de s'améliorer en vieillissant.
C'était pour un jeune homme, un fils de grande famille, le vicomte Frédéric de Mussidan, dont la soeur avait épousé Ernest Faré, l'auteur dramatique. Dans cette demande il n'y avait pas que du désintéressement, il y avait aussi un intérêt personnel qui la faisait insister: si elle obtenait cette autorisation, Faré, reconnaissant du service qu'elle aurait rendu à son beau-frère pauvre, lui donnerait un rôle dans sa pièce nouvelle; elle rentrerait au théâtre par une création importante, et aurait ainsi la joie de voir ses anciennes amies crever d'envie. Quant à lui, comte de Cheylus, pourquoi n'accepterait-il pas la présidence de ce cercle qui serait administré avec la plus rigoureuse délicatesse? cela lui vaudrait une vingtaine de mille francs bons à prendre.
Elle n'eût point parlé de ces vingt mille francs qu'il eût fait la démarche qui lui était demandée, il lui devait bien ça, à la bonne fille; mais les vingt mille francs donnèrent à sa parole une conviction et une chaleur qui ordinairement lui manquaient ce n'était plus le sceptique qui se moquait de lui-même et accompagnait des discours les plus pathétiques d'un sourire railleur: «Vous savez qu'au fond tout cela m'est bien égal, qu'il ne faut pas le prendre au sérieux plus que moi, et que vous n'en ferez que ce que vous voudrez.»
Jamais il n'avait été aussi éloquent, aussi persuasif, aussi entraînant que lorsqu'il présenta la demande à son ami le préfet de police, «à son cher préfet».
—Un cercle dont vous seriez le président, mon cher député, n'auriez-vous pas peur que votre bienveillance et votre indulgence le laissassent bien vite tourner au tripot?
—Pas plus que les autres.
—C'est qu'il y en a déjà bien assez, de ces autres.
Malgré ses instances, son éloquence, sa diplomatie, malgré ses retours, il n'avait rien pu obtenir.
C'était alors que les sentiments de Raphaëlle s'étaient affirmés dans toute leur beauté, et que son désintéressement avait éclaté—aux yeux de M. de Cheylus. Il s'attendait à des reproches ou tout au moins à du mécontentement; non seulement elle n'avait pas formulé le plus léger reproche, non seulement elle n'avait pas montré de mécontentement, mais encore c'était ce jour-là même qu'elle l'avait prié d'inviter quelques-uns de ses amis à venir dîner le lundi chez elle.
—Ici n'êtes-vous pas chez vous?
C'est qu'il n'était pas dans le caractère de Raphaëlle de se laisser jamais emporter par la colère ou la fâcherie, ni de compromettre ses intérêts.
Or, il y avait intérêt pour elle—un intérêt capital—à obtenir cette autorisation, et là où le comte de Cheylus, sur qui elle avait eu la simplicité de compter, échouait, d'autres réussiraient,—il lui amènerait ces autres, et, en les étudiant à sa table, elle choisirait celui qui serait en situation d'enlever de haute main cette autorisation sans craindre de se la voir refuser.
L'année précédente, à Biarritz, dans un cercle qu'elle dirigeait avec un ancien lutteur appelé Barthelasse, elle avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice du sort avaient fait échouer là comme croupier. Il était jeune, il était beau, il était noble, elle l'avait aimé, et elle s'était laissé affoler par l'envie de se faire épouser.
Vicomtesse de Mussidan! Quel rêve, quand de son vrai nom on s'appelle Françoise Hurpin, et qu'on a donné une notoriété vraiment trop tapageuse à celui de Raphaëlle! Deux de ses anciennes amies enrichies avaient épousé vieilles des jeunes gens, mais aucune n'avait pu se payer un vicomte. Elle avait eu des princes, des ducs, un fils de roi pour amants, mais ils ne lui avaient pas donné leur nom.
Dans l'état de détresse où se trouvait le vicomte de Mussidan, il semblait qu'il dût se laisser épouser par une femme qui le tirerait de la misère; mais quand elle avait adroitement abordé la question du mariage, il avait commencé par ne pas comprendre; puis, quand elle avait précisé de façon à ce qu'il lui fût impossible de s'échapper, il avait nettement répondu par la question de fortune.
—Qu'apportait-elle en mariage?
Tout compte fait, il s'était trouvé que cette fortune ne suffirait pas à la vie qu'il entendait mener.
Elle s'était désespérée, et, comme il était bon prince, il l'avait consolée.
—Il n'y avait qu'à la doubler, qu'à la tripler, cette fortune; le moyen était en somme, assez facile: elle avait des relations; qu'elle obtint pour lui l'autorisation d'ouvrir un cercle à Paris, et ils ne tarderaient pas, associés elle et lui, tous deux dans la coulisse, à gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient comme deux honnêtes fiancés qui ont travaillé pour leur dot.
II
C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré, Comment, dans ce jeune homme élégant et distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières, reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point, car on ne jouait pas chez Raphaëlle.
Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse de la maison, un ancien militaire de belle prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues avec lesquels on continuait les conversations commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était tout de suite chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade sous les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on avait bus.
Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux amis dans son département, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui pendant son passage à travers la haute noce avait appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude éprouvent ceux que les invitations accablent, en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner—celui qui sort des quatre ou cinq grandes cuisines où un certain monde fait ses commandes, comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou à la Belle Jardinière—et ce n'était point ce menu banal qu'elle offrait à ses convives. Pendant huit jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu, qui était une femme de mérite, les mets qu'elle voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui étaient supérieurement réussis paraissaient sur sa table.
Que demander encore?
Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction à son compagnon de route, par un mot qui bien souvent avait été répété:
—Décidément on dîne bien chez les gueuses.
Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait ainsi fût un bon provincial, c'était avec une pointe de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches même quand on était l'honneur du barreau de cette ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on était la gloire de la fabrique elbeuvienne.
Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance, était bien vulgaire, et que sa manie de présenter son épaule gauche décorée du ruban rouge, quand on parlait d'honneur, était insupportable; que ses observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche que pour manger, étaient stupides ou grossières, mais ces critiques ne portaient pas.
—Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est bien heureux!
Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne—le mot avait été dit par l'honneur du barreau de Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un inépuisable répertoire d'anecdotes curieuses et salées sur le monde du second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait tous les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous révélait un Paris qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant, discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en parait point davantage, malgré les brillants succès que celui-ci avait obtenus en ces dernières années; tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage pour sa soeur, héritière d'une des belles fortunes du Midi.
Évidemment, si ces convives avaient connu la bohème parisienne, ils auraient su que ce vieux militaire, qui tenait si bellement sa place à la table de sa fille, était simplement un ancien garde municipal, décoré à l'ancienneté, et non officier, comme ils l'avaient entendu dire; de même ils auraient su que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons que la modestie et la discrétion pour ne point parler de sa fortune; mais ils ne la connaissaient point, cette bohème, et s'en tenaient à ce qu'ils voyaient, à ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt à chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux sous les apparences.
—On dîne bien chez les gueuses.
Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au delà: de quoi se seraient-ils inquiétés? Si quelquefois on se demandait qu'elle était la situation vraie du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan dans la maison, on traitait la question en riant comme en un pareil sujet il convient à des gens qui voient clair.
—Pauvre comte de Cheylus!
—Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!
Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher collègue» des nouvelles du jeune vicomte.
Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline rue Tronchet, en parlant de la faillite des frères Bouteillier, il était revenu vivement avenue d'Antin, après avoir mis le député chez lui, et il avait trouvé Raphaëlle l'attendant devant le feu.
—Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en venant à lui. Est-ce fini, au moins?
—Non.
—Parce que?
—Ah! parce que!
—Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?
—Exactement.
—Eh bien, alors?
—Il s'est défendu.
—L'imbécile!
—C'était gros.
—Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela que je t'ai tout de suite lâché sur lui.
—Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à être préparée.
—C'est quand j'ai compris, à son air plus encore qu'à ses paroles, combien cette faillite l'atteignait gravement, que l'idée m'en est venue. Si nous attendions, il pouvait se tourner d'un autre côté et nous trouvions la place prise.
—Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en était pas moins délicate.
—Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que lui as-tu dit? Que t'a-t-il répondu?
Il s'était approché du feu et il présentait un pied à la flamme.
—Comme tu es mouillé! dit-elle.
—Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, et pourtant je l'ai accompagné comme si j'avais conduit un aveugle; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de prendre une voiture.
—Je vais te donner tes pantoufles.
Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps penchée, cherchant.
—Ne te trompe pas, dit-il.
Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on prend au théâtre pour traduire la dignité outragée:
—Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.
—Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet déplumé.
—Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps quand nous n'aurons plus besoin de lui.
Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui, et l'ayant fait asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.
—Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre lui sur une petite chaise basse.
—En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation sur les faillites, et à ce propos, je lui ai dit les choses les plus éloquentes sur l'infamie des commerçants qui font faillite tranquillement pour ne pas payer leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous nous brûlons la cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché là-dessus.
—Et notre homme?
—Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu: il s'est mis à m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite tranquillement, qu'il n'y avait pas de plus grande douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors voyant ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,—le contraire de ce que je disais.
—Es-tu gentil?
Elle lui baisa la main.
—J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel drame que celui qui se joue dans le crâne d'un commerçant faisant ses additions! Quelle situation! J'avais mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et, par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont menacés, alors même qu'ils sont les plus solides. Tu vois la scène sans que je te la file. C'est à ce moment que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui, sans avoir jamais prêté un sou à personne, a passé sa vie à offrir tout ce qu'il possède à tout le monde. Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre homme, c'eût été trop.
—Tu es adorable.
—...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition une cinquantaine de mille francs... et même plus s'il en avait besoin.
—Et il a refusé?
—Parfaitement.
—Tu n'as pas insisté?
—Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce refus était une offense à ma sympathie, à mon amitié, enfin tout ce qu'on peut dire.
—Il n'en a donc pas besoin?
—Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal menée? il est gêné, très gêné; s'il marche encore, il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis que ses concurrents, les fabricants moins haut placés que lui, se sont conformés aux exigences du commerce et ont produit ce qu'on leur demandait, il s'est entêté à fabriquer le genre de sa maison, et on n'en veut plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut continuer à bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est sublime, seulement ça l'a mené où il est arrivé.
—Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?
—Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte pas un prêt qu'il n'a pas demandé: il aurait fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des fafiots.
Elle réfléchit un moment:
—Il faut recommencer.
—Toi?
—Non, toi.
—J'en arrive.
—Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement cette fois tu pourras jouer du fafiot. Je vais te signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera par la tête.
—Il aura de la défiance.
—De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des fafiots; tu l'auras; à toi d'en jouer de manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre Cheylus.
—Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?
—On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, il n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait qu'il se trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de cinquante mille francs, je signe le chèque.
Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se déranger.
—Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te réveiller à temps.
En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion d'être employés.
Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait réussi.
Elle lui prit les deux mains follement:
—Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.
Et elle l'entraîna.
III
Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé dans ses affaires, aurait de la peine à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement sa situation.
Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans quoi il regimberait, et, en voyant où on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois, échouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui lui avait forcé la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle avait réussi une affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en prenant son temps, ses précautions et ses distances, et ceux dont elle avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet honnête provincial une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans la coulisse et que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il irait.
Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé passer un jour sans travailler à son organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire, lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait de ne pas laisser échapper cette occasion unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre et de sacrifier à un avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.
Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une heure.
A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez lui un billet «du charmant vicomte» le prévenant que, le lendemain, aurait lieu aux Français une première représentation qui serait une des grandes premières de la saison, celle d'une comédie de son beau-frère Faré, et que, pour cette représentation, il était heureux de mettre un fauteuil d'orchestre à sa disposition.
«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la peine à obtenir ce billet, si courus qu'ils soient. J'aurais voulu me donner le plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la vérité m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. Au premier mot que j'ai adressé, à mon beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à celui qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement par un refus, mais quand j'ai prononcé votre nom, ce refus s'est changé en la plus gracieuse des offres.—Dites bien à M. Adeline—ce sont les propres paroles de mon beau-frère que je vous rapporte—que je considérerai comme un honneur qu'il veuille bien assister à ma pièce; avec un public composé d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et l'on oserait aller jusqu'au bout de son originalité.»
Adeline n'était point un habitué des premières, et s'il voyait une pièce c'était ordinairement lorsque le chiffre de la centième lui permettait de s'aventurer sans trop de risques, de même que, s'il allait au Salon de peinture, c'était après que les médailles étaient données et affichées; mais comment refuser cette invitation qui, faite dans cette forme, était vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique. Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir par les filles, composaient mieux leur salle de première représentation, le niveau de l'art ne tarderait pas à s'élever,—c'était une observation qu'il avait présentée lui-même plus d'une fois à la commission du budget lors de la discussion de la subvention des théâtres, et il lui plaisait de la retrouver dans la lettre du «cher vicomte»,—qui, bien évidemment, répétait les paroles mêmes de Paré.
La salle était brillante, c'était bien une grande première, comme l'avait annoncé Frédéric, qui, placé à côté d'Adeline, lui nomma le Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric dévidait comme un montreur de figures de cire, mais c'était la première fois qu'il voyait la plupart de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait les histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot. Tous ces noms et toutes ces histoires défilaient sur les lèvres de Frédéric, légèrement; pour deux seulement il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au fond d'une baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Américain, qui occupait une avant-scène avec sa femme.
Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, Adeline cependant la vit assez pour remarquer la grâce et le charme de sa physionomie; il en fit compliment à Frédéric, qui répondit aussitôt:
—Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se laisser gagner par elle; ma soeur est réellement une charmeuse, et je le sais mieux que personne, puisque l'expérience en a été faite à mes dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers d'une tante que nous avons dans le Midi, à Cordes, et qui devait nous laisser à chacun quelque chose comme deux millions; sans que nous ayons rien fait pour lui déplaire et sans que notre petite soeur ait rien fait de son côté pour nous nuire, ma tante a, par contrat de mariage, fait donation de toute sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci l'a charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce qui l'est bien plus encore, c'est que ni mon frère ni moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais sentiment contre notre soeur, l'aimant après comme nous l'aimions auparavant. Il est vrai que dans notre famille nous avons le malheur de ne jamais nous inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison, construite par notre aïeul Guillaume de Puylaurens, qui fut ministre du dernier comte de Toulouse; laquelle maison, par un miracle, est restée telle qu'elle était du temps de notre aïeul; j'avoue que j'aurais aimé à passer un mois de villégiature dans une maison du treizième siècle, meublée de meubles de l'époque.
Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet héritage perdu, mais c'était la première fois qu'on lui en faisait l'histoire complète, et la présence de l'héroïne la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et aussi bien désintéressé: il fallait, comme il le disait, que les choses d'argent eussent peu d'intérêt pour lui, et comme son frère était dans le même cas, il y avait là sans doute une disposition héréditaire.
L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte suivant, mais celle-là ne touchait en rien Frédéric, et s'il la raconta, ce fut évidemment pour le plaisir de conter et pour amuser son voisin.
—Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle que ce colonel, maintenant si connu, a fait pour la première fois parler de lui à Paris. C'était il y a quelques années.
Il se garda de préciser l'année—1867—ce qui eût un peu trop vieilli Raphaëlle.
—C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui était déjà une comédienne de grand talent, donnait une soirée. Le colonel, qui arrivait d'Amérique, fut conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga, célèbre pour avoir fait sauter les banques du Rhin.
Quand Amenzaga était quelque part, on jouait, qu'on en eût ou qu'on n'en eût pas envie. On joua donc, et en quelques minutes le colonel avait perdu trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait volé trois cent mille francs. Naturellement le colonel ne s'était aperçu de rien, mais un curieux avait vu le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de portées ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à l'avance et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga, on lui déchira ses vêtements, et on lui reprit l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale épouvantable. Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle, car, en femme d'expérience, elle sait que partout où il y a des joueurs il peut se glisser des filous, si sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir où ce scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga, l'élite du monde parisien, la fine fleur du panier, et cependant... l'histoire du colonel. Je n'en sais pas de plus instructive et qui prouve mieux l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au moins à ouvrir des cercles dans lesquels les joueurs puissent jouer avec une sécurité complète. Si j'étais député, ce serait une question qui m'occuperait.
—Rétablir les jeux! c'est bien grave!
—C'est plus grave encore de les interdire. Je comprends que l'entrée des maisons de jeu ne soit pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec vous. Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut pas plus supprimer que les autres passions, je voudrais qu'on offrît à ceux qui en sont affligés d'honnêtes lieux de réunion où ils seraient assurés de n'être pas volés. C'est une question de moralité, de salubrité publique. Songez donc que dans les cercles autorisés ou tolérés la police n'a rien à voir et ne pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces cercles ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés comme dans un bois, sans que personne vienne à leur secours. Or, ces directeurs sont-ils honnêtes?
Le rideau en se levant coupa court à ce discours, qui ne recommença pas ce soir-là, car Adeline s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce, et il se donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au succès du beau-frère de son ami. Quand de longs applaudissements saluèrent le nom de Faré, il se passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline que sa sympathie et son amitié pour Frédéric de Mussidan s'en trouvèrent augmentés.
Deux jours après, comme Adeline sortait de chez lui un soir pour faire une courte promenade avant de se coucher, il se trouva face à face avec Frédéric, qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant aussi, et tous deux bras dessus bras dessous, ils s'en allèrent flâner sur les boulevards: le temps était doux, les passants se montraient assez rares, on pouvait causer librement.
Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point de départ pour ce qu'il voulait dire:
—N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de la transformation qui s'opère à Paris? Il n'est pas dix heures, et nous avons déjà vu je ne sais combien de magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, mais vous voyez qu'on n'est plus coudoyé et bousculé comme autrefois. Il y a là un changement qui, me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement comme vous.
—Que voulez-vous que le gouvernement fasse à cela?
—Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, n'est-ce pas, que Paris perd de son élégance, de son mouvement, de son bruit, et qu'il n'est plus l'auberge du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il n'y a plus personne pour donner le ton, et dans notre monde de plus en plus bourgeois, il n'y a plus que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave, pour la prospérité du pays et pour la fortune publique, car c'est une des causes de la crise commerciale dont tout le monde souffre, les riches comme les pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, les explications ne vous manquent point, n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez point. Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à Paris son animation d'autrefois. Que se passait-il quand des quatre parties du monde les étrangers affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la fête? c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous les objets de luxe dont ils avaient besoin chez eux: leurs meubles, leurs bijoux, leurs vêtements. C'était du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient pour ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours de Lyon que nos couturières habillaient leurs femmes. Rentrés dans leurs pays, ils y exhibaient fièrement leurs achats, et, pour les imiter, leurs compatriotes demandaient à la France des produits français. D'où la fortune d'Elbeuf, de Lyon et des autres villes de fabrique. Voilà pourquoi il faut ramener les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, où chacun trouve à s'amuser selon ses goûts plus que partout ailleurs,—afin de ne pas aller ailleurs. Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres. Assurément mon nom, ma famille, mes ancêtres, mon éducation, mes convictions, mes principes devraient m'empêcher de travailler à la consolidation du gouvernement,—mais l'intérêt de la France avant tout.
IV
En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout si l'on entend se réserver la liberté de choisir. Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand à son tour il s'était offert, on l'avait écouté avec une certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en amener de nouvelles et les attendre.
Cela était trop conforme à la logique des choses pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et pour que ceux qui étaient à table fussent heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas à date fixe que devait se faire le mariage de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins n'avaient pas d'importance; le mot du père Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme pendant quatre ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais bien attendu encore.»
Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient sa maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, et même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante mille francs, car le payement d'une dette de cette espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent ne lui pesait pas, tant il avait été galamment offert, mais cependant, par une bizarrerie d'impression qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il éprouverait du soulagement à ne plus le devoir.
Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent point comme il l'avait espéré: l'affaire Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au contraire, et, après plusieurs réunions, qui se succédèrent de plus en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier avait trop longtemps humiliés.
Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux que personne, connaissait la procédure des faillites: de combien serait le premier dividende et quand le toucherait-on?
Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte n'eût jamais fait la plus légère allusion à son prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être considéré comme un placement à échéance plus ou moins longue dans lequel le créancier aussi bien que le débiteur trouvent un égal intérêt; c'était un service rendu, et rien que cela.
Comme il se demandait par quel moyen il sortirait à bref délai de cet embarras, il crut remarquer que le vicomte était moins à l'aise avec lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement n'était que trop facile à deviner: il s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en fâchait.
Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer avec les créanciers de façon à les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à près de cinquante ans sans devoir un sou à personne. Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux de son silence même. N'aurait-il donc pas la force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: «Ne croyez pas que je vous oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le tenir, comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère. Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse pouvait-il donner quand il ne savait pas lui-même à quelle époque il serait en état de payer ces cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un jour à l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne pouvait pas encore le traduire par une date précise.
Il en était là quand un soir, en sortant de dîner chez Raphaëlle, le vicomte lui prit le bras, et, comme le jour où il lui avait offert ces cinquante mille francs, il voulut le reconduire rue Tronchet.
—Ne vous détournez pas de votre chemin, dit Adeline qui aurait voulu échapper à l'entretien dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.
—J'ai affaire par là.
—Alors, marchons vite, dit Adeline.
Puis, voulant donner une explication à ce mot qui était sorti de ses lèvres sans qu'il eût le temps de le retenir:
—Nous nous réchaufferons.
Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse, silencieux, dans l'attitude d'un amoureux qui n'ose pas risquer sa déclaration, ou plutôt d'un fils respectueux qui a une confession délicate à faire à son père.
Enfin, il se décida:
—Vous me voyez bien embarrassé, mon cher député.
Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:
—Avec moi?
—Précisément parce que c'est à vous que je m'adresse. Ah! si c'était un autre! Mais avec vous, pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié, permettez-moi le mot, je suis tout confus.
—Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher ami.
Cependant, malgré cet encouragement, il y eut encore un silence:
—Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui souffre, honteuse de risquer une chose qui n'est pas correcte, et rien n'est moins correct que de rappeler un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami. En un mot, il s'agit des cinquante mille francs que vous avez bien voulu me faire l'honneur d'accepter il y a quelque temps et dont j'aurais besoin....
Il y eut une pause:
—Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant, pas demain, mais dans un délai que vous fixerez vous-même, si toutefois cela ne vous gêne point.
L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient cruels, et bien qu'il eût souvent pensé au moment où cette question se poserait, il n'avait point imaginé qu'il serait aussi pénible.
—C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais dû, depuis longtemps, vous rendre cet argent, mais certaines circonstances se sont présentées... j'ai compté sur des affaires qui ne se sont point réalisées... sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref, j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....
Le vicomte lui coupa la parole:
—Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne de votre amitié si je ne vous disais pas comment ce besoin se produit,—c'est mon excuse, si tant est que je puisse en avoir une.
—Je vous en prie.
—C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous savez combien je suis peu homme d'argent, cela tient peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce qui s'appelle une fortune assise; mon père en a dévoré trois ou quatre, et moi-même j'ai fortement entamé celle qui m'est venue de ma mère. Je comptais sur celle de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il m'arrive assez souvent de me trouver à court; ce qui est mon cas présentement. Dans ces conditions, je serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme justement une occasion se présente, en mettant quelques fonds dans une affaire excellente, de le tripler, de le quadrupler, l'idée m'est venue de m'adresser à vous.
—Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline décidé à se procurer ces cinquante mille francs à quelque prix que ce fût.
—Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? Croyez-vous que je sois homme à user de pareils procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir qu'à une date précise, celle que vous prendrez, j'aurai mes fonds. C'est là tout ce que je vous demande. Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je n'aurais demandé davantage.
Adeline respira.
—Je vais étudier mes échéances, demain je vous donnerai cette date, ou, ce qui est mieux, je vous enverrai un billet.
Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que dans son monde on faisait des billets? un simple mot, cela suffisait; puis, tout à coup, s'arrêtant et changeant de sujet:
—Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous pas vous-même cette affaire?
—Quelle affaire?
—La mienne.
—Je n'ai pas de fonds libres.
—Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de fonds, au contraire.
—Je n'y suis pas du tout.
—Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité de fonder un nouveau cercle, et je vous ai démontré de quelle utilité sera cette fondation à tous les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle: elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, l'ont eue, comme il arrive toujours pour les choses à point. Mais c'est une si grosse affaire que la fondation d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas l'entreprendre tout seul. D'abord, il faut une autorisation, et je ne veux rien demander au gouvernement. Ensuite, il faut un gros capital que je n'ai pas. Vous imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance de ce capital?
—Pas du tout; vous savez que je ne connais rien à ces choses.
—Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que le Jockey a 130,000 francs de loyer, le Cercle agricole 90,000 francs, le Cercle impérial 200,000 francs, la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs, aux Ganaches 50,000 francs; au Jockey, la perte sur la table se chiffre par 40,000 francs, à l'Union par 15,000 francs. Les frais de premier établissement ne reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette somme ne suffit pas en caisse, car il faut que cette caisse ait un capital respectable sur lequel on puisse prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur qui a 500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne tire pas un billet de mille francs de sa poche pour jouer; il emprunte à la caisse du Cercle; il ne faut donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou la partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche... follement. J'avoue sans honte que je n'ai pas ce million. Alors j'apportais à ceux qui veulent faire l'affaire et qui ne l'ont pas non plus, ce million, les fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je vous ai adressé ma demande. Mais maintenant je la retire, et je la remplace par une autre: prenez la direction de la fondation du Cercle tel que je le comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour sa part rendre à Paris sa vie brillante, présentez la demande d'autorisation qui ne peut pas être refusée à un homme tel que vous, soyez son président.
—Moi!
—Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu par son honorabilité et la haute position qu'il occupe dans l'industrie, dans le commerce, dans la politique, et vous groupez autour de votre nom cinq cents personnes... (il hésita un moment cherchant son mot...) fières de votre initiative. Vous parliez l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez entreprendre, par le seul fait de votre présidence elles viennent à vous, et vous n'avez pas à aller à elles. Dans la politique vous êtes un centre; et on doit compter avec votre influence.
—Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider un cercle parisien, moi, le plus provincial des provinciaux.
—C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant la première qualité qu'il faut pour présider un cercle à Paris.
—Laquelle?
—L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des cercles, c'est la crainte d'être volé; quand on se met à une table de jeu pour son plaisir, on n'aime pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller ses voisins; avec un président comme vous à la tête d'un cercle, on aurait toute sécurité, et par cela seul le succès de ce cercle serait assuré; au jeu, on ne vole guère que là où l'on trouve des complices.
—Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les autres; quand ce ne serait que le temps.
—Il est certain que cette présidence vous prendrait un certain temps, mais pas autant que vous pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous demandait quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir des avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées: il y a des présidents qui touchent trois mille francs par mois, c'est quelque chose.
Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.
—Adieu! dit celui-ci.
Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:
—Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous assure, mérite d'être examinée sérieusement.
V
Ils revinrent sur la place de la Madeleine.
—Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire, reprit le vicomte, que tout avantage se paye. Un cercle est une affaire comme une autre; elle donne des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer ceux qui les procurent. Quand vous apportez à une société une concession quelconque que vous avez obtenue par votre intelligence ou votre influence, cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et je suis certain que l'autorisation qui donnerait naissance à notre cercle ne serait pas comptée pour moins de soixante à soixante-quinze mille francs; c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient changés: vous ne seriez plus mon débiteur, c'est-à-dire que la société serait le vôtre.
La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait été longuement répétée avec Raphaëlle, et il avait été convenu qu'en cet endroit il se ferait un silence de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils connaissaient la situation d'Adeline comme il la connaissait lui-même, et savaient quel soulagement serait pour lui la perspective de n'avoir pas à payer à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois mille francs ne suffirait pas, par cette raison qu'elle était à terme, tandis que le non-payement des cinquante mille francs, qui donnait un résultat immédiat, serait ce qu'on appelle au théâtre un effet sûr.
Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été réglées, et ce fut seulement après un moment de silence que Frédéric reprit:
—Je vais au-devant d'une objection que je vois sur vos lèvres: vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas administrer un cercle.
—Et cela pour beaucoup de raisons dont une seule suffit: on ne peut administrer que ce que l'on connaît, et je ne connais rien aux affaires d'un cercle.
—Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de vous donner cette administration: vous êtes président de notre cercle, comme le comte de Mortemart l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du Jockey, le duc de la Trémoille, du cercle de la rue Royale, mais vous n'êtes que président, c'est-à-dire quelque chose comme un président de la République ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle, à qui vous assurez la stabilité, vous régnez, mais vous ne gouvernez pas; à côté de vous, sous vous, il y a des ministres; autrement dit la gestion financière du cercle s'exerce par une société en commandite représentée par un gérant responsable. Vous et votre comité, composé de hautes notabilités, vous avez la direction du cercle et seul vous votez sur les admissions—ce qui est une garantie absolue de choix irréprochables. Les questions financières ne vous regardent en rien et n'entraînent pour vous aucune responsabilité—ce qui est le grand point; vous touchez, vous ne payez pas.
Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus rapportée à l'improvisation de Frédéric que pour le précédent; il avait été répété aussi, car il importait qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu», de façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection. Si son assimilation aux présidents des grands cercles devait agir sur lui,—et ils n'en doutaient pas,—c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le temps de réfléchir et de comprendre par conséquent qu'il n'y avait aucun rapport entre ces grands cercles s'administrant eux-mêmes, ne faisant pas de bénéfices, n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on lui proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en enrichissant ses gérants avec l'argent prélevé sur les joueurs. Pour quelqu'un qui aurait connu les cercles, cette assimilation aurait été grossière et ridicule, mais pour ce provincial elle pouvait passer; c'était un argument comme ceux qu'emploient les avocats, au hasard. Il y avait des chances pour que sa vanité bourgeoise se laissât griser par ces grands noms qu'il se répéterait.
—Pour vous rassurer complètement, continua Frédéric, et pour que vous dormiez sur vos deux oreilles, j'accepterais la gestion administrative; mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne veuille pas le mettre en avant dans les affaires, non seulement par respect pour moi-même, mais aussi pour mon père, pour ma famille; et puis il y a encore une autre raison... politique celle-là, et sur laquelle il est inutile d'insister.
Comme Adeline ne répondait rien, et ne paraissait point enlevé par cette offre cependant si tentante, Frédéric lança son dernier argument, celui qui devait briser les dernières résistances.
—Il est bien certain que vous ne rencontrerez pas les objections qui ont été opposées à M. de Cheylus.
—Ah! Cheylus s'est occupé de cette création?
—Il devait demander l'autorisation de notre cercle dont il serait le président, et il l'a demandée en effet; mais on la lui a refusée—vous devinez pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement; on n'a pas voulu le laisser créer un centre de réunion qui devait lui donner une influence dangereuse. Tout d'abord, j'avoue que nous avons été irrités de ce refus, car, pour l'amabilité, le charme des manières, l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions pas souhaiter un meilleur président que le comte. Mais, en réfléchissant, cette irritation s'est calmée, et j'avoue—mais tout bas entre nous—que je suis bien aise aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas réussi. Toute chose a sa contre-partie: l'amabilité du comte eût dégénéré en faiblesse, il n'aurait rien su refuser, et notre cercle eût perdu le caractère de respectabilité sévère qu'il gardera avec vous.
Ils étaient revenus rue Tronchet, devant la porte d'Adeline. Sur ce dernier mot, et sans rien ajouter, le vicomte se sépara de «son cher député».
—Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si l'affaire n'est pas dans le sac, j'y renonce; voilà un bonhomme qui certainement dormira moins bien que moi.
En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit guère, tandis que lui-même fut bercé par le bon et calme sommeil que donne le travail accompli.
De tout le flot de paroles qui l'avait enveloppé, un fait se dégageait pour Adeline, si menaçant qu'il ne voyait que lui: l'échéance immédiate de ces cinquante mille francs. Elle avait enfin sonné, cette heure qui, tant de fois, avait tinté à ses oreilles; ce n'était plus: «J'aurai à payer» qu'il se disait, c'était: «J'ai à payer».
Comment?
Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli le tour de force des commerçants aux abois, de trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du jour au lendemain pour ses échéances; et c'était là ce qui précisément le rendait difficile à recommencer; les sources où il avait puisé s'étaient taries; il ne pourrait leur demander quelque chose qu'en compromettant plus encore son crédit déjà si ébranlé, et encore sans être certain à l'avance d'obtenir les cinquante mille francs qu'il lui fallait.
Assurément, si le vicomte ne lui avait pas parlé de la fondation de son cercle, il n'aurait pensé qu'aux moyens de trouver cette somme; il fallait payer, et à n'importe quel prix il s'exécutait.
Mais Raphaëlle avait calculé juste en comptant que le mirage de cette fondation produirait une diversion favorable; tant de difficultés d'un côté pour se procurer de l'argent, de l'autre tant de facilités pour en gagner!
Un mot à dire, un oui, et c'était tout; non seulement il s'acquittait, non seulement il gagnait un traitement de trente-six mille francs par an; mais encore il se trouvait en position de réaliser son plan, de faire des affaires qui viendraient à lui sans qu'il eût à prendre la peine d'aller les chercher.
En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs, on ne sait guère quelle différence il y a entre le cercle qui s'administre lui-même et celui dont la gestion financière s'exerce par un gérant; entre celui qui n'a pas d'autre but que l'agrément de ses membres, et celui, au contraire, qui n'a pas d'autre raison d'être que de gagner de l'argent par la cagnotte; entre celui qui est une association d'amis, et celui qui est une exploitation industrielle. Mais pour le gros public ce sont là des nuances; rien de plus: un cercle est un cercle pour lui, tous se valent ou à peu près.
Là-dessus Adeline était gros public, comme il l'était d'ailleurs pour bien d'autres points de la vie parisienne, et Raphaëlle avait deviné juste en pensant qu'on pouvait effrontément lui citer quelques grands noms qui l'éblouiraient.
—Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient d'être présidents, pourquoi, lui, refuserait-il?
Ce qui pour lui faisait l'honorabilité d'un cercle, c'était celle de ses membres et aussi celle de son président: puisque les admissions seraient prononcées par lui et par le comité qu'il aurait composé, il n'avait rien à craindre, il saurait leur garder le caractère de respectabilité sévère dont parlait le vicomte: entre honnêtes gens il ne se passe rien que d'honnête; il n'y aurait donc, pas à redouter que son cercle—il disait déjà son cercle—devînt un tripot comme ceux dont il avait vaguement entendu parler.
Les arguments dont le vicomte l'avait en ces derniers temps accablé, lui rebattant les oreilles jusqu'à l'en étourdir, se représentaient à son esprit, prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels, une importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.
Comme c'était vrai, ce que le vicomte lui avait dit du rôle que Paris jouait dans la crise commerciale, et comme il serait patriotique de s'associer à tout ce qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute ce serait naïveté de s'imaginer que la fondation de son cercle pût produire à elle seule ce résultat; mais si une hirondelle ne fait pas le printemps, au moins l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au sien; l'exemple serait donné; il en aurait l'honneur.
Les étapes de Raphaëlle à travers la vie lui avaient appris à la connaître pratiquement, et elle savait que le meilleur moyen d'entraîner les gens dans une faiblesse ou une faute est de leur montrer au delà un but noble ou désintéressé. Adeline ne se fût peut-être pas laissé prendre par le non-payement des 50,000 francs qu'il devait et par l'appât du traitement de 36,000, mais il devait être enlevé par l'argument commercial. «Quand on est fier de la bêtise qu'on fait, avait-elle dit à Frédéric, on la pousse jusqu'au bout, alors même qu'on voit que c'est une bêtise.»
Cependant, malgré la fierté qu'il éprouvait et toutes les raisons personnelles qui s'ajoutaient à ce sentiment, Adeline ne s'était point décidé à accepter les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'à les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer, prendre avis de ceux qui savaient ce que lui-même ignorait.
De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne n'était plus autorisé pour lui répondre que son collègue le comte de Cheylus, si bien au courant de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce cercle lui avait été proposée, il connaissait l'affaire et l'avait pesée avec ses bons et ses mauvais côtés. Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le lendemain même.
—Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand il lui eut rapporté la proposition du vicomte. J'avoue que je n'ai pas eu vos scrupules, et que, quand l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite me l'a refusée.
—Est-il indiscret de vous demander les raisons qu'il vous a données pour expliquer son refus?
—Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président, ce cercle deviendrait en quelques mois un tripot; que j'étais trop faible, trop indulgent, trop aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot tout ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas donner les raisons vraies d'un refus.
—Et ces raisons vraies?
—Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas donner un moyen d'influence à un adversaire; et, d'autre part, on ne voulait pas se faire accuser d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à des amis.
—Alors?
—Si vous voulez me prendre dans votre comité, j'accepte. Que vous dire de plus?
Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, c'est que, sans être jaloux de Frédéric,—il n'avait jamais eu la naïveté d'être jaloux,—il commençait à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de place dans la maison de Raphaëlle, et que le meilleur moyen de se débarrasser de lui était de lui faire avoir un cercle où il passerait ses journées et... ses nuits.
VI
C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric d'avoir un président en situation d'obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir leur cercle, mais ce n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on adresserait au préfet fût signée par vingt membres fondateurs, et il était de leur intérêt de ne pas laisser le choix de ces membres à Adeline, qui ne saurait où les chercher, et qui, les trouvât-il, les choisirait mal. A la vérité, il devait avoir la haute direction dans la composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement, on lui ferait prendre, sans qu'il se doutât de rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait qu'il prît.
Raphaëlle voulait des noms chics.
Frédéric voulait des noms sérieux.
Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient point là-dessus; en bons associés qu'ils étaient, ils se faisaient des concessions.
—Mêlons les noms chics aux noms sérieux.
Et constamment ils faisaient cette salade, mais en l'épluchant sévèrement: on n'était jamais assez chic pour Frédéric, et pour Raphaëlle on n'était jamais assez sérieux,—au moins en théorie, car dans la pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question de savoir s'ils pourraient avoir réellement ces noms sur leur liste, ils étaient bien obligés d'abaisser leurs prétentions et de se faire mutuellement des concessions.
—Il est vrai qu'il n'est pas très chic, mais à la rigueur il peut passer.
—Je t'accorde qu'il n'est pas trop sérieux, mais, si nous sommes trop difficiles, nous finirons par n'avoir personne.
Chez Raphaëlle, cette composition de sa liste était une véritable obsession, elle en rêvait, et plus d'une fois le matin elle avait réveillé Frédéric pour l'entretenir des idées qui lui étaient venues dans la nuit.
—Tu ne dors pas, chéri?
—Si, je dors.
-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... écoute donc.
—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
—Nous n'avons pas de duc.
—Pourquoi faire un duc?
—Pour notre liste; il nous en faut au moins deux; le Jockey en a trente-six.
—Les Ganaches n'en ont pas.
—La Crémerie en a bien un.
—Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en même temps tâche de trouver un lord, ça serait plus sérieux: on en a bien abusé, des ducs; d'ailleurs si tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon père.
Si Raphaëlle avait pu chercher dans son ancien monde, elle se serait composé un petit Gotha; malheureusement, ses relations avec ceux dont elle s'était séparée ou qui plutôt s'étaient séparés d'elle ne lui permettaient point de s'adresser à eux; elle eût été bien accueillie vraiment! et cependant il y en avait qui pour elle avaient fait les folies les plus extravagantes, qui s'étaient ruinés, déshonorés, avaient été jusqu'au crime; mais ces temps étaient loin, et le souvenir qu'ils en avaient conservé n'était ni doux ni attendri.
En ne se montrant pas trop difficiles dans leur choix, ils avaient fini par former une liste dont les noms de tête ne manquaient pas d'une certaine apparence décorative.
Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller d'Etat en service extraordinaire, ancien préfet, député, commandeur de Légion d'honneur, grand-croix de cinq ou six ordres étrangers;—un général qu'à Nice et à Cannes on avait surnommé le général Epaminondas, ce qui, dans le monde des grecs, était caractéristique;—un commodore américain;—un musicien et un statuaire affamés de notoriété, toujours en quête de relations, comme si chaque relation nouvelle allait donner des commandes à l'un et faire jouer les cinq ou six opéras que l'autre gardait en portefeuille depuis vingt ans; un journaliste qui exerçait autant d'influence dans la presse que dans le gouvernement, disait-il, et par là devenait un personnage utile, avec qui il était prudent de prendre les devants.
Ce n'était pas seulement parmi les gens en vue, sur lesquels ils avaient des raisons personnelles de compter, qu'ils recrutaient leur troupe, c'était encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi Barthelasse, autrefois directeur de cercles à Biarritz, à Pau et en Provence, où il avait gagné une fortune de deux à trois millions et chez qui Frédéric avait été croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on pourrait exhiber tous les soirs dans les salons du cercle, moyennant le suif, c'est-à-dire le dîner de la table de l'hôte, et un jeton d'un louis qu'il perdrait d'ailleurs consciencieusement: à la vérité, Barthelasse avait, pendant plusieurs années, promené cet ancien ambassadeur dans le Midi, mais ces représentations en province ne l'avaient pas encore tout à fait usé, et à Paris, où son nom seul était connu, il ferait encore assez bonne figure.
Quand Raphaëlle aurait son duc, on laisserait à Adeline le soin de trouver les autres comparses nécessaires à la représentation parmi les gros commerçants parisiens avec lesquels il faisait des affaires et aussi parmi ses collègues. Plusieurs de ceux qui avaient honoré de leur présence les dîners de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet emploi, et particulièrement l'un d'entre eux qu'ils caressaient pour être président au moment même où la faillite des frères Bouteillier leur avait livré Adeline. Ce Nivernais, plus provincial encore que l'Elbeuvien, était à coup sûr le plus travailleur des députés, et il n'y avait guère de projet de loi d'intérêt local qui ne fût rapporté par lui: «L'ordre du jour appelle la discussion du rapport de M. Bunou-Bunou.» Il était si souvent imprimé dans les journaux, ce nom de Bunou-Bunou, qu'il était connu de la France entière, et que par là aux yeux de Raphaëlle il avait une certaine valeur, celle de la notoriété. Il est vrai que cette notoriété, il la devait pour beaucoup au rapport fameux dans lequel il avait traité de la vaine pâture et de la divagation des animaux domestiques dans les rues de Paris, qui pendant six mois avait fait la joie des journaux; mais cela importait peu; car, en fait de notoriété, ce qui compte, c'est la notoriété même, et, la dût-on au ridicule, ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom que le public n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, très connu; oubliée la vaine pâture. D'ailleurs le meilleur et le plus honnête homme du monde, toujours à son banc où il écrivait, écrivait, écrivait, penchant sa tête blanche sur son pupitre, ne s'interrompant que pour voter. Au cercle il continuerait ses écritures, mieux éclairé et chauffé que dans sa chambre d'hôtel où, comme il le disait lui-même, «le bois coûtait diantrement plus cher qu'à Château-Chinon.»
Ainsi préparés, il n'y avait qu'à presser Adeline; ce fut ce que Raphaëlle demanda, exigea même, tandis que Frédéric se montrait disposé à laisser à la réflexion le temps d'agir.
—C'est un irrésolu, ton Normand: décidé aujourd'hui, il ne le sera plus demain; il pèse le pour et le contre comme un pharmacien pèse ses drogues.
—Avoue que la pilule est dure à avaler.
—Qu'est-ce que ça nous fait? ce n'est pas nous qui l'avalons; d'ailleurs il n'y a qu'à la lui dorer, et c'est ton affaire.
—Je suis à bout.
—Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien à dire et tu ne vois plus rien à faire?
Il haussa les épaules.
—Ne te fâche pas contre ta petite femme, si elle te montre qu'il y a encore à dire et à faire; écoute-la, et souviens-toi plus tard, quand nous serons mariés, que tu as eu intérêt à la consulter, alors que tu restais à bout dans une affaire d'où dépendait notre fortune, et qu'elle est bonne à quelque chose.
—Je t'écoute.
—Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre homme?
—Sans doute, répondit-il avec une certaine impatience.
Il s'agaçait de la voir tant insister pour lui démontrer qu'elle était bonne à quelque chose, quand lui n'était bon à rien; trop souvent elle avait insisté sur la supériorité de sa finesse et l'ingéniosité de ses ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis qu'en réalité elle se faisait plutôt prendre en grippe: elle n'avait jamais eu la main douce avec ses amants, et ne savait pas que les hommes se laissent d'autant plus facilement conduire qu'ils ne sentent pas les ficelles qui les tiennent.
—C'est à l'intérêt d'Adeline que nous nous sommes adressés, dit-elle, à son orgueil, à sa gloriole, et tout ce que tu lui as dit, il le roule dans son esprit, parce que c'est à son esprit seul que tu as parlé.
Il la regarda sans comprendre où elle voulait arriver.
—Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il faut le prendre, c'est à ses yeux qu'il faut parler.
—Les yeux? Quoi, les yeux?
—Tu le conduiras avenue de l'Opéra et tu lui feras visiter le local en détail. Ce n'est pas difficile, ça.
—J'y suis; il sera ébloui.
—Je te crois. Te mets-tu à la place de ce bon bourgeois se promenant dans ces salons qui vont lui jeter toute leur poudre d'or aux yeux et qui va se mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants? crois-tu qu'il ne va pas se sentir fier en se disant qu'il sera le maître dans ce palais?
—Es-tu canaille!
—En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui feras montrer le mobilier, surtout les tapis et les tentures; il doit être sensible aux couleurs, ce fabricant de drap; les ouvrages en laine, c'est son affaire. Je ne dis pas que ça le fichera les quatre fers en l'air comme les salons, mais ça lui inspirera confiance: sérieuse, l'impression du mobilier; tu le conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la livrée; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire est enlevée, j'avoue comme toi que je suis à bout.
Frédéric n'apporta qu'un changement à l'exécution de ce programme; il en intervertit l'ordre au lieu de finir par le tailleur, il commença par là: il y aurait progression.
Aux premiers mots, Adeline se défendit:
—Il sera temps si je me décide, mais je vous avoue que je balance: je vous assure que je ne suis pas du tout celui qu'il vous faut; un bon bourgeois comme moi serait déplacé dans ce rôle de président, je n'en ai aucune des qualités, et j'y serais l'homme le plus emprunté du monde; je compromettrais le succès de l'entreprise; on se moquerait de moi... et, ce qui est plus grave, de vous.
Frédéric protesta poliment, mais sans se lancer pourtant dans une réfutation en règle:
—Nous reviendrons plus tard à la question de savoir si vous acceptez ou si vous n'acceptez point, dit-il; pour le moment, ce que je vous demande simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre livrée; nous ne fondons pas une oeuvre d'un jour, et nous ne prenons pas cette livrée pour qu'elle dure un mois ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap que je demande de m'assister.
Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses conseils à son ami. Il se laissa donc conduire chez le tailleur, où il choisit un drap solide, un bon drap français, comme le demandait Frédéric, qui devait durer longtemps.
Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier Lobel; dans tout ce qui était travail de la laine, il avait des connaissances spéciales qu'il ne pouvait pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il n'eut qu'à admirer les tapis de Smyrne, de Perse et de l'Inde qu'on lui montra et qui étaient vraiment superbes, les portières magnifiques; il passa plus de deux heures à se griser de l'enchantement de leurs couleurs.
Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air», comme disait Raphaëlle, ce fut en visitant les salons de l'avenue de l'Opéra.
—Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric dans chaque place.
Et partout il faisait la même réponse:
—C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment digne de Paris.
—Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien nous donner quelque chose.
Comme ils redescendaient l'escalier tout en marbres de couleur où leurs pas sonnaient comme sous la voûte d'une église, Adeline eut un mot qui trahit le travail de son esprit et la progression des sentiments par lesquels il avait passé.
Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur le palier et faisant face à la porte d'entrée.
—Nous mettrons là un buste de la République, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.
—Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher président, car vous serez maître chez vous; mais si c'est moi qui suis maître ici, je ne mettrai point ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles qui me retiendraient, j'estime qu'un cercle est un terrain neutre où tout le monde doit pouvoir se rencontrer.
Adeline hésita un moment:
—Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.
VII
C'était la première fois qu'Adeline avait quelque chose à demander pour lui-même.
Comme tous les députés, il avait passé bien des heures de sa vie dans les antichambres des ministres et usé de nombreuses paires de bottines sur le carreau poussiéreux des corridors des bureaux à la Guerre, aux Finances, à la Justice, à la Marine, au Commerce, à l'Agriculture, aux Travaux publics, à l'Instruction publique, aux Affaires étrangères, aux Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la Préfecture de police, aux ambassades, aux consulats, partout où il y a à solliciter et à faire sortir des cartons les paperasses qui s'obstinent à y rester, mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou des communes de sa circonscription, pour les affaires de ses électeurs, jamais dans le sien et pour les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour lui, il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons financières à appuyer, pas de concessions à obtenir; quand on l'avait décoré, on était venu à lui et il n'avait eu qu'à accepter ce qu'on lui offrait.
Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement chez soi en attendant, il fallait demander.
De là son embarras.
A la vérité, s'il se faisait demandeur, c'était dans un intérêt général, supérieur à toutes considérations personnelles: mais enfin il n'en devait pas moins résulter pour lui certains avantages qui gênaient sa liberté; il se fût senti plus allègre, il eût porté la tête plus haut s'il avait été dégagé de toute attache.
Il s'y prit à trois fois avant d'aborder le préfet de police, comme s'il n'osait point sauter le pas.
Aux premiers mots, le préfet de police, qui, depuis qu'il était en fonctions, avait cependant appris à écouter en se faisant une tête de circonstance, laissa échapper un mouvement de surprise:
—Vous, mon cher député!
Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à l'avance par Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son cher préfet». Il savait que sa demande pouvait provoquer une certaine surprise, et même il en attendait la manifestation: «Vous comprenez que le préfet ne sera pas sans éprouver un certain étonnement en vous entendant lui demander une autorisation pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu en dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se mêlera probablement une certaine contrariété: le nombre de ces autorisations n'est pas illimité; il en est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme ruiné a encore dans sa poche: quand il en dépense un, il compte ceux qui lui restent et fait le calcul qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être à sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent être une monnaie commode pour payer certains services. Je ne dis pas que votre préfet se serve de cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui l'ont employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire d'un préfet aimable et vert-galant qui avait payé les dépenses d'une liaison demi-mondaine avec une de ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée l'avait tout de suite vendue cent vingt mille francs, en plus d'un tant pour cent sur les produits de la cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé et ne restât pas court. Si on avait accordé ces autorisations à des gens plus ou moins véreux, comment en refuser une à un honnête homme, entouré de l'estime publique, dont le nom seul était une garantie?
Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline une assurance que, sans eux, il n'eût certes pas eue:
—Et pourquoi pas, mon cher préfet?
C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être même trop fin, car bien souvent, dans son besoin de tout comprendre et de tout deviner, il allait au delà de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après lui-même.
Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.
—Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison de vous étonner de ma surprise, qui n'a pas d'autre cause, croyez-le bien, que l'idée où j'étais que vous viviez en dehors des cercles,—en bon père de famille.
—C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A Paris, je n'ai pas ma famille; je suis seul; les soirées sont longues. Et elles ne le sont pas seulement pour moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux d'avoir un centre de réunion, où nous aurions plaisir et intérêt même à nous retrouver dans l'intimité, sans avoir à craindre une promiscuité gênante.
—Et c'est un cercle s'administrant lui-même que vous voulez fonder?
—Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière nous, une société représentée par un gérant qui aura la responsabilité de la question financière; sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas accepté les fonctions de président.
Cette fois le préfet ne laissa échapper aucune exclamation de surprise, mais il regarda Adeline en homme qui se demande si on se moque de lui.
Adeline n'était-il pas le bon provincial qu'il avait cru jusqu'à ce jour? était-il au contraire un roublard qui s'enveloppait de bonhomie? ou bien encore était-il plus profondément provincial qu'on ne pouvait décemment l'imaginer pour un collègue?
Il fallait voir.
—Et quel est ce gérant?
—Un ancien notaire de province.
—Il se nomme?
—Maurin.
C'était là un nom qui n'apprenait rien au préfet, il y a tant de gens qui s'appellent Morin ou Maurin?
—J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui, dit Adeline, allant au-devant d'une nouvelle question.
—Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez pas accepté, car ce n'est pas à un homme comme vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un gérant... un mauvais gérant, peut entraîner loin et même très loin le président et les administrateurs d'un cercle; vous savez cela comme moi.
Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leçon, ni comme un avertissement direct; mais, cependant, il y avait dans l'accent une gravité qui devait donner à réfléchir.
—Nous n'aurons rien à craindre de ce côté, dit Adeline en pensant à son ami le vicomte, qui serait le véritable gérant sous le nom de Maurin, beaucoup plus qu'à l'ancien notaire, qu'il connaissait à peine.
Évidemment, s'il avait pu nommer le vicomte de Mussidan, le préfet aurait gardé son observation pour lui, ou plutôt elle ne lui serait pas venue à l'esprit, mais c'eût été une indiscrétion: le vicomte avait des raisons respectables pour vouloir rester dans la coulisse, il convenait de l'y laisser.
—Et quels sont avec vous les membres fondateurs? demanda le préfet.
—Voici les noms de ceux qui ont signé la demande avec moi, répondit Adeline en tirant une feuille de papier de sa poche.
Le préfet lut les noms:
—Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou, général Castagnède...
A ce nom, il fit une pause, car ce général était celui-là même qu'on appelait le général Epaminondas dans le Midi, et il le connaissait.
Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur, dont l'existence besoigneuse ne lui était pas inconnue.
Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de musique, Fastou, le statuaire, il lut couramment, de même pour les notables commerçants dont Adeline avait obtenu lui-même les signatures.
A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien ambassadeur, il n'y avait rien à dire sur ces noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux qui n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait le général de tricher, mais il n'avait jamais été chassé d'aucun cercle; l'ancien ambassadeur vivait dans les tripots, cela était certain, mais en vivait-il réellement comme on le racontait? Barthelasse et les directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient bien gardés de publier leurs mémoires avec pièces justificatives à l'appui; combien d'autres aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!
—Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste, que je ne vous présente que des noms en qui on doit avoir pleine confiance.
—Évidemment.
—Et je crois que plus d'une fois on a accordé des autorisations à des gens qui ne présentaient pas les garanties que nous offrons.
—Malheureusement; mais c'est qu'alors nous avons été trompés. Nous ne sommes pas infaillibles. Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a présenté des listes de noms aussi honorables que ceux de la vôtre, avec un gérant offrant toutes les garanties de moralité, de solvabilité, et que cependant le cercle que nous avons autorisé s'est changé, au bout de quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec bourrage de la cagnotte et étouffage des jetons. Mais est-ce notre faute? N'est-ce pas plutôt celle des fondateurs qui se sont laissé tromper et par qui nous avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut examiner et le point sur lequel j'appelle toute votre attention, en insistant, si vous le permettez, sur l'estime que vous m'inspirez.
Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait duper par des coquins assez adroits pour se cacher, il y avait dans cette tirade de quoi lui ouvrir les yeux et lui donner à réfléchir.
Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte qu'Adeline avait foi, c'était aussi en lui-même, en son honnêteté, en sa clairvoyance; il ne serait pas un président qui laisserait aller les choses au hasard; il lui donnerait son temps, à son cercle, il le surveillerait, il le gouvernerait d'une main ferme.
—Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, c'est que leurs administrateurs ne les ont point administrés, c'est que leurs présidents ne les ont point présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole que je serai un président sérieux et que le tableau que vous venez de m'esquisser ne se réalisera point pour nous.
Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas entendre? Le préfet voulut faire une dernière tentative; affectueusement il lui prit le bras et le passant sous le sien:
—Voyons, mon cher député, franchement est-ce que vous croyez que la fondation d'un nouveau cercle est bien urgente, et que vous et vos amis vous ne trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le centre de réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il pas déjà assez de cercles?
—Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire que le gouvernement ne favorise pas assez le développement de la vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la fabrication va en province.
Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric, Adeline répéta ce thème qui lui avait été soufflé, sans avoir conscience qu'il était un écho.
—Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet, quand Adeline fut arrivé au bout de son morceau.
Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il avait dit ce qu'il avait pu pour éclairer cet aveugle inconscient ou conscient, il n'était ni prudent ni politique d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de police, on n'est pas professeur de morale. Et il n'était pas du tout dans son caractère de mettre les points sur les i.
—Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant l'entretien.
Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux qui, après avoir visité le local de l'avenue de l'Opéra et constaté qu'il n'avait pas deux escaliers, ce qui est le grand point dans ce genre de recherches, se rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient signé la demande, se bornant à une seule question: celle de savoir si la signature mise au bas de cette demande était bien la leur, puis il fit son rapport, qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un second corroborant le premier, qu'il transmit au chef de la police municipale, qui en fit un troisième corroborant le second.
Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner ou à refuser l'autorisation.
Pouvait-il la refuser quand elle était demandée par un homme dans la position d'Adeline?
Il la donna.
—Après tout, on verra bien.
Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline sombrait, il l'avait averti; si, au lieu de faire naufrage, il arrivait un jour au ministère, ce service rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.
VIII
L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons dès le lendemain, malgré l'envie qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le personnel était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il fallait laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à ce que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser aux joueurs qui se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins dangereuse à contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces industriels est pincé au moment où il tâche d'en écouler quelques-unes, il est aussi simplement que discrètement expulsé du cercle, sans encourir les travaux forcés que la vignette des billets de banque promet aux contrefacteurs.
D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir pour la parfaite organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient tout autant et plus encore que ceux-là, peut-être concourir à sa prospérité—c'étaient ceux de la publicité: un cercle de ce genre ne pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait longtemps que Raphaëlle avait engagé son orchestre.
Il avait commencé: pianissimo, il était vaguement question d'un nouveau cercle;—piano, il ne ressemblerait en rien à ceux qui avaient existé jusqu'à ce jour;—adagio, on y trouverait un luxe et un confort inconnus en France, en même temps qu'une sécurité absolue contre les tricheries; à l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas à se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du jeu;—andante, ses salons seraient avenue de l'Opéra, dans la plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernières années;—l'attention étant alors suffisamment éveillée, les trompettes avaient enfin donné son nom: maestoso ma non troppo, c'était le «Grand international»;—largo, il avait pour fondateurs l'élite du monde de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de l'armée (le général Épaminondas), de la politique (le comte de Cheylus, Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts (Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce parisien, représentés par une kyrielle de noms sérieux bien faits pour inspirer confiance;—fortissimo, ce n'était pas une spéculation louche comme tant d'autres; con calore, c'était une affaire nationale, con fuoco, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir, tempo di marcia, au relèvement de la fortune publique.
Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la présence à Paris n'était pas utile, puisque l'aménagement du cercle ne le regardait en rien, avait été passer quelques jours à Elbeuf.
Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait trouvé sa famille dans la salle à manger, l'attendant devant le couvert mis.
Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa respectueusement.
—Comment vas-tu la Maman?
—Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais à être inquiète de toi?
—Pourquoi donc?
—Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus à la Chambre, et depuis plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas même une interruption.
—Tu sais bien que je n'interromps jamais.
—Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le dit: ça fait plaisir aux électeurs, qui voient que leur député est à son banc.
—J'étais pris par le travail des commissions.
En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation de son cercle qu'Adeline avait été pris; mais il ne pouvait pas le dire à sa mère, puisqu'il n'en avait pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le faire, qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là qu'il lui annoncerait cette grande nouvelle.
Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite après le souper; car en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,—ce qui ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.
Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?
Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; les paroles ne se figeaient point sur ses lèvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit elle s'en débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe et Léonie se furent retirées, elle commença:
—Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.
Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant qu'une difficulté ou une querelle s'était élevée entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait le plus au monde.
—Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse à toi-même, quoiqu'il m'en coûte d'affaiter ton retour de querelles, quand tu rentres chez toi pour te reposer.
Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience de chercher où tendait ce discours.
—Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.
—Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne démarre pas d'ici.
—Oh! Maman! interrompit madame Adeline.
—Je suis fiable peut-être; quand je dis quelque chose on peut me croire: bien sûr que ce clampin ne reste pas ici du matin au soir, je ne prétends pas ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?
—Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche à la rencontrer.
—Alors tu autorises ces visites?
Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.
—Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garçon; il me semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.
—Et s'il lui plaît?
—Dame!
—Tu l'accepterais pour gendre?
—Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?
—C'est justement pour n'avoir pas à faire son malheur que j'ai demandé à ta femme de fermer notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée; il a continué à venir et on a continué à lui faire bonne figure; je me suis tenue à quatre pour ne pas le mettre moi-même à la porte; c'est un scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour Berthe; à la messe on me regarde.
Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec Berthe Adeline. Des discussions s'étaient engagées sur ce sujet. On ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait si c'était possible. Pour tâcher de deviner quelque chose, les dévotes de Saint-Etienne dévisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces regards elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle était un objet de curiosité que parce qu'elle devinait les hésitations de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable d'accepter un pareil mariage!
—Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre franchement et décider entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.
Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile de ne pas répondre à une question posée en ces termes et avec cette solennité; cependant il l'essaya.
—Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.
—Alors tu les autorises?
—Mais....
—Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu à ce que je fasse comprendre à ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter ici?
Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.
—C'est impossible, dit-il.
Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, elle lui coupa la parole.
—Roule-moi dans ma chambre.
—Mais, Maman.
—Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de mes jambes, je serais déjà sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la femme d'un juif. Je te le répète. Je sais bien que tu n'as pas besoin de mon consentement pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que je te dis: il n'aura jamais ma bénédiction.
—Mais, Maman....
—Roule-moi dans ma chambre.
Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, et, tristement, il revint auprès de sa femme.
—Tu vois, dit celle-ci.
—Et justement au moment où j'apportais de bonnes nouvelles, où je croyais qu'un pas décisif était fait pour assurer ce mariage.
—Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'appréhension que d'espérance, comme ceux que le sort a frappés injustement et qui n'osent plus croire à rien de bon.
Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si gracieusement obligé au moment de la crise provoquée par la faillite Bouteillier, il avait été amené à s'occuper de la fondation d'un cercle, dont le but était le relèvement de la fortune publique, il expliqua la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation matérielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accordé l'autorisation qu'il demandait.
—Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.
—Tout était subordonné à l'autorisation administrative, c'est d'avant-hier que je l'ai.
Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur le visage de madame Adeline, tout au contraire.
—Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de trente-six mille?
—C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.
—De quoi?
—Je ne sais pas.
—Eh bien, alors?
—Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends rien toi-même; comment me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.
—Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour jouer comme un spéculateur paye un agent de change pour jouer à la Bourse.
—Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source où on le prend me... (elle allait dire: me dégoûte, elle se reprit:)... me répugne.
—C'est celle où puisent tous les cercles; sois sûre qu'il n'y a que les joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à trouver que ce tant pour cent n'est pas assez élevé.
—Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A vivre avec les gens, on prend leurs défauts.
—Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci, celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne crois pas ce que tu dis.
—Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce monde qui vit par le jeu n'a pas bonne réputation.
—Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas président à vie: le jour où je verrais la plus petite irrégularité compromettante, si petite qu'elle fût, je me retirerais!
—Et si tu ne la vois pas?
—As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas l'occasion qui se présente, même si elle nous expose à un risque. Tu conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous nous en garerons bien.
Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, et encore vaguement, sans avoir rien de précis à opposer aux réponses de son mari. Elle ne pouvait que subir le fait accompli,—au moins pour le moment. Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son côté, se promettait de les ouvrir aussi.
Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain matin, un meilleur accueil.
—Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle quand il lui eut expliqué la situation.
—Au moins cela l'avance-t-il.
—Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais, en me disant que peut-être il faudrait renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement, n'est-ce pas?
—Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta mère, et j'inviterai Michel.
—Décidément, tu es le roi des pères!
—Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je dois commander à madame Dupont.
—Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois: elle me va très bien, elle suffira, puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.
IX
Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme de la fête que le Grand International, ou le Grand I, comme on disait déjà en abrégeant son nom, devait donner pour son ouverture.
Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention. Et en un pareil sujet le neuf est difficile à trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons, même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement blasé sur ce genre de fêtes, le public parisien et surtout le public boulevardier.
Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, mondain, léger et piquant; Fastou avait suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières oeuvres; des pianistes avaient assiégé Frédéric, Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline; des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la disposition de Frédéric, qui avait refusé avec autant d'indignation que de mépris: son cercle servir à de pareilles exhibitions! C'était quelque chose d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait, en un mot, un programme caractéristique qui montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.
Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la représentation eût été un «événement parisien»; mais le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer entre son frère et son mari pour amener celui-ci à donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier, s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, elle avait résisté aux prières comme aux reproches et aux menaces:
—De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon mari, jamais.
—Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se présente?
—Non, quand elle se présente mal.
—On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans notre famille.
—Au moins ferait-il honneur à votre maison de jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.
—Nous nous en passerons.
Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme manqua de cette attraction, il en eut d'autres: d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis une soirée réunissant une élite de comédiens et de chanteurs comme on n'en voit que dans les grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité, une innovation que l'influence du président ferait tolérer,—pour une fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient été remplacées par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là, mais il avait dû céder aux réclamations de son comité: tout le monde s'était mis contre lui, même les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était précisément ceux-là qui avaient montré le plus d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir s'il ne triche pas.
Le dîner était pour huit heures; dès sept heures et demie les invités commençaient à monter le grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et de camélias que le buste de la République, placé dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il était impossible de distinguer si on avait devant les yeux une tête de saint ou d'empereur romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, était un véritable hall, se tenaient les valets de pied en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le programme, et pour quelques-uns, à ce programme il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'était une attention délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec quelques milliers de francs, on pouvait donner de la gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au jeu.
Dans le salon, les membres du comité recevaient leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adossé à la cheminée, souriant et accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un torticolis ou d'un lumbago.
Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont écoeurants par leur banalité, mais celui du Grand I était exquis, ayant été préparé dans les cuisines mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de la cuisine du Grand I et qu'on sût dans Paris qu'elle était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au premier abord, une spéculation consistant à donner pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui en vaut huit, peut paraître détestable; cependant elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise par une allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, quatre francs sur le dîner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée des justes sévérités de la police. Si bien fondées que soient les plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois avant de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom honorable: des commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui levés avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.
La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir conscience du temps écoulé.
Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, de la politique, des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.
A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon dîner, dans cette salle luxueuse, au milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un but patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du cimier de chevreuil, et aussi celui du Château-yquem.
Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait et développait la pensée sur laquelle il vivait depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances et de tous les génies, de relèvement de la fortune publique par le luxe, de travail français, de production nationale.
Si les convives à l'intelligence alerte avaient été un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relèvement de la fortune publique.
—En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.
Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au président, et aussitôt le silence avait succédé aux applaudissements: c'était un régal qu'un toast de Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme dans ses rapports pour ériger une commune en chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants était affiché dans les bureaux des journaux.
—Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?
Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée du député fut précisément la fameuse phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:
—Messieurs, j'ignore si je m'abuse....
Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une petite.»
Heureusement les discours tournèrent court; il fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait pas de temps à perdre.
En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit dans son cabinet, où il trouva sa femme et Berthe qui venaient d'arriver avec Michel Debs.
Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,—ce qui avait donné à Michel et à Berthe la joie de se trouver pendant trois heures dans le même compartiment en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,—et ils n'avaient pas encore visité les salons du cercle.
—Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit Adeline à Michel; en attendant que la soirée commence, nous ferons un tour dans les salons; il faut que je vous montre mon cercle.
C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait «mon cercle»: n'était-ce pas lui qui avait obtenu l'autorisation de l'ouvrir, n'en était-il pas le président, ne décidait-il pas des admissions, tout le monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric se tenait si discrètement à l'écart qu'il n'avait pas paru au dîner; il se montrerait seulement à la soirée, comme bien d'autres.
Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant le bras à sa femme, Michel conduisant Berthe; à mesure qu'ils avançaient, l'impression n'était pas la même chez la mère que chez la fille: madame Adeline se montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe en était émerveillée; quant à Michel, il n'avait d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait être toujours tourné vers elle, il la regardait venir dans les glaces, et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur son bras, il la sentait plus à lui: à la douceur du contact de la main s'ajoutait le ravissement des yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette rose!
Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans une grande pièce, plus longue que large et très haute, puisque de deux étages on en avait fait un seul en supprimant le plancher; le plafond était à caissons dorés et les murs étaient tendus de belles tapisseries tombant sur des boiseries sombres.
—Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline avec fierté.
—On dirait une chapelle, répondit Berthe.
En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et Frédéric vinrent au-devant d'eux, et les présentations eurent lieu:
—Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric; si ces dames veulent bien m'accepter à votre place, je vais les installer; je resterai avec elles pour leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles les connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la maison.
Et ce fut réellement en maîtresses de la maison qu'il les traita: on ne pouvait être plus respectueux, plus aimable, plus Mussidan; madame Adeline, qui avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée. C'était vraiment l'homme que si souvent son mari lui avait dépeint.
Les salons s'emplirent «et la fête commença». Comme le programme en avait été très habilement composé, ce fut au milieu des applaudissements qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations enthousiastes, et les compliments accablaient Adeline, qui ne savait à qui répondre, un peu grisé de ce triomphe.
Cependant tout le monde n'applaudissait point, et dans les coins se manifestaient de sourdes protestations et des impatiences.
—Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?
—On n'en taillera donc pas une petite?
Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns de ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire remettre des jetons de nacre.
Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant un peu en longueur, se termina aussi: les invités peu à peu se retirèrent, au moins ceux qui étaient venus avec leurs femmes.
Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on s'y entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.
—Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.
Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait facilement.
Le Grand I était fondé.