TROISIÈME PARTIE
I
Le Grand I n'était ouvert que depuis quelques mois et déjà Adeline se demandait comment, pendant tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs que dans un cercle.
Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet, ou à se promener mélancoliquement tout seul autour de la Madeleine, allant du boulevard à la gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait jusqu'à Elbeuf! Il manquerait la séance du lendemain, eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, parmi les siens; il embrasserait sa fille à son réveil; quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du Glayeul! Là étaient la liberté, la gaieté, le repos; Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et ce temps était si dur, si morne, que, plus d'une fois, il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre tranquille à Elbeuf, dans sa famille, avec ses amis, pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection et de tendresse, comme il avait besoin de l'être.
Mais du jour où le Grand I avait été ouvert, cette existence monotone du provincial perdu dans Paris avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus de déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud, capitonné, luxueux, joyeux,—son cercle, où toutes les mains se tendaient pour serrer la sienne, où les sourires les plus engageants accueillaient son entrée, où il était, pour tous «Monsieur le président.»
A sa table, qui ne ressemblait en rien à celle des restaurants médiocres qu'il avait jusque-là fréquentés avec la prudente économie d'un provincial, il était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on le consultait, on le traitait avec une déférence dont les premiers jours il avait été un peu gêné, mais à laquelle il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce n'était plus seulement pour les valets, empressés à lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était «monsieur le président», il l'était devenu pour lui-même, croyant à son titre, le prenant au sérieux, s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours «Monsieur le président» pour quelqu'un et conséquemment pour soi.
Mais bien plus encore que les satisfactions de la vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient attaché à son cercle. En sortant de la Chambre il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant si longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler en se demandant de quel côté il allait aller, à droite, à gauche, sans but, au hasard.
Il était rare que maintenant il sortît seul de la Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait, chargé d'un portefeuille bourré de paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus, qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait rien,—le suif.
D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois, invités par Adeline, ou bien s'invitant eux-mêmes, quand ils étaient en disposition de s'offrir un dîner meilleur et moins cher que dans n'importe quel restaurant.
—Je vais dîner avec vous.
On partait en troupe, et par les Tuileries quand il faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli quand il pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de la porte à deux battants, le valet de service dans le vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir en saluant bas, et par le grand escalier décoré de fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités devant lui; si quelqu'un, par déférence d'âge ou pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait jamais:
—Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.
C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour de ses invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces tableaux signés de noms célèbres.
A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé gagner par le besoin de la vie facile et confortable qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette attraction avait été d'autant plus envahissante qu'il avait toujours vécu au milieu d'une simplicité patriarcale: point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques qui ne comprenaient pas à demi-mot.
Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation facile et légère de ses dîners qui, en une heure, lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos graves et lourds de la province, qui partent de rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie fine et le mot vif, et quand il avait à sa table—ce qui d'ailleurs, arrivait souvent—des gens d'esprit à la langue aiguisée ou à la dent dure, aussi capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de bien dire ce qu'ils répétaient, c'était pour lui un régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain celui-là, tous venaient lui donner leur représentation sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire, qu'à les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec une amabilité pleine de bonhomie.
Comme la nature l'avait doué de l'esprit de justice en même temps que d'une âme reconnaissante, il ne pouvait pas jouir de cette existence agréable sans se dire que c'était à Frédéric qu'il la devait.
Parfait le vicomte. Il avait rencontré en lui le collaborateur le plus zélé en même temps que le plus discret, deux qualités qui ordinairement s'excluent l'une l'autre.
Bien qu'il surveillât tout, bien qu'il fît tout, et ne quittât guère le cercle, jamais Frédéric ne se mettait en avant: Maurin, qui avait toujours le titre de gérant, était, il est vrai, bien effacé, mais ce qui importait à Adeline, c'était que lui, président, ne le fût point; c'était que la gestion financière n'empiétât point sur la direction morale, et, après dix mois d'exercice, il se sentait aussi maître de cette direction qu'au jour où, pour la première fois, il avait pris la présidence.
Pour les admissions, lui et son comité étaient restés les maîtres absolus, et jamais le gérant n'avait essayé de leur faire admettre des membres douteux, comme il arrive dans tant de cercles, où le souci de faire marcher la partie passe avant tout; et, comme il devait arriver au Grand I, lui avait-on prédit charitablement en l'avertissant de se bien tenir de ce côté; mais ces cercles avaient pour gérant un Maurin, non un vicomte de Mussidan!
D'autre part, jamais il ne lui était venu à lui ni à son comité des plaintes, ou simplement des réclamations, tant la machine administrative fonctionnait avec régularité.
C'était bien le cercle modèle dont le vicomte avait parlé dans leurs entretiens du soir sur les boulevards, et que, grâce à la sévérité de sa surveillance, ils avaient pu réaliser.
—Où diable a-t-il appris l'administration? demandait parfois Adeline en faisant son éloge aux membres du comité.
A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens qui attachaient Raphaëlle à Frédéric et aussi la part que celui-ci avait prise à son expulsion, répondait qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris à faire; mais cette réponse, il l'accompagnait d'un sourire railleur qui démentait ses paroles. Venant de tout autre, ce sourire énigmatique eût inquiété Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance; c'était simplement la vengeance d'un... battu.
Et quand M. de Cheylus était absent, Adeline riait avec les autres membres du comité de cette petite traîtrise.
—Il n'en prend pas son parti, le comte.
—Dame! il y a de quoi!
—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu'à la place de M. de Cheylus, au lieu d'en vouloir au vicomte, je lui en saurais gré. Peut-être trouverez-vous que ce que je dis là a l'air d'une naïveté; je vous affirme que c'est profond.
Cependant, devant la persistance du sourire de M. de Cheylus, Adeline, par excès de conscience plutôt que par curiosité, avait voulu savoir ce qu'il cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait rien répondu aux questions les plus pressantes; il n'avait rien voulu dire de plus que ce qu'il avait dit; il ne savait rien de plus sur le compte de «ce jeune homme» que ce que tout le monde savait.
Adeline eût eu le plus léger soupçon sur Frédéric qu'il eût cherché, au delà de ces sourires et de ces propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la preuve que le Grand I était le modèle des cercles?
On sait que l'été fait le vide dans les cercles comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie mondaine de Paris s'endort: on est à Trouville, à Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»; plus tard on chasse, on ne va pas à son cercle, et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est abandonné par ses membres. Cependant tous ces membres ne restent pas sans venir à Paris pendant cinq ou six mois, et ceux qui n'y sont pas ramenés pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires, le traversent en se rendant du nord dans le midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées? au théâtre? ils sont fermés; à son cercle! la partie y est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend parler d'un cercle où la partie a gardé un peu d'entrain, on y court; qu'il soit de second ou de troisième ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en passant? deux parrains vous présentent, et l'on s'assied à la table du baccara.
C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu la satisfaction de voir venir au Grand I les membres les plus connus des grands cercles. Frédéric ne manquait pas d'en faire la remarque, sans y insister plus qu'il ne fallait, d'ailleurs.
—Vous voyez comme on vient à nous.
Adeline était ébloui par les noms des ducs, des princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de son gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait pas de les répéter à sa femme.
—Tu vois comme on vient chez nous: nous sommes un centre, un terrain neutre, celui de la fusion, le trait d'union entre la France qui travaille et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant.
Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier qui, pour la première fois depuis quarante ans, lui semblait aussi peu confortable que ridicule.
II
Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle n'était pourtant pas sans mélange.
Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre; et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait servait de trait d'union entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment de juste fierté qui le portait et auquel il pouvait s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.
Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait près de cinquante mille francs à la caisse de son cercle, qui n'était pas sa caisse, par malheur, c'était un sentiment de honte qui l'anéantissait.
Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?
C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la crainte qu'il ne devînt joueur.
—Moi, joueur!
Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience il connaissait les dangers du jeu.
Ce n'est pas quand on a été entraîné une première fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir appris la vie.
Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse: sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte était légère pour la fortune de ses parents.
Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire grand mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué. Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il était assez riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:
—Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.
Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.
Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; comme il les trouvait misérables, ceux qui succombaient à la passion du jeu!
Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire des êtres inconscients et par là des irresponsables; mais lui, quand pour la première fois il s'était assis à la table de baccara de son cercle, il n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la passion.
C'était même cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il avait discuté dans sa conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions de Frédéric.
Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur d'en être infectés.
Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés, rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations par lesquelles ils passaient.
Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du rivage, jouit de l'horreur d'une tempête, il se disait qu'heureusement pour lui il était à l'abri de ce danger.
—Qu'irait-il faire dans cette galère?
Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas du tout le fond de sa nature, comme il était au contraire bonhomme, et compatissait d'un coeur sensible à la douleur et au malheur, plus d'une fois il avait cru devoir adresser des avertissements à quelques-uns de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, l'intéressaient plus particulièrement.
Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, en leur prenant le bras et en le passant sous le sien comme on fait avec un camarade, il leur avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les yeux, les grondant, les chapitrant. Quelquefois même, dans des cas graves, il les avait fait comparaître dans son cabinet de président, et là, entre quatre yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez trop gros jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de vous le dire, un jeu qui n'est pas en rapport avec vos ressources.»
Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnaître que ses discours les plus affectueux étaient aussi peu efficaces que les semonces les plus vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient aucun effet.
Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il est vrai, mais enfin il y avait renoncé, n'étant point homme à persister dans une tâche dont il reconnaissait lui-même l'inutilité.
—Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.
Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait pas à faire le président: c'était lui qui avait la charge de l'honneur de son cercle, et l'honneur du Grand I était que le jeu y fût contenu dans des limites raisonnables.
Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré eux et contre eux: son cercle ne deviendrait pas un tripot.
Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois même y passer la plus grande partie de la nuit: continuellement il circulait dans les salons, rôdant autour des tables, regardant le jeu comme s'il avait eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait endormi dans un fauteuil, surpris par la fatigue; mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il reprenait ses promenades en cherchant à savoir ce qui s'était passé pendant qu'il sommeillait.
Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il se tenait debout, les mains dans ses poches à côté de la table de baccara, un joueur lui avait dit:
—Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc pas une?
Et alors il avait répondu en haussant les épaules
—Le baccara! mais c'est à peine si je sais les règles de ce jeu, si simples cependant.
—C'est si facile.
—Plus facile qu'amusant: il y a des présidents dont c'est la force de ne pas toucher une carte... et je suis de ceux-là.
Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives que son président faisait pour détourner du jeu quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas du tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives. Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse contre Adeline.—Laissons-le faire, laissons le dire; cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous être utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le président du Grand I éloigne les joueurs au lieu de les attirer; ça vous pose bien.—Et s'il les détourne?—Je te promets qu'il n'en détournera pas un seul, tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un que nous avons intérêt à éloigner de chez nous.—Le préfet de police?—C'est toi qui l'as nommé; comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de fermeture contre un cercle où le jeu est combattu par son président?—Ce n'est pas en discourant contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais bien que nous ne le tiendrons que quand il sera endetté à la caisse; jusque-là j'ai peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous à sa place?—Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... peut-être plus que tu ne voudras.—Pousse-le.
Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:
—Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son ton le plus doux et avec ses manières les plus insinuantes, que l'homme qui a le plus d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même? Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que vous avez dernièrement catéchisés—je vous demande la permission de ne pas le nommer—c'est que vous n'entendez rien au jeu.
—C'est parfaitement vrai.
—Très bien; mais vous comprenez que cela enlève beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans votre intervention qu'une opposition systématique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, ce n'est pas de la sympathie.
—J'ai joué autrefois.
—Alors il est bien étonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....
—Jamais de la vie.
—... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles auraient plus d'influence si on voyait en vous un ami au lieu de voir un adversaire.
En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé: il connaissait son Adeline et savait avec quelle sûreté germait le grain qu'on semait en lui.
Avec l'expérience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons radicales chez les joueurs, et combien, au contraire, sont fréquentes les rechutes: que d'anciens joueurs qui étaient restés dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur, alors que toute passion semblait morte en eux et que celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était seule désormais!
III
Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance, mais à cette heure il en était jusqu'à un certain point frappé.
Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, et comme les proverbes vont rarement seuls, il lui en était venu un autre qui s'imposait, dans les circonstances particulières où il se trouvait, et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée en cette petite phrase: «qui a joué jouera», il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.
Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il avait vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers jours de l'ouverture de son cercle.
S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient plus ridicules: il les comprenait, et admettait maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à coups de cartes, qui se passent en quelques minutes, et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et il en avait suivi les phases avec émotion—avec cette sympathie dont parlait Frédéric.
C'était un symptôme, cela.
En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.
Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait là quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.
Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent cinquante mille francs de billets de banque, il n'avait pas pu se défendre contre un certain sentiment d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement, agréablement gagné en quelques heures.
De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce petit pas il l'avait franchi.
Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y réussir, un long apprentissage, au moins dans le baccara, le gain comme la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était tout jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante, cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle de la roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé la même expérience, et le 24 était sorti encore. Deux numéros pleins sortant ainsi exprès pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il pas particulier et ne constituait-il pas une chance personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et il avait perdu à la roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme son gain, et elle ne prouvait nullement qu'à un moment donné il n'avait pas eu la chance—une chance providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions qu'il n'avait pas songé à examiner, puisqu'il avait renoncé au jeu pendant de longues années, mais qui maintenant lui revenaient.
Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs: quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même? En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les choses et les destinées en ce monde, et cette justice ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, fût malheureuse.
Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit. C'est que celui qui a de la fortune ou qui gagne largement, sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins, ne considère pas le jeu au même point de vue que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait sa fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que maintenant que cette fortune avait disparu et que sa maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient bien à propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.
Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il était habitué à entendre:
—Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!—Quel beau banquier vous feriez!
Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses éclats de voix insultent au malheur des pontes, et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à étudier longuement son point pour torturer à l'avance ceux que dans quelques secondes il va saigner à blanc.
Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un de ces pauvres diables de pontes qui viennent misérablement au cercle pour jouer la matérielle, c'est-à-dire tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie au jour le jour; recommençant le lendemain ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en usant les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme ceux qui le continuent longtemps.—Banquier et beau banquier même, certainement il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus que ponte d'ailleurs.
Quand Raphaëlle avait fondé son cercle, car dans l'intimité elle disait son cercle, comme Frédéric et Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement cela lui avait été impossible, et elle avait dû accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur de cercle, Barthelasse en était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un grand chagrin pour lui—à faire valoir par les mains des autres la fortune que quarante années de travail lui avaient acquise—c'était lui qui disait travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle, il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle, c'est-à-dire le caissier prêteur auquel le joueur décavé fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter cette combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net des bénéfices qu'on peut faire dans un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie, et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle à son apport. Ils s'étaient fortement querellés sur ce point, ils s'étaient non moins fortement injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rôle de chef de partie en prêtant non son argent, mais le leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient les bénéfices.
Pour surveiller cette opération des plus délicates, puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses sommes par oui ou par non, et instantanément, sans avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il là, on n'en savait trop rien; il semblait être un surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le oui ou le non, que le chef de partie répétait.
Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline—car, en public, il ne se permettait pas de lui adresser la parole—il lui avait dit le mot que tout le monde répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?» mais sans jamais insister; un jour, cependant, qu'Adeline répondit à cette invite par un sourire, il alla plus loin:
—Mais un présidint qui ne touche jamais aux cartes dans son cercle, dit-il avec son accent provençal le plus pur, c'est un pâtissier qui ne mange jamais de ses gâteaux.—Et pourquoi? se dit-on.—Je vous le demande? Alors il s'en trouve qui disent: «C'est qu'ils sont empoisonnés.» D'autres: «C'est qu'ils sont faits malpropremint.»
Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une fois. Etait-il possible qu'on crût dans le monde qu'à son cercle il se passait des choses malpropres? Evidemment son abstention systématique pouvait être mal interprétée. De même pouvaient être mal interprétés aussi ses discours contre le jeu; ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas lui-même, et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à qui il s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans son cercle on ne jouait pas loyalement?
Mais alors?
Justement cette intervention de Barthelasse avait eu lieu au moment où il venait d'être fortement ébranlé par une partie qui s'était jouée sous ses yeux: un commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses affaires et plus près de la faillite que de la fortune, avait gagné deux cent mille francs qui le sauvaient. Et en présence de cette veine heureuse Adeline s'était tout naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami, et il gagnait ces deux cent mille francs. Puisque la fortune avait eu des yeux cette nuit-là, elle aurait aussi bien pu en avoir pour lui que pour son ami.
Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main de la fatalité dans un injuste malheur, ne peut-on pas voir celle de la Providence dans un bonheur mérité?
On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il était vraiment trop timide en ne tentant pas la chance, il n'y avait pas loin.
Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en voyait tant, qui ne vivaient que par le jeu et pour le jeu.
Il s'agissait simplement de tenter la chance une fois.
Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques milliers de francs; avec le calme et la raison qui étaient son caractère même, il n'y avait pas à craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la vérité ce serait une perte, mais enfin elle n'irait pas loin.
Tandis que, si la chance le favorisait comme cela pouvait arriver, comme il lui semblait juste que cela arrivât, son gain pouvait être considérable.
Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme comme lui ne s'emballe pas; il se connaissait bien.
Il jouerait donc,—une fois, rien qu'une fois, et après ce serait fini: on n'est pas joueur parce qu'on prend un billet de loterie.
Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas tout de suite à exécution, et il passa bien des heures autour de la table de baccara, se disant que ce serait pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce soir-là.
Enfin, un soir que la partie languissait en attendant la sortie des théâtres et que le croupier venait de prononcer la phrase sacramentelle:
—Qui prend la banque?
Il se décida à quitter la place où il semblait cloué, et, s'avançant vers la table:
—Moi, dit-il.
IV
—Le président prend la banque!
C'était le cri qui instantanément avait couru dans tout le cercle.
Même dans les salons des jeux de commerce, les joueurs de whist et d'écarté, les joueurs de billard aussi, de tric-trac, même d'échecs, avaient quitté leur partie pour voir cette curiosité: le président taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux qui sommeillaient dans le salon de lecture ou çà et là dans les coins sombres, avaient suivi le courant qui se dirigeait vers la salle de baccara:
—Auguste, six mille.
A cette demande de son président, Auguste, le chef de partie, sans même consulter Barthelasse du regard, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'était empressé d'apporter en jetons et en plaques sur un plateau les six mille francs, et respectueusement, religieusement, avec une génuflexion de sacristain devant l'autel, il les avait déposés sur la table.
C'était chose tellement extraordinaire, tellement stupéfiante de voir «M. le président» tailler une banque, que Julien le croupier oubliait de presser la marche de la partie. Il attendait qu'autour de la table chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile, car ceux qui occupaient déjà des sièges n'avaient eu garde de les abandonner.
Dans cette salle ordinairement silencieuse où sous ce haut plafond régnait toujours une sorte de recueillement comme dans une église ou un tribunal, s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.
Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de banquier, un peu surpris de se trouver si élevé au-dessus des pontes assis autour de la table; son coeur battait fort, et il regardait autour de lui vaguement, sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient son esprit et sa pensée.
En attendant que le jeu commençât, un de ceux qui se tenaient à côté de sa chaise se pencha sur son épaule, et d'une voix moqueuse:
—Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera terrible: Frimaux revient de l'Odéon.
Un éclat de rire courut autour de la table et tous les yeux s'arrêtèrent sur un joueur assis à côté du croupier et qui n'était autre que Frimaux, le plus grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait représenter quelques pièces avec des fortunes diverses, des chutes écrasantes ou de solides succès, selon les hasards de la collaboration, Frimaux n'avait qu'un souci: donner ses premières un vendredi ou tout au moins un 13. Au cercle, où régulièrement il passait quatre heures par jour, du 1er janvier au 31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à la sueur de son front, comme il le disait lui-même, c'est-à-dire les quatre ou cinq louis nécessaires à sa vie—la matérielle—il ne jouait que dans certaines circonstances particulières qui devaient lui donner la veine: pendant trois mois il avait été convaincu qu'il ne pouvait gagner que s'il tournait le dos à l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait face, il tirait des bûches, c'était fatal; maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi tous les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs des Batignolles où il demeurait pour s'en aller à l'Odéon, dont il faisait sept fois le tour en monologuant comme un personnage de l'ancien répertoire: «J'aurai la veine ce soir»; puis il revenait au Grand I, où pendant quatre heures il restait inébranlable dans sa foi, malgré la déveine qui souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus sérieuses pour se l'expliquer sans jamais ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le reste parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de Dieu comme du diable, et ne croyant même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux fût la plus honnête femme du monde.
—Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se moquât de lui.
—Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.
En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage ne prenait jamais de voiture—le fiacre n'est pas mascotte—était crotté comme un chien.
Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux qui se pressaient autour de la table:
—Messieurs, faites votre jeu....
Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric, placé en face de lui, derrière trois rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de dépasser.
—Rien ne va plus?
Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage, c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier, sans faire languir la galerie et sans empressement de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.
Il n'y eut qu'un cri:
—Et il ne voulait pas jouer!
Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, car sa joie allait au delà du coup gagné, qui par lui-même ne donnait réellement qu'un résultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve était faite, et elle confirmait ses pressentiments basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle faute il eût commise de ne point tenter l'aventure!
Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un banquier aussi tranquille; c'était à croire que le gain comme la perte lui étaient indifférents; les vieux joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux étaient démontés par son assurance:
—Qui aurait cru cela de lui?
Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il ne jouait pas, c'était tout simplement parce qu'il n'était pas en situation de supporter une perte de quelque importance.
Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit au tableau de droite et gagna au tableau de gauche; le troisième, le quatrième furent pour lui, quand il arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice d'environ une vingtaine de mille francs.
Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion lui étreignit le coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent dans le cou: sans doute ce n'était point une fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait point, mais c'était une somme, et le dernier coup qui lui restait pouvait la doubler ou la réduire à rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou non il avait la chance,—ce qui était le grand point.
Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il donna les cartes; il semblait qu'elles ne pouvaient se détacher de ses doigts, comme s'il espérait, en les gardant dans ses mains, leur donner le temps de devenir ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement, il releva les siennes, n'osant pas les regarder.
Il avait cinq.
La situation était critique; qu'allaient faire ses adversaires? Ils ne demandèrent de cartes ni l'un ni l'autre.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les oreilles rebattues par les discussions sur le tirage à cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer? Mais de tout ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit, et il n'était pas en état en ce moment de se rappeler la théorie et de la raisonner.
Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la rapidité avec laquelle les résolutions doivent se prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement la question; mais il n'était pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la décider.
Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans des conditions plus caractéristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.
Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs étaient à lui.
Décidément la preuve était faite, l'arrêt était rendu: il avait la chance.
Ce fut d'ailleurs le cri de tous.
Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les autres.
Quand Adeline lui répéta que c'était la première fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de suite le parti qu'il en pouvait tirer:
—La façon dont vous avez joué prouve une chose, qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.
Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.
Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.
—L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté! alors, vous comprenez!
Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent. Les amis d'Adeline ne parlaient que de sa chance; ce n'était pas quarante mille francs qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent mille.
De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante mille francs ou ce qui lui en restait, c'est-à-dire trente-cinq mille francs, Adeline, en homme sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf, où ils seraient plus en sûreté qu'entre ses mains. Seulement, il se garda bien de dire à sa femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât point, il lui inventa une histoire vraisemblable: ils avaient subi assez de faillites en ces derniers temps et d'assez grosses pour qu'il fût tout naturel d'admettre que dans l'une d'elles s'était trouvée cette somme: les débiteurs qui payent intégralement ce qu'ils doivent pour obtenir leur réhabilitation sont rares, mais enfin on en trouve.
Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait battus la veille l'entourèrent:
—Vous allez nous donner notre revanche, mon cher président.
—Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent que vous nous avez enlevé hier si joliment.
Il répondit en riant que cela était impossible, attendu que cet argent roulait vers Elbeuf; puis sérieusement il expliqua qu'il n'était pas joueur et ne voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille à tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de ceux qui le tourmentaient, non pour lui, mais pour eux, pour leur être agréable, pour le plaisir du cercle.
—Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? ne nous devez-vous rien?
Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne pas en profiter? Il ne méprisait pas la fortune comme le croyait Frédéric,—loin de là.
Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa chance, celle qui lui appartenait et lui était personnelle; elle l'abandonna au moins en partie; c'est-à-dire qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina par une perte de six mille francs.
Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à la caisse qu'il payerait le lendemain.
—La caisse n'acceptera pas votre argent, mon cher président, dit Frédéric, ce n'est pas pour vous que vous avez joué aujourd'hui, c'est pour le cercle. C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si vous tenez à rembourser ces six mille francs, nous ne pourrons pas les refuser: mais, jusque-là, la caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera facile: vous rattraperez vos six mille francs, et bien d'autres avec.
C'était ainsi qu'il avait été pris,—en se laissant incorporer dans la troupe des joueurs la plus nombreuse, celle qui court après son argent.
V
Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle pouvait être évitée.
Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal joué quand il avait perdu.
—Si....
Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de les réparer; évidemment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle est contrariée? et il avait contrarié la sienne par son ignorance plus encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la décision, c'est la pratique.
Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre en prenant place tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé que deux banques, il n'en avait pas moins gagné une maladie d'un genre spécial, que le contact seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complète, puisse désormais les en guérir—celle qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.
A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se laissent éblouir, les natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement de la mêlée, non celle où l'on fait le coup de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants contre un gentilhomme.»
Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le moindre panache; cependant, comme tant d'autres qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations: banquier toujours, ponte jamais.
Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une fois elle avait passé du côté des manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois, par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir cinquante mille francs à son cercle.
Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à point pour le réconforter:
—Vous vous rattraperez.
Et quand il avait gagné se trouvaient là non moins à point quelques besoigneux pour lui faire une saignée:
—Mon cher président...
La voix était si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en blâmer?
Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il avait si tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que quelques heures agitées.
Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission,—seul moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.
Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne se représenteraient pas pour lui!
Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.
Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons au Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au Grand I», ils disaient familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.
Déjà le Grand I n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables sans doute pour tout le monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.
A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la réalité.
D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent présentés par des parrains suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il surveillait toujours avec la même sévérité les admissions des membres permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau venu qui l'inquiétait.
Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas autrement tourmenté, des invités sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air généralement honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, mais inutilement: malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects et si décorés n'étaient pas des rameneurs comme on aurait pu le supposer dans un autre cercle que le Grand I, c'est-à-dire des racoleurs chargés d'amener des pigeons que le baccara planterait. Au Grand I ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie volerie...
Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric s'était rejeté sur la province:
A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! dans un cercle comme le Grand I, où il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!
Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le Grand I ne fût pas exclusivement composé, comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considérable le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près commune, où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne compte que sur une bonne chance pour combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le Grand I fût le lieu de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités qui l'avaient perdu.
Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété: il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de dix mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!
Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à Frédéric, occupé à compter les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.
—Dix mille francs! est-ce possible?
Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un sourire énigmatique.
A la fin, il s'était décidé:
—Vous voyez, mon cher président.
De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas avouer qu'il croyait possible le bourrage de la cagnotte, ce fameux bourrage dont il avait plus d'une fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et de plaques par le croupier au détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner Frédéric d'une pareille infamie.
—Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.
—Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.
—Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que nous sommes d'accord.
D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours comme au commencement.
Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint à lui en souriant, les mains tendues:
—Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.
—Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour ce soir?
—Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?
C'était une invitation lithographiée avec élégance et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»
Seule l'adresse était manuscrite.
J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que d'hier dans la nuit.
—A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper à des explications plus qu'embarrassantes.
Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: comment, les garçons d'hôtel distribuaient des invitations signées de son nom: «le président Adeline!»
—Mais, mon cher président, répondit Frédéric en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.
—Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.
—Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut des joueurs.
—Mon nom ne servira pas à les attirer.
VI
L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas?
L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de lui être faite.
—Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.
—Rien.
Vous ne lui avez pas cassé les rinss? s'écria Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours de revenir à son ancien métier de lutteur, malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se contenir et se calmer... à Pariss....
Raphaëlle haussa les épaules:
—On ne casse pas les reins aux gens dont on a besoin.
—C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop la voix, je n'avais qu'à faire ça:—il plia les jarrets, se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque de son adversaire dans l'arène;—et tout de suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous embêter? Je vous le demande. Hein!
—C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua Frédéric impatienté.
—Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si vous croyez que j'en ai peur.
—Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer en conséquence.
—Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on l'aura affranchi; le jour où il filera la carte, il sera à nous.
—Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?
—Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils s'en sont bien trouvés.
Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé comment ils le garderaient à la tête de leur affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles. Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.
—Nous l'affranchirons, avait dit Barthelasse, se servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont affranchis.
—Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse, connaissait la nature de son président.
Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait même pas qu'il en pût être autrement. De quoi s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger, en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il? Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné par le travail.
Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse, ne croyaient pas que tout le monde en fût arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie pratique qui enseigne à ne voir que l'argent gagné sans se soucier de la façon dont on le gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même de son indignation, si on lui proposait tout simplement de lui apprendre à travailler pour jouer à coup sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec celui que d'un air de mépris ils appelaient «Puchotier» depuis qu'Adeline, se défendant un jour de ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné ce nom en disant qu'à Elbeuf les Puchotiers sont les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot. Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait franchement?
Il fallait vraiment être Puchotier pour avoir la naïveté de croire qu'avec des cotisations de cent francs et les produits d'une honnête cagnotte on pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer, d'assurances, vingt mille francs d'impôts, vingt-cinq mille francs d'éclairage et de chauffage, soixante mille francs de gages au personnel, trente-six mille francs de traitement au président, trente mille francs pour perte sur la table et tous les autres frais pour abonnements aux journaux, impressions, concerts, fêtes, c'est-à-dire d'une dépense annuelle de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir ces dépenses et pour donner un bénéfice suffisant à ceux qui avaient fondé l'affaire, gérant, tapissiers, marchands de vin, fournisseurs de comestibles, croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus ou moins influents ou, comme on dit dans ce monde, mangeurs, qui se font payer leur protection en un tant pour cent, il fallait que la partie marchât, et non simplement, tranquillement, mais follement au contraire, avec tous les avantages qu'une administration habile peut en tirer.—Il serait souvent monotone, le dîner de plus d'un cercle, si on ne s'était pas procuré des convives en lançant, partout où l'on a chance de rencontrer un naïf, des invitations comme celle qui avait indigné Adeline. Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il entretenir un personnel de rameneurs qui, membres réguliers du cercle, gentlemen en apparence, besoigneux en réalité, répandus dans le monde ou plutôt dans un certain monde, ont pour mission de racoler au hasard de leurs connaissances ou d'une heureuse rencontre ceux qui, bien nourris à la table d'hôte, seront une heure après dévorés à celle du baccara et apporteront à la cagnotte un aliment plus sérieux que les seigneurs des choeurs qui font la tapisserie, et jouent avec des jetons prêtés, prenant des attitudes de comédiens; ivres de joie quand ils gagnent, à deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette cagnotte donnerait-elle des bénéfices suffisants si dans le feu de la partie les croupiers «aux doigts légers»—l'épithète est du plus grand des grecs—ne bourraient pas son coffre capitonné de jetons d'ivoire et de nacre qui tombent là sans bruit? Et le change de la monnaie, que donnerait-il si le croupier ne le faisait pas avec des doigts de plus en plus légers: «Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie»; et tandis que le valet de pied apporte ces vingt-cinq louis au croupier, qui n'a pas quitté la table, celui-ci, par-dessus son épaule, lui passe deux plaques au lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui font un cercle prospère—sinon modèle.
Mais pour les employer sans qu'Adeline les découvrit, il avait fallu toute la dextérité de Frédéric et toute sa souplesse de caractère.
Et voilà que le truc de la cagnotte semblait gravement compromis et que celui des invitations devait être abandonné.
Au moins ce fut le conseil de Raphaëlle, qui n'était pas pour qu'on attaquât jamais de front les difficultés.
—Cède, dit-elle à Frédéric.
—Comment, céder! s'écria Barthelasse.
—Il faut renoncer à ces invitations, ou nous auront un éclat, peut-être une rupture.
—Et comment comptez-vous rabattre le gibier? dites un peu, mon bon! Comptez-vous qu'il va vous tomber tout rôti sur votre table, hein? Je vous le dis et je vous le répète, vous prenez trop de précautions avec ce président; vous le gâtez. Voyons, croyez-vous qu'il ne savait pas comment les 10,000 francs étaient venus dans la cagnotte. Je vous le demande, hein? Il vous l'a faite au président qui ne veut rien voir, qui ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le comprends, il est député, il est décoré, il est considéré, il faut bien qu'il ménage sa réputation... pour lui-même. Mais au fond du coeur il en sait autant que nous. Autrement! Il a bien avalé la cagnotte—il n'en reparle plus, de la cagnotte,—il avalera bien les invitations. Ça se passera tacitement; ça lui est plus commode à cet homme, c'est son genre: il faut le prendre comme il est ou s'en passer; il n'y a qu'à continuer, puisque vous ne voulez pas qu'on l'affranchisse, ce qui pour nous serait bien plus facile.
Cependant, malgré le plaidoyer de Barthelasse, ce fut comme toujours d'ailleurs, l'avis de Raphaëlle qui l'emporta: on céderait.
Le lendemain, Frédéric, qui était toujours le porte-parole de la participation, fit ses excuses à son cher président.
—Pardonnez-moi la façon un peu vive dont je vous ai répondu hier. J'ai eu tort. J'ai réfléchi, je le reconnais. Ce qui m'avait entraîné, c'est que la chose dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien d'autres présidents signent ces lettres. Mais vous n'êtes pas de ces présidents-là, j'en conviens. Votre haute situation, votre respectabilité, votre nom si honoré rendent légitimes toutes les susceptibilités.
Il était entré dans le cabinet de son président en tenant dans sa main gauche un paquet de papier:
—Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il. Il les jeta dans la cheminée, où brûlait un feu de bois.
Adeline avait écouté le commencement de ce petit discours avec une attitude raide, en homme fâché,—et il l'était en effet;—il fut attendri.
On ne pouvait pas reconnaître ses torts plus galamment: tous les griefs qu'il avait entassés contre le vicomte s'évanouirent.
—Vous savez bien que je ne veux que l'honneur de notre cercle, dit-il en tendant la main à Frédéric.
—Et moi donc! s'écria celui-ci.
Adeline eut une pensée de prévoyance pour Frédéric, à laquelle se mêlait un vague sentiment d'inquiétude:
—Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.
—Vous savez comme le premier mouvement court aux extrêmes. Il est certain, cependant, que nous allons nous trouver dans un certain embarras, mais enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en sortir... au moins je l'espère.
—Que puis-je pour vous?
—Vous en rapporter à moi, et ne pas vous inquiéter quand quelque chose se présente mal. Soyez sûr que vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'il y soit porté remède. Comme vous, mon cher président, je mets au-dessus de tout honneur de notre cercle, et, si j'osais le dire: avant vous, puisque, pour ceux qui savent, je suis le gérant responsable. Mais, à côté de l'honneur, de la respectabilité dont vous avez la garde, il y des intérêts respectables dont je me trouve chargé par ma gérance effective. On me les a confiés, ces intérêts.—A l'argent que j'ai mis dans cette affaire s'est ajouté l'argent qui m'a été confié,—et dont je suis responsable. Eh bien, laissez-moi l'administrer de façon à ce qu'il donne les produits légitimes qu'on est en droit d'attendre.
—Mais que puis-je?
—Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez pas celle des personnes qui ont eu confiance en moi?
—Certes, non.
—Soyez sûr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma direction qui puisse nous compromettre ou même nous inquiéter.
—Que voulez-vous donc de moi?
—Simplement ce qui se fait dans tous les cercles? que vous laissiez marcher la partie.
VII
Un matin qu'Adeline rentrait tard chez lui, dans cet état de demi-somnolence du joueur qui a passé la nuit, le corps brisé de fatigue, le sang enfiévré, l'esprit abattu, honteux de lui-même, furieux contre les autres, rejouant dans sa tête troublée les coups importants qu'il venait de perdre et qui avaient augmenté sa dette d'une dizaine de mille francs, on lui dit qu'une jeune dame l'attendait dans le salon de l'hôtel.
Il n'était guère en disposition de donner des audiences et d'écouter des solliciteurs: il fallait qu'avant la séance de la Chambre, où devait venir en discussion un projet de loi dont il était rapporteur, il se rafraîchit, et dans un peu de repos se retrouvât.
—Vous direz à cette dame que je ne peux pas recevoir, répondit-il.
Et il continua son chemin pour monter à son appartement.
Mais, dans son mouvement de mauvaise humeur, il n'avait pas parlé assez bas, la porte du salon s'ouvrit vivement, et il se trouva en face d'une jeune femme de tournure élégante qui lui barra le passage.
—Monsieur Adeline?
—C'est moi, madame, mais je ne puis pas vous recevoir en ce moment, je suis très pressé; écrivez-moi.
—Je vous en prie, monsieur, écoutez-moi, je vous en supplie.
L'accent était si ému, si tremblant, le regard était si troublé, si désolé, qu'Adeline se laissa attendrir.
La précédant, il l'introduisit dans le petit salon banal des appartements meublés qui se trouvait avant sa chambre? En entrant dans cette pièce froide, qui n'était plus habitée que quelques instants, le matin, un frisson le secoua de la tête aux pieds; alors, frottant une allumette, il la mit sous le bois préparé dans la cheminée, puis, attirant un fauteuil, il s'assit en face de sa visiteuse qui attendait dans une attitude embarrassée et confuse.
—Madame, je vous écoute.
Comme elle ne commençait pas, il voulut lui venir en aide: elle était fort jolie et la tristesse, l'angoisse de sa physionomie ne pouvaient pas ne pas inspirer la sympathie.
—Madame? demanda-t-il.
—Madame Paul Combaz.
—La femme du peintre?
—Oui, monsieur.
Cela fut dit avec plus de tristesse que de fierté.
La sympathie un peu vague d'Adeline devint de l'intérêt: il oublia ses fatigues et ses émotions de la nuit pour regarder cette jeune femme qui se tenait devant lui dans une attitude désolée. Non seulement il connaissait le nom de Paul Combaz comme celui d'un peintre de talent, très apprécié dans le monde parisien, mais encore il connaissait l'homme lui-même, un des plus fidèles habitués du Grand I, depuis quelque temps.
—Pardonnez-moi mon embarras, dit-elle enfin; c'est une situation si douloureuse que celle d'une femme qui vient se plaindre de son mari... qu'elle aime, que je ne sais comment m'expliquer... bien que depuis plus d'un mois j'aie préparé cent fois par jour ce que je dois vous dire.
Adeline fit un signe pour la rassurer.
—Vous connaissez mon mari? demanda-t-elle en le regardant avec crainte.
—J'ai autant de sympathie pour l'homme que d'estime pour l'artiste.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement, et ses yeux navrés s'éclairèrent d'une flamme de tendresse et de fierté.
—Soyez certain qu'il les mérite; c'est le coeur le plus loyal, le caractère le plus droit: et ce n'est pas à vous que j'ai à dire qu'il est un grand artiste, ses succès sont là pour l'affirmer; je serais la plus heureuse et la plus fière des femmes si... s'il ne jouait pas; et c'est parce qu'il joue... à votre cercle que je viens vous demander de nous sauver, mes enfants et moi.
—Mais je n'ai pas le pouvoir d'empêcher les gens de jouer! s'écria-t-il blessé de cet appel à son intervention, qui semblait le rendre responsable des pertes au jeu de Paul Combaz; vous vous méprenez étrangement sur l'autorité d'un président de cercle.
Elle le regarda, le visage bouleversé, les lèvres tremblantes.
—Oh! monsieur, je vous en prie, ne me repoussez pas. Si ce n'est pas pour moi que vous m'écoutez, et je le comprends, puisque vous ne me connaissez pas, que ce soit pour mes enfants, pour mes trois petites filles, qui dans un mois, peut-être dans huit jours, seront jetées dans la rue, mourant de faim, de froid, si vous n'intervenez pas. Vous avez une fille que vous aimez, c'est au père que je m'adresse.
—Vous me connaissez, vous connaissez ma fille?
—Non, monsieur, je ne connais pas mademoiselle Adeline, mais je sais que vous avez une fille, et c'est en pensant à elle que l'espérance s'est présentée à moi que vous nous viendrez en aide. Désespérée par les pertes au jeu de mon mari, j'ai cherché, comme une affolée que je suis, à qui je pourrais demander protection, et l'idée m'est venue, l'inspiration, que si je n'avais pas pu empêcher mon mari d'aller au cercle où il s'est ruiné, le président de ce cercle pourrait lui en fermer les portes. Mais ce président était-il homme à m'entendre? ou bien me repousserait-il parce qu'il profitait lui-même de la ruine des joueurs... comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon mari que j'avais interrogé, je savais quel homme politique vous êtes, la situation que vous occupez, l'estime dont vous êtes entouré; c'était beaucoup; pourtant ce n'était pas assez; dans l'homme politique y avait-il un homme de coeur capable de se laisser attendrir par le désespoir d'une mère? J'ai une amie de couvent mariée à Rouen, je lui ai écrit pour qu'elle tâche d'apprendre quel homme était M. Constant Adeline. Sa réponse, vous la connaissez sans que je vous la dise. C'est alors, quand j'ai su quel père vous êtes pour votre fille, que la foi en vous m'est venue, et que j'ai eu le courage d'entreprendre cette démarche.
Peu à peu il s'était laissé gagner: cette voix vibrante, ces beaux yeux qui plusieurs fois s'étaient noyés de larmes, cet élan, et en même temps cette discrétion dans les paroles, surtout cette évocation de Berthe lui troublaient le coeur.
—Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible, je vous promets de le faire.
—Je sentais que je ne m'adresserais pas à vous en vain, et de tout coeur je vous remercie de vos paroles: quand je vous aurai expliqué notre situation, vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le vois moi-même, comment vous pouvez nous sauver, et de quelle façon vous pouvez agir sur mon mari.
Adeline sonna, et au garçon qui ouvrit la porte, il recommanda qu'on ne laissât monter personne.
—Il y a sept ans que je sais mariée, dit-elle, j'ai apporté une dot de cent mille francs à mon mari, et un an après, à la mort de mon père, deux cent mille francs. Quand mon mari m'a épousée, il n'avait pas de fortune, mais il avait son talent et son nom qui lui rapportaient cinquante ou soixante mille francs. Nous vivions largement dans un petit hôtel de la rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et que nous avions payé, ainsi que son ameublement, avec ma dot et l'héritage de mon père. Ce n'était point là une prodigalité, car vous savez que le peintre qui n'a pas son hôtel n'a guère de prestige sur le marchand de tableaux et encore moins sur l'amateur; c'est une nécessité professionnelle, quelque chose comme un outillage. Nous étions très heureux, j'étais très heureuse: aimée de mon mari, l'aimant, vivant de sa vie, près de lui, fière de le voir travailler, fière de le voir se retourner vers moi pour me demander mon sentiment d'un geste ou d'un coup d'oeil je ne quittais pas l'atelier, et en six années, les seules heures que je n'aie point passées à ses côtés sont celles où je promenais mes filles au parc Monceau. La crise que traverse la peinture nous avait cependant atteints, et des soixante mille francs que gagnait mon mari pendant les premières années de notre mariage, il était tombé à quelques milliers de francs seulement, les marchands n'achetant plus, comme vous le savez. Il avait fallu restreindre nos dépenses. J'avais été la première à le demander, et j'avais pu organiser une nouvelle existence... suffisante au moins pour moi, et qui pouvait très bien se prolonger jusqu'à des temps meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois mois, il y aura dimanche trois mois, pour mon malheur, je ne sais la date que trop bien, M. Fastou...
Adeline laissa échapper un mouvement.
—... Le statuaire, celui qui fait partie de votre cercle, vint voir mon mari. Naturellement, on parla du krach. Fastou gronda mon mari, lui dit qu'il était trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient plus, il fallait vendre aux amateurs; mais que, pour les trouver, on devait aller les chercher; que, pour les rencontrer dans des conditions favorables, les cercles, terrain neutre, étaient un bon endroit; que, pour lui, c'était à son cercle qu'il avait obtenu la commande des douze ou quinze bustes dont il vivait; et il termina en proposant à mon mari de le faire recevoir membre du Grand I. Je suppliai si bien mon mari qu'il refusa; mais il accompagna M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs qui devaient nous acheter des tableaux.
—Et alors? demanda Adeline anxieusement, car bien souvent il avait vu Combaz à la table de baccara.
—Aujourd'hui, notre hôtel est hypothéqué pour 80,000 francs, c'est-à-dire à peu près pour sa valeur actuelle; tous les tableaux que mon mari avait dans son atelier ont été emportés, et une partie de l'ameublement, ce qui était de vente sûre et facile, a suivi les tableaux.
—Mais la caisse du cercle ne prend pas des hypothèques, s'écria Adeline, elle n'achète pas des tableaux!
—La caisse, non, mais le caissier, ou le chef de partie, je ne sais comment vous l'appelez, celui qui prête aux joueurs: Auguste.
—C'est impossible, interrompit Adeline qui croyait savoir qu'Auguste n'était qu'un petit employé.
—Vous croyez, monsieur, moi je sais; en tout cas, si ce n'est pas à son profit qu'Auguste a prêté les sommes perdues par mon mari, c'est au profit de ceux qui l'emploient, et pour nous le résultat est le même,—c'est la ruine; encore quelques meubles, quelques tentures et quelques tapis vendus, et il ne nous restera rien, car l'hôtel ne tardera pas à être vendu, lui aussi, puisque nous ne pourrons pas payer les intérêts de la somme pour laquelle il est hypothéqué. Vous voyez notre situation: en trois mois tout a été englouti; mon mari ne travaille plus, il est le plus malheureux homme du monde, la fièvre le dévore; il ne dort plus, il ne mange plus; j'ai peur que le désespoir de nous avoir perdus ne le pousse au suicide. Déjà il n'ose plus me regarder et, quand il embrasse ses filles, c'est avec des élans qui m'épouvantent. Vous comprenez maintenant comment j'ai eu le courage de m'adresser à vous. Que mon mari ne puisse plus jouer dans votre cercle, il ne trouvera pas à jouer ailleurs, puisqu'il est ruiné, et il me reviendra, je le consolerai, je le soutiendrai, il se remettra au travail, quand ce ne serait qu'à des illustrations; vous l'aurez guéri; vous nous aurez sauvés.
Adeline secoua la tête, et se parlant à lui-même plus encore peut-être qu'à madame Combaz, il murmura:
—Guérit-on les joueurs?
Croyant que c'était à elle que cette exclamation s'adressait, vivement elle répondit:
—Oui, on les guérit, et mon mari en est un exemple vivant: nous avons fait notre voyage de noces dans les Pyrénées; en arrivant à Luchon, mon mari s'est mis à jouer et à passer toutes ses nuits au Casino; je l'ai accompagné, et comme on ne laisse pas les femmes entrer dans les salles de jeu, je l'ai attendu dans un petit salon, toute seule, me désolant, me désespérant, interrogeant de temps en temps les garçons, pour savoir où en était la partie, et si elle n'allait pas finir. Bien que j'aie été élevée honnêtement, j'en étais arrivée à me faire assez familière avec eux pour qu'ils voulussent bien me répondre. Et non seulement ils me répondaient, mais encore ils voulaient bien dire à mon mari que j'étais là. Il s'est laissé toucher. Le sixième soir, j'ai obtenu de lui qu'il n'irait pas au jeu, et depuis il n'y est jamais retourné.
—A Luchon?
—Ni ailleurs.
—Mais à Paris?
—Après sept ans! Vous voyez que la guérison a duré longtemps et qu'elle est possible.
Adeline ne répondit rien de ce qui lui montait aux lèvres.
—Vous avez eu raison de vous adresser à moi, dit-il, je vous promets que tout ce que je pourrai pour sauver votre mari, je le ferai.
—Surtout qu'il ne sache pas ma démarche.
—Soyez tranquille; c'est en mon nom que je lui parlerai.
VIII
Guérit-on les joueurs?
C'était ce qu'Adeline se demandait. Son projet n'était-il pas ridicule de vouloir guérir les autres quand il ne pouvait pas se guérir lui-même?
Pourtant il fallait qu'il tînt sa promesse; cette pauvre petite femme était trop touchante dans son désespoir pour qu'il refusât de lui venir en aide.
Que de ruines, que de désastres seraient évités si les joueurs ne trouvaient pas ces facilités à emprunter, qui, s'offrant à eux, les entraînent et les perdent? Eût-il jamais joué lui-même s'il avait dû tirer de sa poche, où ils n'étaient pas d'ailleurs, les premiers billets de mille francs qu'il avait risqués au baccara? «Auguste, six mille, dix mille» cela n'était pas bien douloureux à dire, alors surtout qu'on comptait sur une bonne série, et l'on était pris pour jamais;—mieux que personne il le savait.
Combaz travaillant toute la journée dans son atelier auprès de sa femme, c'était le soir seulement qu'il venait au cercle, après avoir embrassé ses trois petites filles à moitié endormies dans leurs lits blancs. Adeline avait donc la certitude de ne pas le manquer: en se tenant dans la salle de baccara, il le prendrait à l'arrivée.
En effet, le soir même, un peu après dix heures, Adeline, qui, depuis quelques instants déjà, était à son poste, le vit entrer d'un air en apparence indifférent, mais sous lequel se lisait facilement la préoccupation; ses yeux vagues avaient le regard en dedans de l'homme qui suit sa pensée, insensible à tout ce qui vient du dehors.
Il alla au-devant de lui:
—Je désirerais vous dire un mot.
—Mais, quand vous voudrez, répondit Combaz, sans attacher aucun sens à ses paroles, bien évidemment.
Arrivé dans son cabinet, Adeline en ferma la porte et, poussant un fauteuil au peintre, il s'assit vis-à-vis de lui, en le regardant.
Bien que Combaz n'eût pas depuis quelques mois l'esprit disposé à la plaisanterie, il était trop resté en lui du rapin et du gamin de sa jeunesse pour qu'il manifestât sa surprise autrement que par la blague:
—C'est devant monsieur le juge d'instruction, que j'ai l'agrément de comparoir? dit-il.
—Non devant le juge d'instruction, répondit Adeline, l'instruction est faite, mais devant le juge, ou, si vous le préférez, devant le président, ou, ce qui est le plus vrai encore, devant un admirateur de votre talent, devant un ami, si vous me permettez le mot.
Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme qui se tient sur ses gardes parce qu'il sent qu'il peut être facilement attaqué.
—Je vous remercie, cher monsieur, de ce que vous voulez bien me dire.
Et il enfila une phrase de politesse à laquelle il n'attachait en réalité aucun sens.
—Vous ne vous blesserez donc pas, commença Adeline, si je vous dis que vous jouez trop gros jeu.
Au contraire, Combaz se fâcha et, relevant la tête:
—Permettez, monsieur!
Adeline ne se laissa pas couper la parole:
—C'est à moi qu'il faut que vous permettiez, car je n'ai pas fini, je n'ai même pas commencé ce que j'ai à vous dire. Je suis le président de ce cercle, c'est en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser mes observations, alors surtout qu'elles sont dictées par votre intérêt...
—Mais, monsieur...
—Par celui de votre jeune femme si charmante, par celui de vos trois petites filles que vous venez d'embrasser dans leur lit pour accourir ici, et qui demain peut-être seront dans la rue, sans lit, sans pain.
Combaz étendit la main pour protester; Adeline la lui prit et chaleureusement il la lui serra:
—Vous voyez que je sais tout: votre hôtel hypothéqué pour quatre-vingt mille francs, vos tableaux vendus à Auguste, vos objets d'art, vos tentures emportés.
—Qui vous a dit?
—Etait-il possible que je visse un artiste perdre plus de deux cent mille francs ici, sans m'inquiéter de savoir quelles étaient ses ressources, si c'était sa fortune ou le pain de ses enfants qu'il jouait; c'est le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si c'est le président qui vous parle, c'est aussi l'ami qui pense à votre avenir gâché, c'est le père qui pense à vos petites filles, parce qu'il aime la sienne et que, par sympathie, il s'intéresse aux vôtres. Allez-vous les sacrifier à votre passion, vous, un artiste qui avez dans le coeur et dans la tête des émotions plus hautes que celle que peut donner le jeu?
Combaz était dans une situation où la sympathie, même alors qu'elle est accompagnée de reproches, touche les plus endurcis, et il n'était nullement endurci.
—Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que c'est la passion qui me fait jouer? Passionné, oui, je l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout jeune, j'ai passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les secousses qu'il donne; mais ce temps est loin de moi.
—Alors, pourquoi jouez-vous?
Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle de silence, en homme qui prend son parti:
—Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je me suis remis à jouer après être resté sept années sans toucher aux cartes: simplement par calcul, sans aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce que mon travail était insuffisant à leur continuer, notre vie ordinaire, rien de plus. Je gagnais soixante mille francs environ bon an mal an. J'ai voulu, quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma peinture ne se vendait plus, que la transition d'une vie large à une vie étroite ne fût pas trop dure, et j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il l'a culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait comme moi!
—Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline avec un accent d'une violence qui surprit Combaz, et ont ruiné leur famille. Il manque deux, trois, dix mille francs, pour se remettre en état, on les demande au jeu; et le jeu vous en prend dix mille, cent mille, tout ce qu'on a.
—A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas toujours.
Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas ne pas toucher Adeline.
Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises séries; mais depuis trois mois que vous jouez, vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez point. Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille francs derrière vous, pourriez-vous continuer et attendre la veine; mais vous ne les avez pas. Ne risquez pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est rien: un homme se tire toujours d'affaires. Mais les vôtres, votre femme, vos filles! Vous ne vouliez pas que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand on les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées, et que, brisé ou affolé, vous serez incapable de vous remettre au travail, pensez donc que par votre fait elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire, traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore, arrêtez-vous. Vous serez gênés, cela est certain, mais la gêne n'est pas la honte, n'est pas la misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.
Evidemment Combaz était touché; à l'examiner, il était facile de comprendre que ce qu'Adeline disait, il se l'était dit à lui-même bien des fois; mais par cette répétition, ces paroles avaient pris une force que la conscience seule ne leur donnait pas.
Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu:
—Vous venez pour jouer?
—Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui m'a décidé une dernière fois.
—Combien croyez-vous qu'on prêtera?
—Rien.
—Alors?
—J'ai pu me procurer trois mille francs.
—Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille francs vous pouvez faire vivre votre famille pendant plusieurs mois; rentrez chez vous et remettez cet argent à votre femme, qui se désespère en ce moment, qui pleure auprès de ses filles, en sachant que vous êtes ici; la joie que vous lui donnerez ce soir sera si grande, que si vous vouliez revenir demain, son souvenir vous retiendra.
Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de père et de mari arracha Combaz à ses hésitations.
Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et la serra longuement.
—Je rentre chez moi, dit-il.
—Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement affaire place Malesherbes.
—Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en riant.
Adeline changea la conversation, car s'il était vrai qu'il ne se fiât point à cette bonne résolution d'un joueur, il trouvait imprudent de laisser voir ses doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils s'entretinrent de choses et d'autres amicalement, sans qu'une seule fois il fût question de jeu.
—Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline en arrivant à la place, bonsoir!
—Je vous porterai les remerciements de ma femme, dit Combaz en lui serrant les deux mains avec effusion, et je vous conduirai mes deux aînées pour qu'elles vous embrassent.
—J'irai chercher chez vous les remerciements de madame Combaz, dit Adeline, et les embrassements de vos chères petites; il ne faut pas que vous repassiez la porte du cercle.
—N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.
Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant allègrement, la conscience satisfaite: il avait sauvé un brave garçon. Sans doute dans ce sauvetage, il y avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des points de contact douloureux entre cette situation et la sienne, mais enfin la satisfaction du devoir accompli le portait: il avait fait son devoir.
En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait chez lui se coucher où s'il irait faire un tour au cercle; sûr de ne pas se laisser entraîner au jeu ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de ses propres paroles, il se décida pour le cercle.
Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier prononçait les mots qui, si souvent, retentissent dans une nuit: «Le jeu est fait». Machinalement il regarda qui taillait: un cri de surprise lui monta aux lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de la table et regarda les enjeux: environ une vingtaine de mille francs et Combaz n'avait plus que quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa taille, que ses doigts serraient nerveusement, tandis que sur son visage pâle glissaient des filets de sueur.
—Rien ne va plus?
À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent ceux d'Adeline et vivement il les détourna, puis il donna les cartes.
Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant demandé des cartes, reçurent l'un un dix, l'autre une figure; alors une hésitation manifeste se traduisit sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher une inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il ou ne devait-il pas tirer? Si furieux que fût Adeline, il était encore plus anxieux. Le joueur l'emporta sur le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait lui-même. Combaz ne tira point et gagna.
—Je vous disais bien que j'allais avoir une série! s'écria Combaz en venant vivement à Adeline, c'est cette certitude qui m'a empêché de rentrer, j'ai pris une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.
—Au moins allez-vous vous sauver maintenant.
—Au plus vite.
Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses plaques contre vingt-cinq beaux billets de mille francs, Adeline s'approcha de Frédéric.
—Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus prêté d'argent à M. Combaz.
—Et pourquoi donc, mon cher président?
—Il est ruiné.
—Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il les empoche.
—Je désire qu'il les garde.
—Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons les joueurs? Vous savez bien que ce ne sont pas là nos conventions; les recettes baissent; intéressant, le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, mais si nous éloignons les sympathiques, qui nous fera vivre puisque les coquins ne viennent pas ici?
IX
Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à venir dîner à son cercle, dans un de ses voyages à Paris; mais les voyages du père Eck à Paris étaient rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller sa fabrique.
Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé de venir à Paris deux fois par an et d'y passer chaque fois quinze jours ou trois semaines pour faire accepter par les acheteurs les échantillons de la saison prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante négociants en draps qui sont ses clients sa marmotte, c'est-à-dire la caisse dans laquelle sont rangés ses échantillons,—le fabricant de draps lisses n'a pas à supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer à l'avance, pour la saison d'hiver et la saison d'été, cinq ou six cents échantillons dont il lui faudra discuter, avec les acheteurs, chaque fil, chaque nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication est beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un mot, ses commandes sont faites ou refusées; pour les recevoir, il n'est pas nécessaire que le chef de la maison se dérange lui-même.
Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement; que serait-il venu faire à Paris? Ce n'était pas à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à Elbeuf, dans sa fabrique dont il montait les escaliers du matin au soir comme le plus alerte de ses fils; c'était dans son bureau à consulter ses livres; c'était surtout le jour des inventaires qu'il clôturait tout seul quand il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta part, Samuel; la tienne, David, la tienne, Nathaniel, la tienne, Nephtali, la tienne, Michel; maintenant, allez travailler.»
Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait sa présence à Paris, il s'était décidé à partir; par la même occasion il verrait Adeline, et ce fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers six heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la Chambre.
—Je fiens tiner avec fous à fotre cercle.
Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il traînait à bout de bras, accompagnait Adeline; la présentation eut lieu en règle, et le père Eck exprima toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un député dont il avait lu si souvent le nom dans les journaux. Ordinairement ce n'était pas un bon moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou que de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués de lui, mais la physionomie ouverte du père Eck et son air bonhomme effacèrent vite la mauvaise impression que ce mot «journaux» avait commencé à produire..
Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils gagnèrent l'avenue de l'Opéra. Quand, en montant le grand escalier, Adeline vit les regards étonnés que le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements de marbre aussi bien que sur la livrée fleur de pêcher des valets de pied, il sourit intérieurement, comme si ce luxe lui était personnel et devait éblouir le futur oncle de Berthe.
—Voulez-vous que je vous montre nos salons? dit-il en entrant dans le hall.
—Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle, c'est très peau.
Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené partout un regard curieux, et tâté le tapis du pied, en homme qui connaît la qualité de la laine, répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste silence de ces vastes pièces:
—C'est très peau.
En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le cabinet d'Adeline avec Bunou-Bunou et quelques commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta à la porte pour écouter le père Eck qui lui tournait le dos, et soutenait une discussion contre Bunou-Bunou.
—Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me semble reconnaître l'accent de mon ancien département.
—M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg, dit Adeline; M. Eck, de la maison Eck et Debs.
Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât sur son accent:
—Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus, je suis Alsacien, ou si je ne le suis blus ce n'est bas ma faute, c'est celle de certaines bersonnes; je suis fier de mon accent et je voudrais en afoir davantage pour hisser haut le drapeau de mon pays.
Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un peu effaré:
—Malheureusement l'habitude de fifre toujours maintenant avec des Normands l'a peaucoup atténué, comme vous pouvez le foir, et je le regrette: l'accent, mais c'est le fumet du pon vin; voudriez-vous des pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?
—Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait jamais de rien ni contre personne.
À table, le père Eck répéta son même mot, en ne lui faisant subir qu'une légère variante:
—C'est très pon; vraiment, pour le prix, c'est très pon.
Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de la cagnotte, à un certain moment il ajouta:
—C'est vraiment une pelle chose que l'association! Quels miracles elle produit! Je n'aurais jamais cru que, moyennant une cotisation de cent francs par an, on pouvait chouir de ces peaux salons et de cette ponne table, avec des domestiques aussi pien dressés, et de tout ce luxe.
Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara les sommes qui se jouaient en deux ou trois minutes, il commença à changer d'avis sur les cercles.
—C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques de nacre valent 5,000 francs et 10,000 francs?
—Parfaitement.
—Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient 10,000 vrancs en or sur le tapis vert, ils y regarderaient à deux fois, à dix fois; ces plaques, ça glisse des doigts comme les haricots de ceux des enfants. Et je vois des commerçants à cette table, des gens qui savent ce que c'est que l'argent gagné. C'est une honte!
Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements du père Eck, voulut changer la conversation qui menaçait de prendre une mauvaise voie et de conduire à un résultat complètement opposé à celui qu'il avait espéré au commencement de cette visite.
Mais on ne changeait pas le cours des idées du père Eck, pas plus qu'on ne le faisait taire quand il voulait parler; il continua:
—Je tis que le jeu ainsi compris est une honte; c'est une spéculation, non une distraction; ils jouent bour gagner, non pour s'amuser entre honnêtes gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont, comme ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous les mauvais instincts de la bête se marquent sur leurs visages. Allons-nous-en!
Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur cette mauvaise impression; s'il fut bien aise de quitter la salle de baccara où cette indignation d'un Puchotier, beaucoup plus Puchotier que lui encore, était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât pas le cercle dans cet état violent, et, après lui avoir fait traverser les salons des jeux de commerce où quelques membres jouaient tranquillement, silencieusement, en automates, au whist et à l'écarté, il le conduisit dans son cabinet, où Bunou-Bunou, bien chauffé et bien éclairé, répondait scrupuleusement, comme tous les soirs il le faisait, aux vingt ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues dans la journée.
—Et c'est bour cela qu'on fonde des cercles? dit le père Eck, en s'asseyant devant la cheminée.
—Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu n'est qu'un accessoire, qu'un accident, et ce soir, particulièrement, la partie a pris un développement insolite.
Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus élevé leur cercle avait été fondé; malheureusement il fut interrompu, dans sa démonstration que le père Eck écoutait sans paraître bien touché, par M. de Cheylus, qui entra en riant:
—Il se joue en ce moment une comédie qui aurait bien amusé M. Eck s'il en avait été témoin, dit-il.
—Quelle comédie?
—Le comte de Sermizelles vient de perdre 12,000 fr.; où les avait-il eus? me direz-vous. Je n'en sais rien, mais enfin il se les était procurés, puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va rencontrer une série, il cherche cinq louis seulement pour l'entamer. À la caisse, brûlé. Auprès d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé, archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même pas un louis. Ou bien on ne lui répond pas, ou bien on ne le fait qu'avec les refus les plus humiliants. Il ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il fallait voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant les humiliations, son impassibilité. Averti par Auguste, je suivais son manège. C'est la comédie que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris encore. Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais plaisant qui lui dit que le chef a de l'argent. Et voilà mon comte qui, par l'escalier de service, se précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.
—Est-ce bossible! s'écria le père Eck en levant les bras au ciel.
—Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est dans son sang comme dans celui de toute sa famille. Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas ruiné, était si foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la peine d'administrer sa fortune. À sa mort on a trouvé chez lui des tas de titres d'obligations de chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs coupons. Pourquoi se donner le mal de détacher ces coupons avec des ciseaux quand on fait des différences de trente ou quarante mille francs toutes les nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, pour le moment, le comte est aux prises avec le chef et tâche de l'amadouer. Venez voir sa rentrée, qu'il ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera curieuse.
Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y était pas, mais presque aussitôt il arriva allègrement, gaiement, et il courut à la caisse: sur la tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs, de deux francs, de cinquante centimes et même une poignée de gros sous.
—Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton de cinq louis.
Et vivement il courut à la table où le croupier annonçait justement une nouvelle taille: «Messieurs, faites votre jeu.» Sans hésitation, en homme qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à gauche: il était radieux, sûr de gagner. Et, en effet, il gagna. Il laissa sa mise doublée et gagna encore. Puis encore une troisième fois.
Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck, qui n'avait nulle envie de passer la nuit à regarder jouer. Il en avait assez; il en avait trop. Adeline le reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et promit de venir le prendre le lendemain matin pour une course qu'ils avaient à faire ensemble.
Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la porte, l'attendant.
Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils descendirent l'avenue de l'Opéra, et, en passant devant son cercle, Adeline voulut entrer pour donner un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un brouhaha de voix qui partait de l'escalier du cercle, et à travers les glaces de la porte contre laquelle il était adossé ils virent un homme en veste et en calotte blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait avec de grands mouvements de bras, barrant le passage au comte de Sermizelles, défait, exténué, qui voulait sortir.
Que signifiait cela?
Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait pas plus moyen d'entrer que de sortir, le cuisinier obstruait solidement le passage et d'ailleurs il ne voyait pas son président, à qui il tournait le dos. Autour de lui et du comte, il y avait une confusion de gens qui criaient ou qui riaient, des membres du cercle, des croupiers, des domestiques.
À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui était descendu par l'escalier de service.
—Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en allant à lui vivement.
—M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier cent francs au chef; il a gagné cent vingt-cinq mille francs avec; mais il a tout perdu et il ne lui reste pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut pas le laisser partir.
—Vous m'avez donné votre parole d'honneur de me rendre mon argent ce matin, hurlait Félicien, et vous voulez filer. Vous ne passerez pas!
Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:
—Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même quittez le cercle à l'instant.
Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent côte à côte assez longtemps sans rien dire. À la fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:
—Mon cher monsieur Ateline, je sais qu'on n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas, bourtant je vous en donnerai un: croyez-moi, laissez ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est bas la place d'un brave homme comme vous. Vous serez mieux dans fotre famille. Si nous avons un peu réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est bas seulement pour la fortune que la famille est ponne.
X
Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer: «Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?
Mais dans la journée il lui vint un second avertissement qui le bouleversa plus profondément encore.
Comme il allait entrer dans la salle des séances, le préfet de police—celui-là même qui lui avait accordé l'autorisation d'ouvrir le Grand I,—l'arrêta au passage.
—Eh bien, mon cher député, êtes-vous content de votre cercle?
Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer, tout en se disant que la préfecture était bien rapidement renseignée.
Mais le préfet se mit à rire:
—Je ne peux pas partager votre colère contre votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable que les joueurs eussent à payer quelquefois leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. Ce n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si vous étiez content de votre cercle.
—Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont très réussies; notre situation financière est bonne; je n'ai que des remerciements à vous renouveler pour l'autorisation que vous m'avez accordée avec tant de bonne grâce.
Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était à peu de chose près que la répétition de ce que Frédéric lui avait dit et répété plus de cinquante fois, sur tous les tons et avec toutes sortes de variantes, c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain point possibles dans un cercle fermé, où, par cela même que tous les membres ne font en quelque sorte qu'une même famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles ouverts, où, au contraire, la défiance et la surveillance sont la règle ordinaire, comme si on était dans une réunion de voleurs connus.
Mais le préfet l'interrompit en riant:
—Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne m'inspirent pas plus une confiance absolue que les cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois, comme dans le claquedents souvent, qu'on ait cent mille francs de rente, ou qu'on crève de faim. Je sais bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous répond que par suite de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, qu'elles sont absolument impossibles; s'il s'en commet, c'est chez son voisin. Il est vrai que lorsqu'on passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais un seul chez lui, tandis qu'ils vont tous à côté, où il se passe des choses abominables, et l'on est tout étonné, la première fois, de voir que le récit de ces choses abominables est le même dans les deux bouches; ce qui se fait ici se fait là, et ce qui se fait là se fait ici. C'est par ce simple rôle de confident, aux oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui enseigne l'art de s'approprier le bien d'autrui; et c'est pour cela que je résiste tant que je peux aux demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux cercles.
—Croyez-vous qu'on vole maintenant autant qu'il y a quelques années, quand le jeu était peu connu? demanda Adeline persistant dans les idées qu'il avait reçues.
—Autant, oui, et même davantage; seulement les procédés se sont perfectionnés, ils sont moins gros et par là plus difficiles à découvrir; parce que de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur a changé de manière tout simplement, il en a adopté une nouvelle, moins dangereuse... pour lui: c'est ce qui explique votre réponse de tout à l'heure; quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous ne me le demandiez à moi-même, pourquoi vous ne seriez pas content de votre cercle.
—Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.
—On triche chez vous.
—C'est impossible.
—Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai rien à ajouter.
—Mais, qui triche?
—Cela est plus délicat; nous avons des soupçons, mais, comme il arrive le plus souvent, les preuves manquent; tandis que mes agents peuvent protéger le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent rien pour le monsieur à qui l'on vole cent mille francs, puisqu'ils n'entrent pas dans vos cercles. Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent pas le doute; on triche chez vous; il est vrai qu'on triche aussi ailleurs; mais ce qui se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez vous, afin d'éviter un éclat: voilà pourquoi je vous avertis.
Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline trouva de chaudes paroles de remerciement, puis il expliqua les mesures qu'il allait prendre avec son gérant et son commissaire des jeux pour découvrir les voleurs.
Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:
—Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; prenez-les avec vous-même. Vous avez confiance dans votre gérant, c'est parfait; mais enfin il n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est dans son tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans vous prévenir, il y est encore bien plus gravement; et c'est toujours un mauvais moyen de recourir à ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous fiez qu'à vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller vos gros joueurs.
—Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.
—Surveillez le prince de Heinick comme les autres: il n'y a pas de prince devant le tapis vert, il n'y a que des joueurs, et la façon dont un joueur surveille un autre joueur vous montre quelle confiance on s'inspire mutuellement dans cette corporation.
—Faut-il donc soupçonner tout le monde?
—Hé, hé!
—Mais alors ce serait à quitter la société.
—Au moins une certaine société.
Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline le retint: il était épouvanté de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et il ne l'était pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement. Comment découvrir les nouvelles tricheries, quand il connaissait à peine les anciennes? Il lui faudrait quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il termina en demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:
—Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; donnez m'en un.
—Si les inspecteurs connaissent les grecs, les grecs connaissent encore mieux les inspecteurs; que je vous en donne un, et que vous l'introduisiez dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se passeront avec une correction parfaite.
Adeline se montra si désappointé que le préfet ne voulut pas le laisser sur cette réponse décourageante.
—Je vais m'informer si on peut vous donner quelqu'un qui exerce une surveillance sans danger d'être reconnu, et aussi sans provoquer l'attention: mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un dont la tournure et la tenue seraient déplacées dans votre cercle. Demain vous aurez ma réponse.
Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller les joueurs, rôdant autour des tables, cherchant, examinant, mais ne voyant rien d'irrégulier. À la vérité, le prince de Heinick eut une banque exceptionnellement heureuse, mais sans que rien pût éveiller les soupçons dans sa manière de tailler, qui était la plus correcte au contraire, la plus élégante qu'on eût encore vue au Grand I. C'était presque du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, c'était presque un honneur de se faire gagner son argent par un si noble banquier, numéroté dans l'Almanach de Gotha, et apparenté à des Altesses: «J'ai attrapé hier avec le prince Heinick une culotte qui peut compter!» Ça pose de se faire culotter par un prince.
Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec une impatience nerveuse.
—J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous. Un ancien agent politique versé dans la brigade des jeux. Il paraît qu'il a été affranchi par les grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante. En tout cas, il connaît tous les tours de ces messieurs, et si celui qui s'exécute chez vous est neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais de vous dire qu'il est assez bien pour passer inaperçu dans votre cercle et partout; en plus décoré, d'un ordre étranger, pour services politiques. Il sera demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle heure?
—Dix heures.
Comme dix heures sonnaient le lendemain, on frappa à la porte d'Adeline, et dans son petit salon entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure militaire, correctement habillé comme tout le monde et avec aisance, les mains gantées; la tête était énergique, le visage montrait des traits détendus et fatigués comme ceux des comédiens qui ont exprimé toute la gamme des passions, mais ce qui frappait plus encore chez lui, c'était de beaux yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, sans mouvements apparents, un rayon visuel plus considérable qu'il n'est donné à une vue ordinaire.
—Je viens de la part de M. le préfet de police.
En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait de lui.
—Très bien, monsieur; vous voudrez bien me présenter comme... une personne de votre connaissance.
—Assurément; votre nom?
—Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est un nom commode, noble ou bourgeois, selon les dispositions de celui qui l'entend et lui met ou ne lui met pas d'apostrophe.
Dantin allait se retirer; Adeline le retint.
—M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes les tricheries des grecs.
—Toutes, non; car on en invente tous les jours, qu'on apporte toutes neuves dans les cercles, mais je connais à peu près toutes celles qui ont servi; quant aux inédites, une certaine expérience me permet de les deviner quelquefois!
—M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même d'une façon surprenante.
—M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain doigté. Au reste, je me mets à votre disposition, et si vous voulez que je vous donne une... séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.
Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer chercher.
Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant le bureau d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout en causant, parut les examiner assez légèrement.
—Elles sont bien minces, mais enfin elles seront suffisantes, je l'espère.
Il les étala sur le bureau et les remua à deux mains avec de grands mouvements des épaules et des coudes; puis, les ayant rassemblées, il les posa en tas devant Adeline.
—Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous voudrez. Maintenant si vous voulez bien me désigner le neuf que vous désirerez, je vais vous le donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni celle de dessous ne sont des neuf.
Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta pas des yeux les doigts de Dantin.
—Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un autre?
—Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant bien de voir comment Dantin opérait.
Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni pour ceux de coeur et de carreau qu'il lui servit ensuite, et il resta ébahi.
—Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et vous ne m'avez pas davantage entendu.
—Pas du tout.
—Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté du filage, l'oreille perçoit ce qui échappe aux yeux; heureusement, j'ai travaillé une heure ce matin, car, pour filer il faut faire ses gammes comme le musicien; si je restais un jour sans travailler, vous ne m'entendriez peut-être pas, mais moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez ces cartes; pendant que j'occupais votre attention en vous disant qu'elles étaient mauvaises, je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à peine perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour mes doigts. Puis, au lieu de battre les cartes comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle la salade; et je vous ai donné à couper; mais, au moyen de cette carte légèrement bombée, j'ai fait un petit pont, dans lequel vous avez coupé. Et voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude et d'adresse.
XI
À neuf heures, Dantin arriva au Grand I, et par un valet de pied fit passer son nom au président, qui à ce moment causait avec son gérant.
—Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise assez bien joué, faites-le monter.
Puis s'adressant à Frédéric:
—Un ami de Nantes.
Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, présenté de cette façon, devait passer inaperçu, ou tout au moins ne provoquer aucune curiosité: ce n'était point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou d'ailleurs à qui Adeline faisait les honneurs de son cercle: le malheur était que ces provinciaux, peu intelligents, se laissaient rarement séduire par les charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois à ponter un louis au tableau de droite ou de gauche, ils allaient rarement plus loin quand ils l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la même valeur à Elbeuf ou à Rouen qu'à Paris.
À cette heure, il n'y avait presque personne au cercle: quelques vieux bien sages qui jouaient tranquillement au whist ou à l'écarté; mais le baccara chômait; si Dantin était venu si tôt, c'est qu'il voulait passer l'inspection des lieux avant celle des joueurs.
Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial à la perfection, c'est-à-dire avec une discrétion qui n'allait pas jusqu'aux gros effets du paysan, mais en homme de sa tenue qui, pour la première fois, pénètre dans un cercle parisien et naturellement regarde autour de lui avec curiosité, parce que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend un peu.
Cependant, il fallait passer le temps, la promenade dans les salons ne pouvait se recommencer indéfiniment, et, d'autre part, deux amis qui se retrouvent après une longue séparation ne peuvent pas se mettre à lire les journaux en face l'un de l'autre.
—Verriez-vous un inconvénient à ce que nous fissions quelques carambolages? demanda Dantin; il importe de gagner l'heure sans provoquer l'attention.
Adeline eut un mouvement d'hésitation, mais il fut court.
—Après tout! se dit-il.
Ils se mirent à un billard jusqu'à ce que l'arrivée des joueurs permît de commencer la partie; alors ils passèrent dans la salle de baccara; mais les joueurs assis à la table n'étaient guère sérieux, et la galerie autour d'eux était peu nombreuse; encore Dantin ne se laissa-t-il pas tromper sur la qualité de ces joueurs, qui, pour lui, n'étaient que des allumeurs chargés de lancer la partie avec quelques modestes jetons de cinq francs qu'on leur remet à la caisse; quant au banquier, c'était non moins certainement un autre allumeur qui avait pris la banque avec quinze louis avancés par la caisse; si la partie avait marché pour de bon, le croupier l'aurait menée d'une autre allure.
Entre la première et la seconde banque, Frédéric s'approcha de l'ami du président, et les présentations se firent.
—M. d'Antin.
—M. le vicomte de Mussidan.
—Monsieur ne joue pas? demanda Frédéric, qui ne dédaignait pas d'allumer lui-même la partie, même au détriment des amis de son président.
—Pour jouer il faut savoir, répondit Dantin avec franchise et simplicité, et je vous avoue qu'à Nantes nous ne cultivons pas encore le baccara.
—Cependant...
—Au moins dans ma société; c'est même la première fois que je vois jouer ce jeu.
—Il est bien facile.
—Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai pas demain, mais aujourd'hui je regarde; il y a des choses que je ne comprends pas. Ainsi, pourquoi le banquier ne paye-t-il pas et ne reçoit-il pas?
—C'est le croupier qui paie et qui reçoit pour le banquier.
—Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui est assis en face du banquier; je croyais qu'il n'y en avait pas dans les cercles.
Frédéric s'éloigna en se disant que son président avait des amis vraiment bien naïfs,—ce qui d'ailleurs ne l'étonna pas.
—Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance, dit Adeline, quand Frédéric fut passé dans une autre salle, le vicomte de Mussidan est le vrai gérant du cercle, et c'est un autre moi-même.
—Pardon, je ne savais pas.
Et Dantin se promit d'être circonspect: si le gérant et le président ne faisaient qu'un, il fallait être attentif à veiller sur sa langue. Il avait reçu l'ordre de se mettre à la disposition de M. Constant Adeline, député, président du Grand I, afin d'aider celui-ci à découvrir des vols, qui se commettaient dans son cercle. Mais quels étaient ces vols, quels étaient les voleurs, il n'en savait rien; c'était à lui de les trouver. Où les chercher? Justement parce qu'il connaissait les tricheries des grecs, il était disposé à voir des voleurs dans tous ceux qui vivent du jeu: joueurs de profession, croupiers, gérants. C'est là d'ailleurs une disposition commune aux policiers et qui fait leur force; s'ils étaient moins soupçonneux, ils ne découvriraient rien. Tel qu'il avait vu Adeline la veille, il le jugeait le plus honnête homme du monde, un brave et digne président, comme après tout il peut en exister. Mais si ce brave président ne faisait qu'un avec son gérant, et un gérant vicomte, c'est-à-dire un déclassé, la situation se trouvait autre qu'il l'avait jugée tout d'abord, et il était prudent de ne pas s'aventurer avec lui. Un député est un personnage influent et c'est niaiserie d'agir de façon à s'en faire un ennemi, surtout quand on n'a que sa place pour vivre et qu'on désire la garder, ce qui était le cas de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers joué les Don Quichotte, ce qui l'avait mené à être simple inspecteur de la brigade des jeux à quarante-cinq ans; il ne voulait pas descendre plus bas.
Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait avec la franche curiosité du provincial qui voit jouer le baccara pour la première fois; de temps en temps il adressait à Adeline discrètement une question, que ses voisins pouvaient entendre en prêtant un peu l'oreille; elles étaient tellement naïves, ces questions, qu'elles ne pouvaient venir que d'un provincial renforcé.
Mais pour échanger quelques paroles avec Adeline de temps en temps, il n'en était pas moins attentif à ce qui se passait à la table, qu'il ne quittait pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du croupier aux valets de service.
Peu à peu la partie s'était animée, les joueurs étaient arrivés, et la misérable petite banque de quinze louis du début était montée à cent, à deux cents, à cinq cents louis.
Il avait été convenu entre Adeline et lui que quoi qu'il vît il ne lui dirait rien, car Adeline voulait avant tout éviter un éclat, qui, colporté le lendemain dans le Paris des cercles et peut-être même dans tout Paris, compromettrait le Grand I en même temps que la réputation de son président.
Cependant, bien que Dantin se fût conformé à cette instruction, plus d'une fois il avait regardé Adeline pour appeler son attention sur la table de jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non en homme qui ne veut pas, mais parce qu'il ne voit pas ce qu'on lui montre, et que par cela il est dans l'impossibilité d'entendre ce qu'on lui insinue. Alors Dantin l'avait examiné, se demandant s'il avait affaire à un aveugle volontaire ou non, et si vraiment le président et le gérant ne faisaient qu'un.
Il s'éloigna un peu de la table, et tout bas il dit à Adeline qu'il voudrait bien l'entretenir pendant deux ou trois minutes.
—Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline anxieux.
Dantin fit un signe affirmatif.
Ils passèrent dans le cabinet du président, et Adeline referma la porte avec soin.
—Qu'avez-vous vu? parlez bas.
—J'ai vu que le croupier a étouffé de quarante-cinq à cinquante louis, rien que dans les trois dernières banques, répondit Dantin en sifflant ses paroles du bout des lèvres.
—Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je n'ai rien vu.
—Je vais vous reconstituer les tours, et quand nous rentrerons dans la salle, comme vous serez prévenu, vous les verrez se répéter si c'est toujours le même croupier, car il les réussit trop bien pour ne pas les recommencer.
—Mais c'est Julien!
Cela fut dit d'un ton de surprise indignée qui signifiait clairement que Julien était la dernière personne qu'Adeline aurait crue capable d'étouffer le plus petit louis.
—Vous avez donné l'habit à vos croupiers, continua Dantin, et c'est une sage précaution qui prouve que celui qui leur a imposé ce vêtement connaît les habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec l'argent qui leur passe par les mains, il leur est facile de laisser tomber un jeton dans la poche de leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait dû en même temps leur imposer une cravate serrée au cou.
—Pourquoi donc?
—Pour les empêcher de faire glisser des jetons dans leur chemise. Rappelez-vous le col de Julien, il est très lâche, n'est-ce pas? et la cravate est lâche aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui respire difficilement, paraît-il, surtout au moment où il paye ou quand il rend de la monnaie, passe sa main dans son col pour l'élargir, et laisse alors glisser dans cette ouverture un jeton qui s'arrête à sa ceinture. Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les. De même qu'il éprouve le besoin de respirer, il éprouve aussi celui de se moucher: deux fois il a tiré son mouchoir, mais deux mouchoirs différents, et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main gauche, où il le cachait, dans le mouchoir qu'il a replié et remis dans sa poche; ci, deux louis.
—Et personne n'a rien vu, s'écria Adeline, ni le gérant, ni le commissaire des jeux!
C'était le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.
—Je dois dire que tout cela était fait très proprement, avec adresse. Voyez-vous les tours d'un bon prestidigitateur?
—Continuez.
—Deux fois il a demandé de la monnaie: la première, le change a été fait loyalement, on lui a rendu la somme qu'il donnait; mais la seconde, quand il a tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son épaule, il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement la monnaie d'une qu'on lui a rendue, ci, vingt-cinq louis.
—Mais alors Théodore serait son complice?
—Dame, ça se voit tous les jours. Maintenant passons à la dernière opération. Vous avez dû remarquer un ponte à sa droite, un monsieur à barbe rousse. Eh bien, il l'a payé deux fois: la première, en commençant par lui, il lui a payé sa mise de cinq louis, puis, en finissant, il est revenu au monsieur roux, et alors il lui a payé les dix louis que celui-ci avait laissés sur le tapis, ci quinze louis. Vous voyez que mon compte est exact; au moins le compte de ce que j'ai vu.
Adeline était atterré:
—Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon cercle, chez moi, de pareils misérables!
Dantin se dit que si ce président ne valait pas mieux que d'autres qu'il avait connus, en tout cas c'était un habile comédien qui jouait admirablement la douleur indignée; aussi, que cette douleur fût ou ne fût pas sincère, était-il prudent de paraître la prendre au sérieux.
—Mon Dieu, monsieur le président, permettez-moi de vous dire que ce qui arrive chez vous se passe dans bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement, comme dans notre profession ce n'est pas les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus d'un qui vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de manier sans contrôle possible de grosses sommes qui semblent, à un moment donné, n'appartenir à personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il pas une part pour lui? C'est comme cela que tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes étonnantes, que ne justifient ni leurs appointements plus que modestes, ni le tant pour cent qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers leur donnent, on ne sait pourquoi, si ce n'est peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement. Ils sont partis de bas, garçons de café pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un croupier manque, ils le remplacent et font comme ils ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval de prix et chercher à accrocher toutes les voitures qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à un croupier: les plus belles villas, aux croupiers; les plus belles maîtresses, aux croupiers. À Paris, voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la vaisselle, il y a cinq ans et qui ont aujourd'hui des galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs. Ça ne se gagne pas honnêtement en quelques années, ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de soi des mangeurs qui vous en dévorent une grosse part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles gens vous voient, et il faut partager avec eux; le monsieur roux payé deux fois était un mangeur; et si j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu, soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers ont autour d'eux toute une bohème qui vit d'eux tranquillement, sans danger, sans rien faire. Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers à côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.
Adeline restait accablé.
—Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il enfin.
Dantin hésita un moment:
—N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.
—Eh bien, retournez dans le salon du baccara et reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à l'heure.
XII
Si Dantin avait hésité un moment pour répondre à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait n'était pas le tout qu'il avait vu.
En plus de l'étouffage des jetons, il y avait eu le bourrage de la cagnotte, et, pendant ses quelques secondes de réflexion, il s'était demandé s'il devait parler de ce bourrage.
Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il ne sût rien de la situation qui avait été faite au président du cercle dans lequel il opérait, il devait croire que ce président comme tant d'autres touchait un traitement; or ce traitement c'était, toujours comme chez les autres, la cagnotte qui le payait; comment dans ces conditions parler du bourrage de cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent volé»; cela n'est agréable à dire à personne; et, d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable d'employé de la préfecture de police, ce serait plus que de l'imprudence de dire à un ami du préfet «Vous n'êtes qu'un mangeur.»
C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président de cercle que son croupier étouffait les jetons, mais enfin c'était possible: le croupier pouvait opérer pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce n'était pas le croupier qui en avait la clef, c'était le gérant, et s'il la bourrait, ce ne pouvait être que par ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au mot d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il fallait y regarder à deux fois avant de dénoncer ce bourrage.
De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë qui n'accusait personne, mais qui laissait la porte ouverte aux questions.
Que le président le poussât, en homme qui réellement veut tout savoir, il répondrait aux questions nettement posées.
Qu'on ne le poussât point, il n'en dirait pas davantage, surtout à propos de choses qu'on ne lui demandait pas.
Non seulement on ne l'avait pas poussé, mais encore on l'avait envoyé reprendre sa surveillance; il se l'était tenu pour dit: on n'a pas été fonctionnaire de la préfecture pendant de longues années sans apprendre à retenir sa langue.
Et, obéissant à la consigne, il avait repris sa surveillance en continuant à se donner l'air provincial.
—Eh bien, monsieur, lui demanda Frédéric, commencez-vous à connaître le jeu?
—Ça vient, mais l'embarras, c'est pour prendre des cartes; je ne pourrais jamais me décider.
—Alors vous ne jouez pas?
—Demain.
—Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.
L'imbécile continua de regarder le jeu; mais comme, pendant le temps qu'il avait passé dans le cabinet du président, le nombre des joueurs avait augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang, derrière les joueurs qui se penchaient sur la table pour surveiller leur mise: le tapis vert était encombré de jetons rouges et blancs et de plaques de nacre au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques louis jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas eu la patience de les changer. Comme les filouteries du croupier ne l'intéressaient plus puisqu'il les connaissait, c'était aux joueurs et au banquier qu'il donnait toute son attention. Mais à l'exception d'une pauvre petite poussette, c'est-à-dire d'une plaque de vingt-cinq louis à cheval et qu'un ponte avait adroitement poussée quand son tableau avait gagné, il ne vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en banquier, jouaient correctement.
Mais il en est du policier comme du chasseur à l'affût, il n'a qu'à attendre; il attendit donc.
Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un groupe entrer dans la salle, vers lequel tous les yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe s'avançait un grand jeune homme blond à lunettes, qui semblait marcher assez gauchement, un peu à l'aventure, le prince de Heinick, à qui l'on faisait une entrée, comme il arrive souvent pour les gros joueurs. Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua qu'il regardait en-dessus ou en dessous de ses lunettes qu'il portait assez bas sur le nez.
Tout de suite le prince vint à la table, et, deux joueurs s'étant écartés avec l'empressement de courtisans, il plaça sur le tapis une plaque de vingt-cinq louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il perdit encore.
—C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons si je serai aussi malheureux en banque.
Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre que plus d'un joueur se promettait de profiter de cette déveine, quand il serait en banque: il avait assez gagné, l'heure de la restitution allait sonner.
Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent, le prince alla s'asseoir dans un coin, et resta là d'un air indifférent et ennuyé jusqu'au moment où la banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le premier croupier, un Béarnais appelé Camy, qui avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à Luchon, et qui ne travaillait que pour les banques importantes ou pour les joueurs de qualité.
Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait demandé des cartes neuves; et le garçon d'appel avait apporté trois jeux au croupier. En poussant, en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver au second rang derrière les pontes assis, et il n'était qu'à trois pas du banquier, dans les meilleures conditions pour le bien voir; au quatrième rang, Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les cartes sur le tapis, il les examina et constata que les bandes timbrées paraissaient intactes. Le croupier déchira les enveloppes, battit les cartes et les passa à un ponte qui les battit à son tour.
—Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien, dit le prince avec un aimable sourire; je suis féticheur.
Évidemment, ce n'était pas des jeux séquencés; Dantin pouvait être tranquille de ce côté; il n'avait plus qu'à surveiller les mains de cet aimable banquier pour voir si, en approchant son fauteuil de la table, il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main gauche une portée préparée à l'avance—un cataplasme, si cette portée était épaisse; un rigolo, si elle était mince; mais tout se passa avec une régularité parfaite, il n'y eut aucune applique.
Les jetons, les plaques, les louis et même quelques billets de banque s'étaient abattus sur le tapis.
—Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant ainsi mauvaise vue.
—Vingt-huit mille francs, répondit le croupier, qui, d'un coup d'oeil exercé, avait fait son compte.
—Rien ne va plus, dit le prince.
—Messieurs, rien ne va plus, répéta Camy.
Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les quitter des yeux; les deux tableaux prirent des cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et, quand il montra son point, un murmure de surprise s'éleva: il s'était tenu à 4, et il gagnait; le tableau de droite avait 3, le tableau de gauche baccara.
—Quelle veine!
Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de la restitution ne paraissait guère arrivée: aussi quand le prince fit sa question ordinaire: «Combien, je vous prie?» le croupier n'annonça-t-il que sept mille francs; les prudents se réservaient; il fallait voir.
Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car le banquier perdit cette taille en tirant une bûche qui laissa le même, son point de trois.
Alors l'espérance revint aux joueurs, et le croupier annonça qu'il y avait vingt mille francs, mais cette fois ils eurent tort encore, car ce fut le banquier qui gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait été le premier: le prince tira à six et amena un 2; ses adversaires avaient l'un 6, l'autre 7.
Si les pontes furent consternés, Dantin fut étonné, c'était trop beau, trop sûr pour lui; il y avait là quelque volerie, mais laquelle? Il n'y voyait rien; il avait beau prêter l'oreille, il n'entendait pas le plus léger bruit de filage dans cette pièce silencieuse où l'anxiété arrêtait les respirations. Devenait-il sourd? Il écouta s'il entendait le battement de sa montre dans la poche de son gilet, et il l'entendit.
La banque continua en suivant à peu près la même marche, sur quatre coups le banquier en gagnait trois, et presque toujours avec une sûreté de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on apporta devant le prince la corbeille dans laquelle il devait emporter son gain, elle se trouva presque remplie de jetons et de plaques; c'était un désastre.
Pendant que le prince changeait toute cette mitraille d'ivoire et de nacre contre de vrais billets de banque, il voulut bien, toujours avec son aimable sourire, promettre à quelques joueurs qu'il reviendrait le lendemain et leur offrirait leur revanche.
C'en était assez pour ce soir-là; le cercle se vida presque complètement; bien certainement il ne se passerait plus rien de sérieux.
Adeline emmena Dantin dans son cabinet.
—Eh bien? demanda-t-il.
—Le prince est un filou.
—Vous avez vu?
—Rien.
—Alors, comment pouvez-vous porter une pareille accusation contre un homme dans sa situation et que nous a présenté un membre des grands cercles?
—Vous me demandez mon impression, je vous la donne; si vous voulez que je ne dise rien, je me tais.
—Mais qui vous fait croire...?
Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le prince était un filou, en insistant principalement sur la sûreté de son tirage:
—Il n'y a pas de séquences, dit-il en concluant, il n'y a très probablement pas de filage, mais il y a quelque chose, et ce quelque chose je le chercherai, j'espère même que je le trouverai, seulement il faudrait avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le prince a taillé.
—Elles étaient neuves.
Dantin ne répliqua pas, mais il insista pour examiner ces cartes, et comme ce soir-là il était impossible de retrouver avec certitude dans la corbeille celles qui avaient servi au prince à tailler, il fut convenu que cet examen serait remis au lendemain. Ce retard contraria Adeline, qui aurait voulu ce soir même expulser de son cercle le croupier Julien, ainsi que le garçon de jeu Théodore; mais il fallait bien attendre et laisser le prince prendre encore une banque sans éveiller les soupçons de personne, alors même que cette banque du lendemain devait être aussi désastreuse que celle qui venait de finir.
Elle le fut; les choses se passèrent exactement comme la veille: même façon de jouer et de tirer, même gain, même impossibilité pour Dantin de rien voir.
Comme cela avait été convenu, aussitôt que la banque fut finie, il se rendit dans le cabinet du président, où celui-ci arriva presque aussitôt, accompagné de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de donner plus de solennité à l'examen. Ils apportaient les cartes de la dernière banque. Vivement Dantin les prit, les palpa, les examina; toutes passèrent par ses doigts et sous ses yeux.
—Je ne trouve rien, dit-il enfin.
—Vous voyez, monsieur, avec quelle légèreté vous avez soupçonné le prince, dit Adeline sévèrement; par bonheur, personne n'en saura rien.
—Je jure que c'est un grec, s'écria Dantin.
—Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou sentencieusement et avec non moins de sévérité qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec prudence, dans quelle situation nous mettiez-vous?
Comme Adeline, Bunou-Bunou s'était révolté à l'idée que le prince de Heinick pouvait être un filou, et, comme Adeline, il regardait l'agent avec une pitié méprisante:
—Ces policiers!
Ce n'était pas seulement des soupçons de Dantin sur le prince qu'Adeline avait entretenu son collègue, c'était aussi des accusations portées contre Julien et Théodore; aussi, en voyant le découragement de l'agent, tous deux se demandaient-ils si accusations et soupçons ne se valaient pas.
Dantin était trop fin pour ne pas deviner ce qui se passait en eux, mais que dire? le mot de Bunou-Bunou lui fermait la bouche: «On n'accuse pas sans preuve»; et cette preuve, il ne l'avait pas.
—Votre surveillance n'ayant pas produit de résultat, au moins pour les joueurs, dit Adeline, je pense qu'il est inutile de la continuer; vous pouvez ne pas revenir demain.
—Très bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon rapport.
Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir, il revint vivement, en se frappant le front:
—Les lunettes! s'écria-t-il, les lunettes!
Adeline et Bunou-Bunou le regardèrent en se demandant s'il était pris d'un accès de folie.
—Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes. Il y a sur ces cartes des signes que nous ne voyons pas avec nos yeux, mais que lui voit avec ses lunettes. Avez-vous une loupe?
—Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou, d'un air goguenard.
—Les opticiens sont fermés à cette heure; mais, heureusement, j'en ai une chez moi, je vais la chercher; dans vingt minutes, je serai de retour; je vous en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.
—Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline avec condescendance.
XIII
—Voilà un particulier qui a failli nous mettre dans de beaux draps, dit Bunou-Bunou quand Dantin eut refermé la porte.
—C'est le rôle d'un policier de voir partout des coquins.
—Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au prince de Heinick, c'est vif.
—Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il dit avoir vu des manoeuvres de Théodore et de Julien.
—Je me le demande aussi.
—Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons, les accusant!
—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que dans ces fonctions d'agent de police on doit prendre bien souvent le rêve pour la réalité.
—C'est ainsi que courent de par le monde tant de légendes sur les tricheries dans les cercles: personne n'a vu voler, mais on connaît des gens qui ont vu, et alors...
—Et alors?
—Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux et discrets: «Mon cher député, on triche chez vous»; ah! ah! ah!
—Ah! ah! ah!
—Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade des jeux!
À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut que le temps de jeter un journal sur les cartes qui couvraient son bureau; c'était Frédéric qui venait aux renseignements; en voyant ces allées et venues, ces conciliabules, il n'était pas sans inquiétude; que signifiait tout cela? Mais en trouvant son président et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se rassura; évidemment il ne se passait rien de grave; et après quelques mots pour justifier tant bien que mal son entrée, il se retira se disant qu'à coup sûr ils se moquaient du commerçant de Nantes.
—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que c'est de la démence toute pure de prétendre qu'il peut se trouver des signes quelconques sur des cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées du timbre de l'État. Vous qui connaissez le jeu mieux que moi, voulez-vous m'expliquer ce qu'il a voulu dire?
—Je n'en sais vraiment rien.
—Et c'est le meilleur agent de la brigade des jeux.
—Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller nous coucher.
Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les vingt minutes fussent écoulées, Dantin arriva.
—Voulez-vous me permettre de fermer la porte, dit-il d'une voix haletante.
—Si vous voulez.
L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas long:
—Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, regardez vous-mêmes, là.
Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui montra du doigt où il fallait regarder.
Les cartes avec lesquelles on jouait au Grand I et qu'on fabriquait exprès pour lui, au lieu d'être unies, étaient tarotées en losanges roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe était une toute petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui répondait au point même de la carte, sur le premier pour l'as, sur le troisième pour le 3, sur le neuvième, sur le douzième (afin de laisser un écart facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de sorte qu'en voyant cette petite marque on savait la carte comme si on la regardait à découvert.
—Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque je n'y étais pas, mais je jurerais que c'est avec une pointe d'aiguille rougie, approchée des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.
—Mais ces cartes étaient dans des enveloppes scellées par la régie! dit Bunou-Bunou.
—Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes gommées de la poste, on les ouvre sans les déchirer en les exposant à la vapeur de l'eau bouillante; on retire alors les cartes une à une par le bout ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on les replace une à une; on gomme la bande; et le tour est joué: voilà des cartes neuves qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très habiles opticiens que messieurs les Allemands.
—Mais il faut un complice, dit Adeline.
—Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garçon d'appel qui apporte les jeux, et qui substitue à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont été préparés.
—Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.
—Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garçon; mais, en attendant, laissez-moi, je vous en prie, vous prouver qu'avec ces cartes on joue à jeu découvert, et vous montrer comment le prince opère. Tout à l'heure, vous avez douté de moi, je m'en suis bien aperçu; laissez-moi me réhabiliter et vous convaincre que je ne suis pas le fou... que vous avez cru.
Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui refuser ce qu'il demandait: il prit place au milieu du bureau en faisant asseoir Adeline à sa droite et Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à une table de baccara où il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main gauche, de la droite il donna les cartes.
—Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous dire vos points: à droite, il y a une figure et un 6, à gauche un as et un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais d'autant plus sûrement que je sais que la carte que je vais retourner est un 4.
Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme les points qu'il avait annoncés étaient bien ce qu'il avait dit.
Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; la démonstration était plus que faite.
—Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez faire?
La même réponse sortit instantanément de leurs deux bouches:
—Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.
Cette réponse était trop conforme à la tradition pour que Dantin s'en étonnât: pas de scandale, c'est la mot de tous les présidents de cercle lorsqu'un scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout le monde, on crie «au voleur»; dans un cercle où il n'y a qu'un monde choisi, on ne crie rien du tout; on expulse poliment le voleur sans prévenir personne, de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller voler chez le voisin.
Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son nom serait mêlé et qui compromettrait le Grand I, il ne voulait pas cependant que le prince allât continuer son industrie dans les autres cercles de Paris.
—Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons pas l'impunité au prince de Heinick, et que nous ne nous contenterons pas de lui écrire une lettre banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle; il faut qu'il quitte Paris et la France.
—Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, dit Bunou-Bunou, je n'y vois pas d'inconvénient, au contraire.
—Et le garçon de jeu? demanda Dantin.
—Je vais le chasser.
—Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit Bunou-Bunou, nous ne pouvons pas lui livrer le complice.
—Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité s'est établie?
—Certainement.
—Nous allons l'interroger.
Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se présenta d'aller lui chercher Léon.
—Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je l'interrogerai moi-même; j'obtiendrai peut-être des aveux plus vite, en même temps que je le forcerai à ne pas ébruiter l'affaire.
—Faites.
Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant autour de lui.
—Répondez à tout ce que monsieur vous demandera, dit Adeline en désignant de la main Dantin, adossé à la cheminée.
—Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton rude.
—Mais... Léon.
—Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?
—Chemin.
—Tu es Normand?
—C'est vrai.
—D'où?
—D'Arques.
—C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le métier?
—Oui.
—Tu es marié?
Il fit un signe affirmatif.
—Où est ta femme; que fait-elle?
—Elle tient un café à Arques.
—Eh bien, tu prendras ce matin le train de six heures quarante-cinq pour Dieppe, et tu resteras auprès de ta femme, à tenir ton café avec elle; si tu reviens à Paris, la police correctionnelle et après Poissy. Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs ce que le prince de Heinick te donne pour que tu lui apportes des cartes préparées, et comment l'affaire s'est arrangée entre vous.
—Des cartes préparées!
Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois jeux.
—Les voici.
Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale de l'interroger en affirmant lui avait fait perdre la tête; la vue des cartes l'acheva.
—Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure, balbutia-t-il.
—Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?
—Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, grêlé, que j'ai connu au café où je vais; il m'a dit que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses cartes, des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche, quoi.
—Bien sûr.
—Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur bande, je n'aurais jamais consenti. On peut prendre des renseignements, tout le monde dira que je suis un honnête homme: j'ai quatre enfants.
—Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il est fameux.
Léon hésita un moment.
—Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.
—Mille francs.
Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer sans dire mot à personne: si tu causes, au lieu d'aller jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme le poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne s'amuse pas.
Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il avait reculé vers la porte, il l'entr'ouvrit et se faufila dehors.
—Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour substituer un jeu de cartes à un autre et la tête tourne.
Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir comment ils procéderaient avec le prince, et il fut décidé qu'on attendrait son arrivée le lendemain, et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle du baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du président.
—Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin, et vous préciserez la tricherie, si le prince essaye de la contester.
Dantin allait se retirer, Adeline le retint:
—Nous vous devons des remerciements, dit-il, pour le service que vous nous avez rendu; nous vous devons aussi des excuses, car, je l'avoue à un certain moment nous avons douté de vous. Le préfet saura combien vous nous avez été utile en cette misérable affaire.
Quand Dantin arriva le soir à onze heures au Grand I, il remarqua qu'on le regardait d'une façon bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En effet, les conciliabules dans le bureau du président, la disparition des cartes qui avaient servi à la banque du prince de Heinick, enfin l'absence inexpliquée de Léon avaient fait travailler les langues: ce n'est pas dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant personne ne lui adressa la parole, pas même Frédéric qui causait avec Barthelasse, car Adeline vint au-devant de lui.
—Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit celui-ci, vous y trouverez M. Bunou-Bunou; je vous rejoins tout à l'heure.
En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné du prince, qu'il fit passer devant lui poliment.
—Vous désirez me parler? demanda le prince avec une hauteur dédaigneuse.
—Oui, monsieur, nous avons à vous demander des explications sur votre façon de jouer.
—À moi!
Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.
—Et nous vous prions de nous les donner devant monsieur, continua Adeline en désignant Dantin.
Celui-ci s'avança:
—Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.
—Qu'est-ce à dire?
—C'est-à-dire que vous trichez, prince.
—Misérable!
—Vous trichez avec ces cartes—il présenta les cartes—que vous remet le garçon de jeu, à qui vous donnez mille francs.
Le prince hésita un moment en jetant autour de lui des regards féroces; puis tout à coup, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes flageolantes, comme s'il allait défaillir:
—Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur de mon nom... un moment d'égarement, je vous expliquerai.
—Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous avez à prendre demain matin le train de sept heures trente pour Cologne, et à ne jamais revenir en France.
—C'est impossible demain; la princesse...
—La princesse vous rejoindra.—Cologne, ou la police correctionnelle.
—Je partirai.
Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de surveillance à la gare du Nord, vit le prince en costume de voyage et sans lunettes descendre de voiture et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, mais en se tenant en dehors des barrières au lieu de passer dedans et en détournant la tête pour que le prince ne le reconnût pas.
—Compiègne, demanda le prince en posant un billet de banque sur la tablette du guichet.
Dantin lui prit le bras:
—Compiègne est en France; c'est Cologne que vous voulez dire?
—Cologne.
XIV
Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne, Adeline put enfin s'expliquer avec Frédéric et lui demander l'expulsion du croupier Julien et du garçon de jeu qui changeait si bien la monnaie,—ce qu'il fit franchement, sévèrement.
Aux premiers mots, l'émoi de Frédéric fut vif: un agent au cercle! qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que savait le président?
Aussi écoutait-il sans interrompre une seule fois; avant de se lancer, il fallait être renseigné.
Ce fut seulement quand Adeline fut arrivé au bout de son réquisitoire qu'il prit la parole—d'un air consterné, et aussi outragé.
—D'abord je dois vous dire qu'avant une heure Julien et Théodore seront chassés du cercle; ce sont des misérables qui méritent d'autant moins de pitié que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue que de ce côté je suis en faute; j'ai péché par trop de confiance précisément; je ne les ai point surveillés avec les yeux du soupçon; je suis dans mon tort, je le reconnais.
Il avait débité ce petit couplet la tête basse, humblement; mais il la releva et reprit sa fierté, son air Mussidan:
—Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je suis... plus que surpris, plus que peiné, en un mot, profondément blessé, que tout ce qui vient de se passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma tête, en me tenant à l'écart, comme si je n'avais pas la responsabilité de l'administration de ce cercle; vous comprendrez donc que je vous demande les raisons pour lesquelles vous avez agi de cette façon.
Cette susceptibilité était trop légitime pour qu'Adeline s'en fâchât; il en attendait même l'explosion, et il n'eût pas compris que chez un homme comme le vicomte elle n'éclatât point; aussi sa réponse était-elle prête:
—J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le service qu'il m'a rendu, qu'il nous a rendu, était assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter les conditions qu'il mettait à son concours.
Il fallait accepter cette explication ou se fâcher: Frédéric ne se fâcha point. Il avait mieux à faire, c'était d'amener Adeline à parler longuement de cet agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait été dans ses découvertes.
Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.
Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait savoir; il cherchait à profiter des observations de cet agent, non pour le passé, mais pour l'avenir: il ne fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se reproduire, non seulement avec les croupiers et les garçons de jeu, mais encore avec les grecs comme le prince de Heinick; la tricherie de celui-ci avait été si originale, si audacieuse qu'elle l'avait trompé; malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et cette veine invraisemblable provoquaient, il n'avait pu la découvrir; mais dorénavant des précautions seraient prises qui empêcheraient toute fraude; on ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait avec trois jeux de couleurs différentes, blancs, roses, chamois, ce qui couperait radicalement le filage; tous les soirs, les cartes ayant servi seraient brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une perte de cinq ou six mille francs par an que produisait la revente de ces cartes, mais la sécurité absolue ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs, cette leçon donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions légales, vendent leurs cartes, serait productive: elle prouverait une fois de plus que, bien décidément, le Grand I était un cercle modèle.
Que le Grand I dût devenir, dans un temps donné, plus cercle modèle qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait pas changer les résolutions d'Adeline.
Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez vous», il avait vécu sous le poids écrasant d'une obsession qui ne le lâchait ni jour ni nuit: il se voyait devant le tribunal obligé de répondre comme témoin aux questions du président, et d'écouter la tête basse ses admonestations; que de demandes mortifiantes pour son caractère, blessantes pour son honneur ne lui adresserait-on point?
Et tout en entendant les questions sévères ou bienveillantes du président, tout en voyant son sourire narquois ou dédaigneux, il se répétait les paroles du père Eck:
«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas seulement pour la fortune que la famille est bonne.»
Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait fait un voeu comme le marin au milieu de la tempête: s'il échappait au danger qui le menaçait, il renoncerait à cette existence si peu faite pour lui, et, suivant le conseil du père Eck, il laisserait ces gens à leurs plaisirs, qui n'étaient pas du tout les siens.
Jamais il n'avait fait son examen de conscience avec cette anxiété et cette intensité de pensée: que lui avait-elle donné, cette existence qu'il n'avait acceptée qu'en vue de résultats que l'imagination lui montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles affaires bonnes pour ses intérêts personnels lui avait apportées cette présidence qui devait lui créer tant de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt général, il était bien forcé de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait concourir au développement de la vie brillante à Paris, avait tout simplement concouru au développement du jeu: où étaient-ils, les commerçants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruinés—lui tout le premier. Car le plus clair de cette misérable aventure, c'était sa dette à la caisse du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure, en formaient le chiffre.
Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît son voeu, et qu'en donnant sa démission il reprît sa liberté, sa dignité. Il n'y avait pas à hésiter, pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être étaient à ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques jours, ce qu'il avait appris l'épouvantait. Eh quoi, c'étaient là les moeurs de ce monde, le vol, partout le vol, en haut comme en bas, pas une main nette; et toutes ces hontes, il les couvrait de son nom: «Allons chez Adeline»; c'était chez Adeline que les croupiers étouffaient les jetons; chez Adeline que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles de travail et de probité aboutissaient à ce résultat.
Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il sortît de cet enfer, qui ne dévorait pas seulement sa fortune et son honneur, mais qui le dévorait lui-même, du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour n'y laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il est des passions qui élèvent le coeur et l'esprit, ce n'est pas précisément celle du jeu; depuis qu'il était à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient passé devant les yeux et dans des conditions où la bête humaine se livre le plus franchement; il ne voulait pas leur ressembler.
À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il avait caressées pour Berthe, mais pouvait-il payer de son honneur la dot qu'il avait cru lui gagner? elle serait la première à ne pas le vouloir.
Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier Julien et Théodore, il n'hésita pas une minute, contrairement à ce qui arrivait toujours lorsqu'il avait une résolution difficile à prendre, il quitta le Grand I et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission, il fallait qu'il s'acquittât à la caisse,—ce qui n'était possible qu'en redemandant à sa femme les trente-cinq mille francs qu'il lui avait envoyés quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant avec elle une combinaison pour se procurer les vingt-cinq mille autres.
Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui quelle humiliation!
L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf comme à l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa femme pour lui annoncer son arrivée, et, quand il entra dans la salle à manger, il trouva tout son monde l'attendant devant la table mise: la Maman dans son fauteuil, sa femme, Berthe et Léonie.
—Comme tu es gentil de nous rendre le samedi que tu ne nous avais pas donné, dit Berthe en l'embrassant.
—Alors, la politique chauffe? dit la Maman.
Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage de Berthe avec Michel, elle ne parlait plus que de politique quand il venait passer un jour à Elbeuf; c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle ne boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait pu être question d'intérêts de famille. Comme de leur côté, Adeline et madame Adeline ne tenaient pas moins à ce que ces sujets ne fussent pas abordés, et comme, du sien, Berthe veillait à ne pas offrir à sa grand'mère la plus légère occasion de manifester franchement ou par des allusions son hostilité, c'étaient des conversations politiques sans fin auxquelles tout le monde prenait part.
Mais ce soir-là la politique elle-même languit et plus d'une fois Adeline préoccupé laissa tomber l'entretien sans continuer avec sa mère la discussion commencée.
—Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe toujours désireuse de ces promenades avec son père.
—Non, je repars demain matin pour Paris.
Aussitôt après le souper, Adeline roula sa mère chez elle; puis, ayant embrassé sa fille et Léonie, il passa dans le bureau avec sa femme:
—Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut refermée; comme tu es préoccupé ce soir!
—Une chose grave, qui va te causer un grand chagrin... et qui me cause, à moi, une cruelle humiliation.
Elle le regarda, effrayée; il détourna les yeux.
Alors elle vint à lui et, lui passant le bras autour du cou par un geste maternel, elle se pencha à son oreille:
—Tu as joué! dit-elle à voix basse, sans le regarder.
—Oui.
—Mon pauvre Constant!
—J'ai été entraîné, une fatalité.
—Je pense bien.
Le premier coup porté, elle s'était remise un peu, bien que le plus dur ne fût pas dit.
—Combien? demanda-t-elle.
—Il me faut vingt-cinq mille francs.
Bien que dans leur situation la somme fût très grosse, elle avait craint le malheur plus grand encore.
—Nous les trouverons, ne t'inquiète pas, dit-elle. Puis, voulant le relever:
—C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement, nous n'en avons pas eu cette année.
—Chère femme, murmura-t-il, quelle bonté en toi, quelle indulgence!
—Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de sourire pour ne pas pleurer; est-ce qu'il doit être question d'indulgence entre nous?
—Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.
—Mon Dieu!
En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion, l'embarras, la préoccupation d'amoindrir la force du coup qu'il allait porter à sa femme, avaient changé la marche qu'Adeline voulait suivre: c'était vingt-cinq mille francs ajoutés aux trente-cinq mille mis de côté sur son gain qu'il lui fallait.
—Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite Beaujour?
—Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.
—Qui t'a dit?... s'écria-t-il.
—Tu les avais gagnés au jeu.
Il la regarda interdit.
—Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on peut vivre pendant vingt-six ans unis de coeur et de pensées sans se connaître et sans lire l'un dans l'autre? Quand tu m'as parlé de ces trente-cinq mille francs, j'ai bien vu d'où ils venaient. Et c'est là ce qui, depuis, a fait mon tourment; puisque tu avais joué, tu pouvais jouer encore; je tremblais; que de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais pour te laisser commencer. J'étais si bien certaine que ces trente-cinq mille francs provenaient du jeu, et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai jamais voulu les employer; ils sont à ta disposition, il n'y a qu'à les prendre.
Il la serra dans ses bras.
—Nous aurions toujours été heureux que je ne te connaîtrais pas! s'écria-t-il avec effusion.
—C'est donc soixante mille francs que tu dois? interrompit-elle.
—Oui.
—Eh bien, je trouve comme un soulagement à le savoir; j'ai l'esprit ainsi fait d'aller toujours au pire; J'ai craint plus que ça bien souvent; j'ai vu tout perdu. Que de fois je me suis réveillée ruinée, dans la rue, sans rien; tu vois ce qu'a été ma vie depuis que ces trente-cinq mille francs maudits me sont arrivés; et puis si tu te décides à payer ces soixante mille francs, c'est que tu renonces, n'est-ce pas, à les rattraper par le jeu?
—Ce n'est pas seulement à les rattraper que je renonce, c'est aussi à la présidence du cercle.
—Ah! Constant! s'écria-t-elle.
—Comme c'est à la caisse que je dois cette somme, je ne peux pas me retirer sans la payer; aussitôt que j'aurai payé, je donnerai ma démission.
—Tu la payeras dès demain! s'écria-t-elle, ce n'est pas acheter notre repos trop cher. Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait faire ces vingt-cinq mille francs.
—Nous nous en tirons encore à peu près, dit-elle; tout pouvait y rester.
—Même l'honneur.
Et il lui raconta comment il s'était résolu à donner sa démission.
XV
Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frédéric, Barthelasse et Raphaëlle tenaient conseil chez celle-ci.
Depuis que le Grand I était ouvert, jamais il ne s'était trouvé dans des conditions aussi critiques; si l'avertissement du préfet: «On triche chez vous», n'annonçait rien de bon, puisqu'il révélait des plaintes certaines, la surveillance de l'agent et les précautions prises pour qu'elle pût s'exercer en cachette faisaient toucher du doigt les dangers de la situation.
Raphaëlle, qui n'allait pas au cercle, et par là ne pouvait avoir aucune responsabilité pour ce qu'il s'y passait, était furieuse contre ses associés, qu'elle accablait de ses reproches et de ses injures: Frédéric comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frédéric, passant de l'un à l'autre, quand elle ne les réunissait pas dans le même sac pour les secouer en les cognant l'un contre l'autre.
—Non, vraiment, c'est trop bête; qu'est-ce que vous fichez dans le cercle, je vous le demande; il semble que pour vous—cela s'adressait à Barthelasse—tout soit dit quand vous avez empêché un prêt douteux de cinq cents louis, et que pour toi—ceci s'adressait à Frédéric—tu n'as qu'à dormir tranquillement dans un fauteuil quand tu as passé la revue de ton personnel, et que tu l'as trouvé correct. Et vous êtes du métier!
Elle haussa les épaules en les toisant avec pitié; puis se tournant vers Barthelasse:
—Vous dites que vous êtes le malin des malins—imitant son accent—oui, mon bon, vous le dites; tous les tours qui ont pu se faire, vous les connaissez, et quand un particulier à lunettes opère sous vos yeux, tire à six, ne tire pas à quatre, gagne honteusement vous trouvez ça tout naturel.
Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse, taillé en taureau, se laissait facilement intimider par les femmes qui lui tenaient tête, et par Raphaëlle plus que par toute autre, «si moucheron» qu'elle fût, comme il disait d'elle.
—Je n'ai pas trouvé ça naturel du tout, répliqua-t-il.
—Non; seulement, au lieu de chercher où il fallait, vous avez remâché toutes les vieilleries de votre honorable carrière, les télégraphistes que vous n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en avait pas, le filage que vous n'avez pas entendu, puisqu'il ne filait pas, enfin tout votre répertoire, au lieu de chercher dans le neuf; ça n'était pas bien difficile à inventer, cette petite marque d'aiguille à tricoter donnant juste le point de la carte, et ça n'était pas bien difficile non plus à découvrir, puisque ce policier l'a découverte.
Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse, c'est que ce que Raphaëlle lui reprochait était ce qu'il se reprochait lui-même: «Comment n'avait-il pas eu l'idée de se servir d'une loupe?» car il les avait examinées, les cartes avec lesquelles le prince jouait, et comme Dantin, tout d'abord, il n'avait rien vu; au toucher, il n'avait rien senti.
Elle l'abandonna pour se jeter sur Frédéric.
—Et toi, tu parles à ce policier, et tu ne vois pas ce qu'il est: négociant à Nantes!
—J'ai eu des soupçons.
—Et tu les as gardés pour toi; tu ne pouvais donc pas l'interroger sur Nantes? il n'y a peut-être jamais mis les pieds, il t'aurait répondu des bêtises.
—Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de tomber sur un agent que personne ne connaît.
—Il vous aurait fallu un commissaire avec son écharpe; vous auriez ouvert l'oeil; tandis que c'est l'agent qui l'a ouvert.
—Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est là qu'est la question intéressante.
—C'est clair, ce qu'il a vu.
—Et la cagnotte? continua Barthelasse.
—Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton président? demanda Raphaëlle.
—Rien.
—Il n'y a pas fait d'allusion?
—Aucune.
—Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce côté, dit Raphaëlle.
—Pourquoi aurait-il tout vu des autres côtés, et rien de celui-là? demanda Barthelasse; il a de bons yeux, le coquin!
—Puisqu'il n'a rien dit.
—C'est le président qui n'a rien dit à Frédéric, mais l'agent savons-nous ce qu'il a dit au président?
—Puisque le président n'a parlé de rien, répéta Raphaëlle avec colère.
—Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela prouve-t-il qu'on ne la connaît pas?
—S'est-il gêné pour parler de Julien et de Théodore, et pour exiger leur renvoi immédiat? s'est-il gêné pour renvoyer lui-même Léon?
—Julien, Théodore, Léon, qu'est-ce que ça lui fait? je vous le demande, hein! s'écria Barthelasse; tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle lui rapporte? trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il va se fâcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit, l'agent n'a rien vu; c'est son genre, à cet homme, d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le seul; j'en ai connu plus d'un comme ça.
—Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus, interrompit Raphaëlle, agacée par les histoires de Barthelasse, il s'agit de notre président.
—Eh bien, le nôtre a eu les yeux ouverts par l'agent, et s'il ne parle pas de la cagnotte, c'est qu'il ne lui convient pas d'en parler, il accepte tacitement; il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait rien.
—Il accepte?
—Il a accepté, il me semble; la caisse est là pour le dire.
—Oui, mais acceptera-t-il maintenant?
—Que veux-tu dire? demanda Raphaëlle effrayée.
—Que j'ai peur.
—De quoi?
—Qu'il ne nous quitte.
—Il doit soixante mille francs, s'écria Barthelasse, nous le tenons!
—Il peut les payer; alors comment le tenons-nous, par quoi?
—Qu'a-t-il donc dit?
—Rien, répondit Frédéric; mais son air a parlé pour lui; ce brave homme n'était pas plus fait pour être président de cercle que moi je ne le suis pour être évêque; c'est de force que nous l'avons fourré là-dedans; je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu'à s'en aller; et s'il n'est pas encore parti, c'est parce que nous lui faisions certains avantages qui dans sa position lui étaient agréables, et aussi parce qu'il en espérait d'autres qui ne se sont nullement réalisés; mais ce qui s'est réalisé, ce sont des ennuis et des tourments qui l'épouvantent. Il a peur d'être compromis, et ce qui vient de se passer l'a tout à fait affolé. C'est une terreur qui s'est emparée de lui, et qui lui fera commettre toutes les bêtises. Je ne serais pas du tout surpris qu'en ce moment il n'eût pas d'autre idée que de se procurer les soixante mille francs qu'il nous doit, pour nous planter là. Alors que deviendrons-nous?
Les trois associés se regardèrent avec stupeur.
—Personne mieux que moi ne sait combien il est embêtant, continua Frédéric, combien on a de difficultés à manoeuvrer avec lui, combien il est gênant; mais tout cela n'empêche pas qu'il ait du bon et que si nous le perdons nous ne retrouverons jamais son pareil: c'est un paratonnerre; estimé de tout le monde et de tous les mondes, ami du préfet, tant qu'il nous couvrait nous n'avions rien à craindre, ni le cercle, ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut convenir qu'en l'inventant Raphaëlle a eu la main heureuse; elle l'eût fabriqué elle-même qu'elle ne l'eût pas mieux réussi.
—En tout cas je l'aurais fait plus solide, de façon à ce qu'il durât plus longtemps.
—Que ne dira-t-on pas s'il nous lâche? On cherchera pour quelles raisons il se retire, sans compter qu'il les dira peut-être lui-même, ses raisons. Alors nous voilà livrés aux mangeurs; si nous refusons leurs services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons il faudra les payer, et d'un prix combien plus cher que les trente-six mille francs que nous donnions au Puchotier! Avec lui nous étions tranquilles et c'était crânement que je répondais que nous n'avions besoin de personne: «Merci, nous avons notre président.»
—Peut-être vous exagérez-vous les choses, dit Barthelasse; trente-six mille francs, c'est bon à garder.
—Mon cher, si vous aviez assisté à notre entretien, vous verriez que je n'exagère rien et vous seriez aussi inquiet que moi. Après le premier moment de surprise, quand il m'a raconté l'histoire du prince de Heinick et qu'il a exigé l'expulsion de Julien, de Théodore, sévèrement, comme un juge qui s'adresse à un coupable, je me suis vite remis et tout de suite je lui ai longuement expliqué toutes les précautions que nous prendrions, tous les sacrifices que nous nous imposerions pour que de pareilles choses ne puissent pas se renouveler, c'était à peine s'il m'écoutait; lui qui autrefois eût voulu explications sur explications, il avait l'air de me dire: «Vous savez que tout cela m'est indifférent, ce n'est pas pour moi»; et c'est ce qui a commencé à me donner l'éveil. Si son intention avait été de rester avec nous, il m'eût interrogé au lieu de me fermer la bouche.
—Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien et de Théodore? demanda Barthelasse.
—Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs vous devez bien penser qu'au premier mot je ne lui ai pas laissé le temps d'exiger, j'ai pris les devants.
—Mes pressentiments sont les mêmes que ceux de Frédéric, dit Raphaëlle; il doit vouloir se retirer. Que deviendrons-nous?
Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent comme pour chercher, dans les yeux des uns des autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en eux.
—Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet homme a trop perdu; s'il avait gagné, il ne demanderait qu'à continuer; mais toujours perdre, je m'imagine que ça dégoûte.
—Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il nous devait deux cent mille francs, nous le tiendrions.
—S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, dit Frédéric.
—Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, continua Barthelasse. D'abord ça n'appauvrira pas la caisse, qui n'a été que trop soulagée par cette canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache les gens comme le succès, c'est la leçon de la morale.
Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de plaisanter, cependant cette leçon de la morale invoquée par ce vieux crocodile de Barthelasse, comme ils l'appelaient entre eux, les fit rire:
—Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que je dis, j'ai des exemples: il y a sept ans, à Luchon, M. Jules Ramot me devait cinquante mille francs et je commençais à comprendre que j'aurais bien du mal à les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai fait? je lui ai passé des séquences sans rien lui dire, avec lesquelles il a gagné près de nonante mille francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi; et pourtant il ne s'était rien dit entre nous, mais entre galantes gens on s'entend à demi-mot. Ainsi de notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain, un peu avant qu'il prenne la banque....
—Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?
—Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est donc disposé à la prendre. Alors je m'approche, et je lui dis sans avoir l'air de rien: «Mon présidint, vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, il fait gagner les banquiers»; et mon Camy, qui n'a pas son pareil, lui passe une belle séquence que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou huit coups sûrs: comme il est reconnu que notre présidint est le plus honnête homme du monde, personne n'ose le soupçonner, et il empoche une belle somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a pas parlé du bourrage de la cagnotte, il acceptera encore bien mieux les séquences qui lui profiteront personnellement, tandis que la plus grosse part de la cagnotte lui passe devant le nez.
Raphaëlle haussa les épaules par un geste de son enfance faubourienne qui lui était resté.
—Savez-vous ce que produira votre discours au présidint, répondit-elle, c'est qu'il aura de la défiance et ne voudra pas prendre la banque; ou bien, s'il ne se défie pas, il la prendra naïvement, bêtement, et battra les cartes, les fera couper; voilà votre belle séquence brouillée, et... il perd.
Barthelasse ne se fâcha pas de ces objections.
—Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode de lui mettre tout simplement la séquence dans la main en lui disant de jouer les cartes dans l'ordre où elles sont rangées; mais il ne serait pas le premier à qui l'on imposerait une séquence sans qu'il se doute de rien, quitte à le prévenir délicatement une fois la chose faite, à seule fin de lui inspirer de la reconnaissance.
—Et comment? demanda Raphaëlle, qui pour le jeu n'avait ni la science ni les roueries de Barthelasse.
—Tout simplement en lui faisant prendre une suite: nous mettons en banque le baron ou Salzman et nous leur passons la séquence; ils ne la brouilleront pas, eux, n'est-ce pas; mais après deux ou trois coups ils l'abandonneront, et nous manoeuvrerons pour que le président prenne leur suite. C'est lui qui joue les cartes que le baron ou Salzman viennent de laisser, et, sans que personne puisse soupçonner un homme dans sa position, il fait une rafle qui nous le livre.
—Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous, dit Frédéric. Et taillera-t-il? Là est la question.
XVI
C'était avec des valeurs à escompter et des factures à recevoir que madame Adeline avait fait les vingt-cinq mille francs, qui ajoutés aux trente-cinq mille provenant du jeu, devaient payer les soixante mille dus à la caisse du cercle.
En arrivant à Paris, Adeline remit ces valeurs à son banquier, et s'occupa ensuite de toucher les factures dont l'une, s'élevant à trois mille et quelques cents francs, était due par un marchand de draperie de la rue des Deux-Écus, un vieux, très vieux client de la maison, qui ne faisait pas un gros chiffre d'affaires, mais qui était aussi sûr que la Banque de France.
Adeline savait si bien qu'il n'avait qu'à se présenter pour être payé, qu'il l'avait gardé pour le dernier; il la connaissait, la formule du vieux drapier: «Ah! voilà M. Adeline; nous allons régler notre petit compte.» Et ce compte, on le réglait dans la salle à manger, en buvant un verre de cassis, tandis que, par un châssis vitré, on voyait les commis dans le magasin visiter les pièces qui arrivaient de chez le fabricant, ou vendre le métrage d'un pantalon à un petit tailleur. Le seul ennui de ces visites était dans l'exhibition obligée des coupons où se trouvaient un défaut, qui avaient été soigneusement conservés et qui permettaient une autre phrase non moins traditionnelle que celle du petit compte: «Ah! monsieur Adeline, on ne travaille plus comme autrefois.» Ce qu'Adeline, reconnaissait sans trop se faire prier.
Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, le soir tombait, mais la nuit n'était pas encore faite; dans la demi-obscurité de la rue étroite, il lui semblait vaguement que les choses n'étaient pas comme il les voyait depuis vingt-cinq ans aux abords du magasin de son vieux client. Où donc était l'étalage avec ses pièces de drap de toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrèrent que le magasin était fermé, et que, sur les volets, quatre pains à cacheter fixaient une bande de papier: «Fermé pour cause de décès.» Comme la rue des Deux-Écus est en grande partie occupée par des drapiers, il entra chez un autre de ses clients qui le mit au courant: «Mort ce matin d'une attaque d'apoplexie, le père Huet, et ses neveux, qui se jalousent, ont fait tout de suite apposer les scellés.»
La déception était contrariante pour Adeline, car elle renversait tout son plan: à cette heure de la soirée, les maisons où il aurait pu se procurer la somme qui lui manquait étaient fermées, et par là il se trouvait dans l'impossibilité d'aller au Grand I pour payer sa dette et pour y signer sa démission sur son bureau qu'il ouvrirait une dernière fois.
Il resta un moment dans la rue, ne sachant de quel côté tourner.
A la vérité il devait se dire que c'était là un retard insignifiant, et qu'il serait encore parfaitement temps de démissionner le lendemain; mais cependant il était mécontent, agacé, comme lorsqu'on est arrêté par un incident qu'on n'a pas prévu. Il avait préparé sa lettre, préparé aussi sa phrase d'adieu à Frédéric; il était ennuyé de les garder.
Justement parce qu'il pensait à son cercle, ses pas le portèrent machinalement avenue de l'Opéra; et arrivé devant sa porte il monta: après tout, autant dîner là qu'ailleurs.
Quand Frédéric et Barthelasse le virent entrer, ils échangèrent un sourire de soulagement. Ce n'était pas une lettre, la lettre de démission qu'ils attendaient presque, c'était lui; puisqu'il revenait, rien n'était perdu.
Frédéric l'accapara pour lui raconter l'expulsion de Julien et de Théodore.
—J'ai profité de l'occasion pour inspirer une sainte frayeur à tout le personnel: Je vous promets que l'exemple sera salutaire. Vous verrez.
Mais ce fut à peine si Adeline l'écouta. Que lui importait ce qui se passerait au Grand I dans quelques jours?
Frédéric se retira donc assez déconfit et alla faire part de cette mauvaise réception à Barthelasse.
—Toujours dans les mêmes dispositions, dit-il; il doit avoir sa démission dans sa poche.
—Il faut l'appuyer si bien avec des billets de banque qu'elle ne puisse pas en sortir: je vais préparer la séquence.
—Taillera-t-il?
—En le poussant.
—Envoyez chercher le baron et Salzman.
A table, Adeline oublia sa déception et se dérida: justement c'était le jour des invitations et elles avaient amené de nombreux convives. A côté d'étrangers qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des habitués, des amis. Le menu était réussi; on racontait des histoires drôles; il se laissa d'autant plus facilement aller que c'était la dernière fois qu'il faisait fonction de président, et peu à peu il retrouva les agréables sensations de ses premiers mois de présidence, quand il voyait tout en beau et se demandait comment il avait pu, jusqu'à ce jour, vivre ailleurs que dans un cercle.
Ce fut seulement quand le jeu commença qu'il devint nerveux et impatient.
—Vous n'en taillez pas une ce soir, mon président?
Chaque fois qu'on lui adressait cette question, d'un ton engageant et avec sympathie, il s'exaspérait. C'était déjà bien assez pour lui d'entendre la musique du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des cartes, le murmure étouffé des joueurs, que dominait de temps en temps l'éternel: «Le jeu est fait. Rien ne va plus?», sans qu'on vînt encore le tenter et le pousser.
Jamais il n'était venu à son cercle avec 50,000 fr., dans ses poches, et, à chaque mouvement qu'il faisait, il éprouvait un singulier sentiment qu'il ne s'expliquait pas bien, en frôlant la grosseur produite par ces liasses. Combien d'autres à sa place n'auraient pas pu résister à la tentation de tâter la chance, car tout joueur sait que ce n'est pas du tout la même chose d'opérer avec une petite mise qu'avec une grosse; avec une petite, étranglé dans ses mouvements, on est à peu près sûr de la perdre; au contraire, avec une grosse qui vous donne toute liberté de manoeuvrer, on est à peu près certain de gagner; c'est une affaire de tactique.
—Comment, mon président, vous n'en taillez pas une ce soir?
Il semblait qu'on se fût donné le mot pour le pousser.
Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le répondait nettement.
Et cependant?
S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours à ceux qui jouent pour la première fois, n'est-ce pas vrai également pour ceux qui jouent leur dernière partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsède continuellement qu'elle vous abandonne à la déveine.
Et cette partie, s'il la jouait, ce serait bien certainement la dernière.
Mais quand ces pensées traversaient son esprit, il les rejetait loin de lui, en se disant que ce sont les sophismes ordinaires aux joueurs, qui pendant trente ans, cinquante ans, jouent aujourd'hui leur dernière partie qu'ils recommenceront le lendemain... mais qui, cette fois, sera bien décidément la dernière.
Pourtant, il y avait un point qui le troublait: c'était la mort de son client de la rue des Deux-Écus; pourquoi le père Huet était-il mort juste au moment de le payer et de parfaire les soixante mille francs dus à la caisse? N'y avait-il pas là quelque chose de providentiel; une impossibilité qui était un avertissement? On n'est pas joueur sans être superstitieux, et bien qu'on soit le premier très souvent à se moquer de ses superstitions, on les accepte quand elles ne contrarient pas la manie dont on est obsédé Aussi, tout en se disant qu'il serait absurde de croire que le père Huet était mort exprès pour le pousser au jeu, il se disait en même temps que cette mort pouvait bien signifier quelque chose.
Pourquoi ne pas voir quoi?
Il y avait un moyen facile de faire cette expérience, c'était de tâter la chance, non avec ces cinquante-six mille francs, non pas même avec quelques-uns des billets qui composaient cette somme, mais simplement avec cinq louis ou dix louis de son argent de poche.
Cette combinaison avait cela d'excellent que, tout en respectant l'argent que sa femme lui avait remis, il ne laissait point passer la veine sans mettre la main dessus, si réellement elle s'offrait à lui. Ce n'est point tant les audacieux que la fortune favorise, que ceux qui savent l'arrêter quand elle passe à leur portée.
Depuis qu'il balançait ainsi le pour et le contre, il errait par les différentes pièces du cercle, s'arrêtant devant le billard pour applaudir quelques carambolages, dans un autre salon pour conseiller un ami qui jouait à l'écarté, dans la salle de lecture pour lire un journal du soir dont il ne suivait pas deux lignes, malgré son application, mais quand cette idée de la mort du père Huet eut traversé son esprit, il rentra dans la salle de baccara et, tirant cinq louis de son porte-monnaie, il les posa sur le tableau qui se trouva devant lui,—celui de gauche.
Le banquier donna les cartes et perdit à droite comme à gauche.
Sans doute, c'était bien peu de chose que ce gain pour Adeline, cependant il en fut aussi heureux que si, au lieu de 100 francs, il avait gagné 1,000 louis, car, s'il était insignifiant en soi, quelle importance ne prenait-il pas comme indication de la veine.
Il laissa ces cent francs et, gagna encore.
Décidément, la mort du père Huet semblait bien être providentielle.
Il voulut s'en assurer: quittant le tableau de gauche il passa à droite, où il ponta les 300 francs qu'il venait de gagner: le tableau de gauche perdit, le tableau de droite gagna.
Frédéric, qui le suivait de près, s'approcha de, lui
—Quelle veine, mon président!
Adeline laissa ses 600 francs et la chance fut encore pour lui.
—N'est-ce pas merveilleux! s'écria Frédéric.
—Moi, si j'étais à la place du président, dit Barthelasse, je n'userais pas ma veine dans ces niaiseries, je la garderais pour ma banque.
Ceux-là seuls qui n'ont jamais joué ne comprendront pas l'émotion d'Adeline: quatre fois coup sur coup il avait interrogé l'oracle, et quatre fois l'oracle lui avait répondit par une affirmation contre laquelle toute discussion était impossible.
—Je pense que vous allez prendre la banque, dit M. de Cheylus survenant.
—Je vais inscrire le président, dit Barthelasse.
Cependant Adeline n'était pas décidé à se mettre en banque, mais ces excitations tombant sur lui de différents côtés firent pencher sa résolution chancelante.
Mais il ne voulut pas céder; la vision de sa femme le retint: il fit une nouvelle tournée dans les salons et de nouveau il tâcha de s'intéresser aux carambolages, à l'écarté et aux échecs; puis malgré lui, inconsciemment, il revint à la salle de baccara, où, pendant son absence, quelques gros coups avaient imprimé à la partie une allure plus animée.
C'était un des habitués du cercle, un Américain appelé Salzman, qui venait prendre la banque, et on avait apporté trois jeux de cartes que Camy était en train de mêler.
—Messieurs, faites votre jeu.
Mais les mises furent médiocres; sans qu'on eût rien de précis à reprocher à Salzman, on le tenait vaguement en défiance, et puis c'était un vilain banquier; ceux qui le connaissaient s'abstinrent, et il n'y eut guère que les étrangers qui pontèrent.
Il gagna: aussi pour son second coup les mises furent-elles plus faibles encore, et cependant il semblait vouloir rassurer les joueurs les plus soupçonneux: au lieu de tailler en prenant un paquet de cartes dans la main gauche pour les distribuer de la main droite, il taillait au talon, c'est-à-dire en prenant les cartes une à une devant lui, sous les yeux de tous, ce qui rend absolument impossible le filage, le miroir, et autres tours de prestidigitation: cette fois il perdit à droite et gagna à gauche; alors il se leva:
—Messieurs, il y a une suite.
—Qu'est-ce qui voit la suite? demanda le croupier.
C'était le moment décisif: Adeline se tenait à côté de la table ayant Frédéric à sa gauche et M. de Cheylus à sa droite.
—C'est à vous, mon président, dit Frédéric.
—Allez donc, dit M. de Cheylus.
Adeline ne s'étonna pas de cette insistance de son collègue; il savait par expérience l'intérêt que celui-ci avait à le voir gagner, d'ailleurs ce ne fut pas tant cette insistance qui le poussa que celle de l'oracle.
Il s'assit au fauteuil.
—Messieurs, faites votre jeu.
Il n'en fut pas de cet appel comme de celui de Salzman: Adeline était un beau banquier: les plaques, les billets de banque tombèrent sur le tapis.
—Le jeu est fait, rien ne va plus, dit Camy de sa voix monotone.
Adeline continuant Salzman le continua aussi dans la manière de tailler; une à une il prit les cartes au talon pour les donner aux tableaux et se les donner à lui-même.
Le tableau de gauche prit une carte et le banquier s'en donna une, un 9, comme il avait deux bûches il gagna sur la droite qui avait 1 et 6 et sur la gauche qui avait 4, 6 et 5.
—Continuation de la veine, murmura M. de Cheylus.
Il fallait se rattraper, jetons, plaques, billets tombèrent de plus en plus dru.
—Combien y a-t-il? demanda Adeline.
—Dix-sept mille francs.
Adeline donna les cartes et fit un abatage, un 9 et une bûche.
Il y eût un mouvement d'hésitation chez les pontes; plus que jamais il fallait se rattraper: le vent allait tourner.
Mais il ne tourna point; le coup suivant le banquier gagna avec 8, le quatrième coup avec 9, le cinquième avec un nouvel abatage, le sixième, au milieu de la stupéfaction générale et de la consternation d'un certain nombre de pontes, encore avec un 8.
Quand, à la caisse on apporta les corbeilles où s'était entassé son gain dont on fit le compte, on trouva 87,000 francs.
XVII
Si solide que fût l'honorabilité d'Adeline, cette partie l'ébranla.
Dans la folie du jeu, on s'était bien un peu étonné de cette persistance de la veine, mais on n'avait pas eu le temps de réfléchir, il fallait se rattraper: ce n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine comment sont donnés les coups qu'on reçoit, on tâche de les rendre; après, on verra.
Après on avait vu que cette veine était vraiment bien extraordinaire, et telle qu'il n'y avait pas d'honorabilité, si solide qu'elle fût, qui pût la mettre à l'abri du soupçon.
Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des joueurs affolés par l'émotion de la lutte ou paralysés par l'angoisse, incapables par conséquent de voir autre chose que ce qui leur est étroitement personnel: le point de leur tableau et celui du banquier; en plus de ces acteurs il y a les spectateurs, les curieux; il y a ceux qui piquent la carte et notent tous les coups dans l'espérance de saisir une veine qu'ils poursuivent pendant des heures, quelquefois jusqu'à l'aurore; il y a aussi les grecs de profession qui exercent une terrible surveillance non en vue d'empêcher les tricheries, mais simplement en vue de prendre une part dans celles qu'ils surprennent, et qu'ils peuvent dénoncer; enfin il y a encore le personnel du cercle, très expert aux choses de jeu, qui ouvre toujours les yeux et quelquefois les lèvres quand ce qu'il a remarqué sort de l'ordinaire.
Les tailles d'Adeline avaient été notées et, faisant suite à celles de Salzman, elles constituaient un ensemble révélateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0. 5. 0.—0. 8. 0. 7. 6. 9.—3. 2. 0 .3. 2. 0. 8.—0. 3. 0. 1. 3. 7. 0. 2.—0. 8. 0. 7. 6. 9....
Cette série de chiffres qui se continuait était absolument incompréhensible pour un profane, mais, pour un affranchi, elle ressemblait terriblement à une séquence: ce n'était ni la surprenante, ni la foudroyante, ni l'invincible, ni la douceur, ni les quatre fers en l'air, ni la Toulousaine, ni la Marseillaise, ni aucune de celles qui sont classiques dans le monde de la grecquerie et qui par là sont trop usées pour qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre; mais elle sentait cependant la préparation d'une main plus complaisante que ne l'est ordinairement la main de la Fortune, un peu lourde, peut-être, et qui avait prodigué les sept, les huit et les neuf au banquier plus qu'il n'était adroit de le faire, si elle n'avait pas été inspirée par l'idée d'empêcher les hésitations de tirage.
Pour ceux qui admettaient la séquence, la question était de savoir si un homme du caractère et de l'honorabilité d'Adeline avait pu consentir à jouer avec des cartes séquencées.
C'était là-dessus que la discussion s'était engagée quand, après le premier moment de surprise, on avait commencé à discuter la victoire du président du Grand I et les moyens par lesquels elle avait été obtenue.
Aux premiers mots de séquence, tous ceux qui connaissaient Adeline s'étaient récriés:—Allons donc! à son âge! dans sa position! Et puis, à quels signes certains reconnaît-on une séquence? Toutes les fois qu'un banquier gagne plus que les pontes ne voudraient, il passe donc des séquences.—Mais à ces objections, les répliques n'avaient pas manqué, et ceux qui parlaient de séquence n'étaient pas restés court:—Ce n'est généralement pas à vingt ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y est peu à peu amené et qu'on n'a plus que cette ressource. La position d'Adeline était-elle assez bonne pour qu'il n'eût pas besoin de gagner quatre-vingt mille francs? Si oui, comment avait-il accepté d'être président d'un cercle, avec un traitement payé par la cagnotte?
D'ailleurs, tous ceux qui parlaient de cette partie ne connaissaient pas Adeline et n'avaient pas dès lors de raisons pour le défendre. Un président de cercle qui avait triché, c'était vrai. Une séquence, c'était vrai. Il y a tant de joueurs qui ont été écorchés vifs par ce genre de vol contre lequel la défense est à peu près impossible qu'ils voient des séquences partout et plus souvent encore que dans la réalité, où cependant elles se rencontrent si fréquemment. Et puis ce président n'était pas le premier venu; il avait un nom; il était député; on lisait ce nom dans les journaux, et dès lors les accusations devenaient plus vraisemblables; c'était drôle; il y aurait du scandale.
Une rumeur s'était élevée qui avait instantanément couru le tout-Paris des cercles et du boulevard:
—Le président du Grand I a passé une séquence à son cercle.
—Est-ce qu'il n'est pas député?
—Justement.
—Ah! elle est bien bonne!
—Si les présidents s'en mêlent!
C'était cette double qualité de député et de président qui donnait du piquant à la chose: pas intéressantes pour le boulevard, les histoires de gens que personne ne connaît. Il arrive assez souvent qu'il se gagne des sommes importantes, et d'une façon étonnante sans qu'on s'en occupe en dehors des cercles où ces parties ont été jouées, mais c'est qu'alors ceux qui ont opéré ne comptent pas pour le boulevard, n'existent pas pour lui, ils ne sont nulle part, comme disent les Anglais; Adeline était quelque part, au palais Bourbon, dans les journaux, et dès lors «elle était bien bonne»; ceux-là mêmes qui auraient haussé les épaules, si on leur avait parlé d'une séquence passée dans un des cercles les plus connus de Paris, sous les yeux de cent personnes, par un étranger du Pérou ou des Indes, devenaient attentifs quand on ajoutait que le coupable était un député, un homme en vue, c'était un événement parisien, et tout de suite, sans autre examen, ils se disaient: «C'est bien possible!» et cette possibilité, ils la faisaient partager aux autres en leur racontant cette histoire: «Un député, elle est bien bonne.»
A côté de ceux qui parlaient de cette histoire parce qu'elle était drôle, il y avait tout une catégorie de gens qui s'en occupaient, parce qu'elle les intéressait personnellement—celle qui vit du jeu et des joueurs, depuis les gros mangeurs, qui protègent les cercles et sont pour eux ce que les souteneurs sont pour les filles, jusqu'aux rameneurs, aux dîneurs, aux allumeurs-tapissiers: «Ah! le député Adeline en était là; cela était bon à savoir; on pourrait en tirer parti du député et en manger quelques morceaux!» On pourrait le mettre en avant pour arracher des autorisations d'ouverture de cercles dans les villes d'eaux quand les préfets se montraient récalcitrants; de même, on pourrait aussi l'employer pour prévenir des arrêtés de fermeture que prendraient ces préfets; au député influent, à l'ami des ministres, les préfets n'oseraient rien refuser; et lui-même le député n'oserait rien refuser à ceux qui le feraient chanter, «puisqu'il en était». C'est surtout dans ce monde qu'on se mange les uns les autres.
Cependant tout ce tapage scandaleux passait au-dessus de celui qui l'avait soulevé, sans qu'il en entendît rien et se doutât même qu'on pouvait s'occuper de lui autrement que pour le féliciter, et aussi pour lui faire quelques emprunts, comme cela était arrivé la première fois qu'il avait gagné une somme importante.
De ce côté, ces prévisions s'étaient réalisées, et la réalité avait même été au delà de ce qu'il imaginait.
Après sa banque, il n'avait pas quitté le cercle tout de suite pour aller se coucher tranquillement à quoi bon se coucher? Il était bien trop surexcité, trop troublé, trop emballé pour s'endormir, car, sans être un passionné du jeu, il jouait néanmoins en passionné, le coeur arrêté ou bondissant, les nerfs crispés, et il n'y avait aucun point de ressemblance entre lui et ces joueurs à l'estomac solide qui, après une nuit où ils ont été ballottés de la fortune à la ruine et de la ruine à la fortune, reprennent au matin leurs occupations ordinaires comme s'ils avaient simplement rêvé. Débarrassé des complimenteurs qui tout d'abord l'avaient enveloppé, il avait repris sa promenade à travers le cercle, en tâchant de calmer son irritation et de se retrouver. Mais on ne l'avait pas longtemps laissé libre; c'étaient les désintéressés qui tout d'abord s'étaient jetés en troupe sur lui, ceux qui vont au succès spontanément comme les mouches vont au rayon de soleil; d'autres, toujours à l'affût des bonnes occasions, avaient attendu qu'il fût seul pour l'aborder:
—Mon cher président....
Ils ne sont pas rares dans les cercles, les mendiants qui vivent là sans autres ressources que celle d'un adroit emprunt de temps en temps ou d'un jeton légèrement cueilli au passage. Pourvu qu'ils aient en poche le prix du déjeuner ou du dîner, ils ne quittent pas le cercle. Tout ce que l'on peut consommer pour le prix fixe, ils l'absorbent ou le dévorent, mais sans jamais se permettre la prodigalité d'un extra, même quand il ne coûte que quelques sous. A peine osent-ils plier le pied en marchant, de peur que leurs semelles usées ne quittent tout à fait l'empeigne de leurs bottines, mais ils n'en sont pas moins les plus exigeants à se faire passer leur pardessus par les valets de pied: «Valet de pied», ils sont fiers d'entendre cet appel dans leur bouche, et n'ont pas honte du sourire de mépris avec lequel on les sert.
—Mon cher président....
Adeline connaissait trop bien cette ritournelle pour ne pas deviner la chanson qu'elle allait amener: «Vingt-cinq louis, dix louis, un louis, mon cher président.» Il était difficile de refuser ces pauvres diables dont plusieurs portaient des noms autrefois honorables et que le jeu avait roulés dans ces bas-fonds.
Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu'à un certain point ne l'avaient pas surpris, il y en avait une qui l'avait réellement stupéfié.
Comme, vers trois heures du matin, il se disposait enfin à rentrer chez lui, il avait trouvé, dans le hall Salzman, qui se disposait aussi à partir.
Ils avaient endossé leurs pardessus en même temps, et, en même temps aussi, ils avaient descendu l'escalier.
—Vous rentrez chez vous, mon président? demanda Salzman.
—Sans doute.
—Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble jusqu'à la place de l'Opéra.
Ordinairement, Adeline rentrait à pied chez lui; après avoir joué, la marche le calmait et rafraîchissait son sang; quelquefois même, pour mieux se remettre, il prenait le chemin le plus long; mais c'était léger d'argent qu'il faisait cette promenade nocturne et les voleurs qui l'eussent arrêté auraient perdu leur temps; tandis que ce matin-là, il avait plus de quatre vingt mille francs en billets de banque dans ses poches.
—Je vais prendre une voiture, répondit-il.
—Alors, avant de nous séparer, je vous demande un moment d'entretien, deux minutes.
L'heure était étrangement choisie, alors surtout que quelques instants auparavant cet entretien pouvait avoir lieu plus commodément pour tous les deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux minutes.
—Volontiers.
Ils étaient arrivés sur le trottoir de l'avenue en ce moment complètement désert, tandis que sur la chaussée quelques coupés du cercle attendaient la sortie des joueurs.
—Vous conviendrez, mon cher président, dit Salzman, que celui qui vous a donné cette banque a la main heureuse.
—Cela, c'est vrai.
—Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration que j'ai eue de vous laisser ma suite n'a pas été moins heureuse que la main... pour vous au moins.
Adeline, qui ne prévoyait guère la tournure qu'allait prendre cet entretien bizarre, devint attentif à ce mot.
—Mais si elle a été heureuse pour vous, continua Salzman, elle ne l'a guère été pour moi, car si j'avais taillé jusqu'au bout, les quatre-vingt-dix mille francs qui sont dans votre poche seraient dans la mienne... et franchement, ils y arriveraient à propos.
—Chacun taille à sa manière, répliqua Adeline, qui voulait prendre ses précautions.
—Sans doute, mais on ne peut tailler que ce qu'il y a dans les cartes, et dans ma suite il y avait une jolie série. Cependant, rassurez-vous, je ne viens pas vous proposer de partager, bien que j'en connaisse plus d'un qui, à ma place, n'aurait pas ma discrétion; Je viens seulement vous demander cinq cents louis, non comme partage, mais comme prêt, parce que j'en ai besoin, un extrême besoin.
Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans rien savoir de mauvais sur son compte, Adeline ne l'aimait point, cette façon de demander ces cinq cents louis, en s'adressant à lui comme à un associé, acheva ce que les préventions avaient commencé.
—Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous désirez, dit-il sèchement, mais cela m'est tout à fait impossible.
—Cependant....
—Tout à fait impossible.
Et Adeline se dirigea vers un des coupés dont il ouvrit la portière.
A ce moment, plusieurs joueurs descendant du cercle arrivaient sur le trottoir.
—Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la portière.
Le coupé partit, laissant Salzman ébahi; sous les yeux des joueurs qu'il sentait sur lui, il n'avait pu ni rien ajouter, ni retenir Adeline.
XVIII
Cette façon de demander en faisant valoir des droits au partage avait exaspéré Adeline. Vraiment ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix mille francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui Adeline avait perdu au lieu de gagner, Salzman serait venu lui proposer de prendre une part dans sa perte?
D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois il avait répondu comme il fallait à ce drôle.
Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là et des autres ses pareils, car s'il n'avait pas donné sa démission ce soir-là, après avoir payé sa dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à maintenir cette démission et à abandonner la Grand I aussitôt qu'il pourrait le faire décemment, sans paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de cette nuit serait vite oubliée; alors il sortirait du Grand I pour ne jamais remonter son escalier, ni celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune carte.
Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait vite cette partie: le lendemain, à la Chambre, on ne lui parla que de sa veine extraordinaire; il y eut même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement s'il était vrai, comme on le racontait, qu'il eût gagné cinq cent mille francs. Adeline se récria.
—On ne parle que de ça!
Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit qu'on s'occupait en effet de lui beaucoup plus qu'il n'aurait voulu: on chuchotait; on se taisait quand il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait un gros gain, ses amis l'en avaient plaisanté; maintenant, semblait-il, ce n'était plus de la plaisanterie, c'était de l'étonnement.
Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près de quatre-vingt-dix mille francs? Était-ce un de ces gains extraordinaires qui peuvent provoquer la surprise?
Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction de voir celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était rien passé entre eux dans la nuit.
—Je ne vous en veux pas, mon cher président, dit l'Américain, j'avoue même qu'à votre place j'aurais probablement répondu comme vous; seulement, il est bien entendu que si je vous repasse jamais une suite du même genre, nous ferons nos conditions avant, n'est-ce pas?
Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était celui de la bonhomie et de la drôlerie, leur enlevait toute signification douteuse; Adeline ne chercha donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: l'intention chez l'Américain de tourner en plaisanterie ce qui avait commencé par être sérieux, et n'avait pas réussi sous cette forme. Mais trois jours après se présenta un incident qui lui fit se demander s'il ne s'était pas trompé.
C'était le soir, la partie était assez animée, et Salzman venait de prendre la banque; on avait apporté des cartes que Camy avait battues pendant que Salzman répétait d'un voix indifférente:
—Messieurs, faites votre jeu.
Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant pas disposés à aventurer de grosses sommes avec ce nouveau banquier.
Au montent où le croupier présentait les cartes à un joueur pour les faire couper, un autre joueur avança la main et les prit.
—Permettez, dit-il.
A ce moment même Adeline arrivait auprès de la table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se préparer à les battre sérieusement.
—Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant d'hésitation, en homme qui se demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance, ou s'il va ne pas la relever.
Bien que cette question eût été faite sur le ton de la provocation, ce fut avec calme et sans élever la voix que le joueur répondit:
—Rien autre chose que ce que je fais.
Et avec le même calme, il continua à battre les cartes, qui claquaient entre ses doigts.
Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui répondit.
—Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.
—Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?
—Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.
—Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, je cède la place à monsieur.
D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément en accord avec ses paroles, il se leva de son fauteuil.
—Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.
Tout à l'algarade qui venait de se produire et à laquelle il avait coupé court par son intervention, Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.
«L'affaire n'aura pas de suite.»
Que voulait dire cela?—Était-ce simplement le cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise quand Salzman avait abandonné sa banque?
Cette supposition le jeta dans un trouble profond.
Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation qui s'adressait à lui.
Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait donc que, comme il avait pris la suite de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait sur lui.
Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il tourna et retourna cette idée dans sa tête affolée.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les oreilles rebattues d'histoires de tricheries, et vingt fois, cent fois il avait vu les soupçons s'attaquer aux gens qui à ses yeux étaient les plus honorables; cependant jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour on pourrait le soupçonner lui-même.
Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et que l'âge n'eût fait que confirmer ses dispositions naturelles, il n'était pas homme cependant à répondre à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme l'avait fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, et aussitôt que l'heure fut arrivée où il avait chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne connaissait point, il partit pour l'avenue de l'Opéra. Mais justement il ne rencontra personne pour lui répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène de la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le personnel de service à cette heure matinale ne savait rien: un garçon croyait que ce joueur était un créole, mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été présenté ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de Mussidan, M. Maurin, M. Barthelasse ou Camy le connaissaient.
Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier qui arriva fut Maurin; mais comme à l'ordinaire il ne savait rien, car dans ce cercle dont il était gérant en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait pris la prudente habitude de ne rien voir, pas même ce qui lui crevait les yeux; comme cela il ne risquait pas de se compromettre: «Je chercherai, je réfléchirai, comptez sur moi», étaient les trois seules réponses qu'il se permît, lorsqu'on lui demandait quelque chose, et il n'en démordait pas. C'était auprès de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut ainsi qu'il se tira d'affaire avec Adeline: «Je chercherai, comptez sur moi, monsieur le président.»
Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le nom de ce joueur, et ne savait pas qui l'avait présenté.
Alors Adeline se fâcha:
—Comment! c'était ainsi qu'on entrait au Grand I. Alors, à quoi servait le comité? A quoi servait le président? S'il ne servait à rien, il n'avait qu'à se retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait pas de son nom... plus longtemps.
Frédéric, qui devait tant redouter cette démission, commençait justement à se rassurer et à croire que la séquence, ou plutôt le gain produit par elle, leur avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement laissé paraître sa joie, le Puchotier, qu'il devait être pris, et bien pris; voilà que précisément cette menace de démission éclatait quand il s'imaginait qu'il n'en serait plus jamais question!
Heureusement il n'était pas homme à se laisser démonter, et tout de suite il se défendit: on le prenait à l'improviste, il n'avait pu interroger personne, ni faire aucune recherche; mais il promettait le nom de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même; ce n'était pas dans un cercle comme le Grand I qu'il se passait rien d'irrégulier; il était de son honneur d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas particulier comme pour tout.
Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline ne poussa pas les choses à l'extrême cependant, car il voulait voir ce qu'il y avait sous cette allusion «à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait tout moyen de recherches.
—Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me faut ce nom.
Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait, il ne poussa pas son enquête plus loin pour le moment, et se rendit au Palais-Bourbon.
Si les jours précédents, il avait été frappé de la façon dont on le regardait, il le fut bien plus vivement encore dans les dispositions où il se trouvait et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.
Pourquoi cette curiosité?
Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas même à ses meilleurs amis; et par cela seul il se trouva singulièrement embarrassé, confus, comme s'il se sentait coupable.
Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment de soulagement, il entra tout de suite dans la salle des séances, bien que le président ne fût pas encore monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait Bunou-Bunou pour voisin.
Comme tous les jours, celui-ci était penché sur son pupitre, écrivant, car c'était son habitude d'arriver une heure au moins avant l'ouverture de la séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte qu'il était un sujet de récréation et de conversation pour le public des tribunes qui occupait les longues minutes de l'attente à regarder dans le vaste hémicycle désert où ne circulaient que de rares huissiers, ce vieux bonhomme à la tête blanche qui, collé sur son papier, écrivait, écrivait, écrivait.
—Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou, quand Adeline, après lui avoir serré la main, s'assit auprès de lui.
—Comment? quand nous devions nous voir?
—C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez voir de quoi il est question.
—Votre démission de membre du comité du Grand I, dit Adeline très ému, et pourquoi?
Bunou-Bunou se montra embarrassé.
—Je vous en prie, insista Adeline.
—Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher de bonne heure; alors vous comprenez.
Adeline avait peur de comprendre, cependant il eut le courage d'insister; si cruelle que pût être la vérité, il devait la demander.
—Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré, votre raison vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi franchement, comme à un... ami.
—Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, très graves.
Adeline pâlit.
—Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est d'usage de donner des surnoms aux cercles: ainsi la Crémerie, les Mirlitons, le Grand I. Mais ces surnoms sont quelquefois accompagnés d'autres qui sont des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a un qui s'appelle l'Attique, un autre qu'on appelle la Béotie, et ces appellations empruntées à la Grèce sont significatives. Eh bien, ce n'est pas tout; il parait que le Grand I s'appelle l'Épire ou, dans la langue du boulevard, Le Pire. Alors j'aime mieux me retirer. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'en restant je compromettrais ma réélection. Que ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus bon à rien.
Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou, elle l'était cependant moins qu'Adeline n'avait craint; il respira.
—Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si complètement que moi aussi je vais me retirer.
—Vous feriez cela?
—Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y, nous donnerons nos deux démissions en même temps.
—Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel plaisir vous me faites!
Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux blancs serrer les mains de son voisin dans un transport d'effusion; mais on n'eut pas le temps de s'adresser des questions sur cette scène pathétique; un flot de députés envahissait la salle, et, au dehors, on entendait les tambours battre aux champs.
XIX
Frédéric ne s'était pas mépris sur le semblant de concession que lui avait fait Adeline en ne donnant pas immédiatement sa démission: ce n'était pas parce qu'il renonçait à son idée que le président retardait cette démission, c'était parce qu'il voulait obtenir auparavant le nom de ce joueur. Pour qui le connaissait, le doute n'était pas possible, et Frédéric commençait à bien le connaître.
Le danger était donc menaçant.
Comment l'empêcher d'éclater?
La question était assez grave pour qu'il ne voulût pas prendre la responsabilité de l'examiner et de la trancher tout seul; c'était entre associés qu'elle devait se décider.
Au lieu de s'occuper du joueur, aussitôt qu'Adeline fût parti, il alla prendre Barthelasse chez lui et le conduisit chez Raphaëlle: le joueur, on verrait plus tard.
Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite, Raphaëlle recevant en ce moment même la visite de M. de Cheylus. Elle se prolongea cette visite, et plus d'une fois Barthelasse crut que Frédéric, dont l'impatience et le mécontentement étaient visibles, allait le quitter pour rompre ce tête-à-tête. A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir, et Raphaëlle entra dans le petit salon où ils attendaient.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquiète de les voir.
Ce fut Frédéric qui expliqua ce qu'il y avait et ce qui les amenait.
Dans leur association, Raphaëlle jouait le rôle de l'associé qui rend les autres responsables de tout ce qui va mal, et porte à son avoir tout ce qui va bien.
—Il est joli, le résultat de votre séquence, dit-elle en se tournant vers Barthelasse.
—Ce n'est pas la séquence qui le fait donner sa démission, puisqu'il a attendu jusqu'à maintenant.
—Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a pas retenu, vous le voyez; et pour moi, il n'est pas du tout prouvé que ce n'est pas votre séquence qui décide la démission qu'il balançait, et qu'il aurait, sans doute, balancée longtemps encore. Pourquoi aussi lui avez-vous fourni des coups si gros, des huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des points moins forts, qui n'auraient pas provoqué la surprise?
—J'ai voulu empêcher des hésitations de tirage, ce qui, avec lui, était possible, puisqu'il taillait sans savoir qu'il devait gagner: quand on est d'accord avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'était pas le cass, et puis il me semblait qu'il n'était pas mauvais qu'il se sentît un peu compromis.
—Et voilà le résultat; il s'est si bien senti compromis qu'il s'en va.
Barthelasse secoua la tête par un geste énergique.
-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti assez compromis qu'il s'en vatt, s'écria-t-il; s'il avait vu qu'il ne pouvait aller nulle part, il serait resté avec nous.
—Ça, c'est une idée.
—Et une bonne, encore.
—Enfin, il s'en va, dit Frédéric pour prévenir une discussion inutile.
—Eh bien, zut, s'écria Raphaëlle, il nous embêtait, à la fin!
—C'est comme ça que tu le prends? fit Frédéric étonné.
—Faut-il s'en faire mourir? Il était devenu si hargneux qu'on ne pouvait plus vivre avec lui.
—Ce n'est pas là la question, fit Frédéric; il s'agit de savoir si nous pourrons vivre sans lui.
—Et comment? dit Barthelasse.
—Nous le remplacerons par un autre, dit Raphaëlle; il n'y a pas qu'un président au monde; j'y ai pensé.
—Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-là, dit Barthelasse.
—Et où vois-tu cet autre? demanda Frédéric.
—A la Chambre.
—Ce n'est pas M. de Cheylus?
—Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je l'ai fait venir; je lui ai inventé une belle histoire, et il accepte si Adeline se retire.
—On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra pas nous défendre.
—Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre souvent plus complaisant pour ses adversaires que pour ses amis. C'est la raison qui m'a fait penser à M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le Puchotier nous manquerait, et voilà pourquoi je l'ai fait venir. J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur, qu'il se contentera de douze mille francs au lieu des trente-six mille que nous coûte le Puchotier; je lui ai dit que c'était parce que nous ne pouvions plus payer cette somme qu'Adeline se retirait.
—J'aime mieux Adeline à trente-six mille francs que Cheylus à douze mille, dit Barthelasse.
—Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il s'agît de ce qui est possible; Adeline est mort, vive Cheylus!
—Êtes-vous sûr qu'il soit si mort que ça? interrompit Barthelasse.
—Malheureusement, répondit Frédéric.
—Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre encore? demanda Barthelasse.
—Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Raphaëlle.
—Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il est perdu, n'est-ce pas?
—Assurément.
—Et cela vous tourmente; vous seriez tous les deux bien aises qu'il restât notre président?
—Parbleu.
—Eh bien, laissez-moi faire.
—Quoi?
—Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien à craindre, n'est-ce pas? Si je réussis, il reste. Si au contraire j'échoue, il ne s'en ira pas deux fois.
Une discussion s'engagea entre eux: Raphaëlle était agacée de voir Barthelasse qu'elle considérait comme un parfait imbécile, faire l'important; et de plus sa curiosité s'exaspérait qu'il ne voulût pas dire par quel moyen il comptait amener Adeline à ne pas donner sa démission.
—Ce que vous allez faire de bêtises! dit-elle au moment où il partait.
—C'est bon, nous verrons.
Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frédéric en revenant au cercle.
—Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.
Dans ces conditions, Frédéric n'avait qu'à chercher le nom qu'Adeline lui avait demandé, mais ce fut inutilement; ce joueur était-il venu avec une lettre d'invitation, car ces lettres continuaient à être largement distribuées un peu partout? avait-il été amené par quelqu'un qui s'était dispensé de la formalité du registre? toujours est-il qu'on ne trouva rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure, Frédéric se contenta-t-il de répondre simplement qu'il comptait avoir ce nom dans la soirée.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline était dans son cabinet quand Barthelasse frappa à la porte et entra:
—Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le président?
Adeline voulut répondre qu'il était occupé, puis il se résigna, se disant qu'il aurait plus tôt fait d'écouter que d'éconduire Barthelasse, dont il connaissait la ténacité.
—Monsieur le président, dit Barthelasse en s'asseyant, me permettrez-vous de vous demander si un bruit qu'on m'a rapporté est fondé? Est-il vrai que vous seriez dans l'intention de donner votre démission?
—Oui, cela est vrai.
Et pourquoi, je vous le demande... si vous le permettez?
—Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent pas convenir à un honnête homme.
Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le plus insinuant:
—J'ai beaucoup voyagé, monsieur le président, et dans mes voyages j'ai entendu un mot qui m'a frappé c'est que la conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même; ne seriez-vous pas mordu par cette vilaine bête? je vous le demande.
Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre Barthelasse à la porte, mais il réfléchit qu'un entretien qui commençait de la sorte pouvait lui apprendre des choses qu'il avait intérêt à connaître, et il se retint, décidé à écouter jusqu'au bout.
—Voyez-vous, monsieur le président, continua Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu. Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné les deux millions qui composent ma petite fortune, je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre avenir que de me faire casser une côte de temps en temps ou les reinss un beau jour, et de mourir sur la paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup au café et dans les petits cercles, la profession veut ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient filer la carte, pour dire les choses. Alors je me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement; mais que celui, au contraire, qui gagnait cet argent par son adresse, son industrie et son art, ne pouvait jamais être un voleur.
Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de son président l'effet qu'avait pu produire ce début.
—Continuez, dit Adeline.
Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là, avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et plus vite:
—Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au travail. Tout en continuant mon métier de lutteur, tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. Pendant deux ans je n'ai pas dormi quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé ma persévérance: je ne m'entendais plus. C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais amassé un peu d'argent je me suis embarqué à Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople, je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des officiers à bord qui rentraient en convalescence, et s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement de mon petit avoir.
—Où voulez-vous en venir? murmura Adeline qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.
—A ceci: je suppose que vous jouez cent mille francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas? autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas gagner ces dix mille francs et les nonante mille que tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que vous feriez?
Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui ferma la bouche avec son meilleur sourire:
—Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et, dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel vous assurerez le bonheur de votre fille qui est une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?
Adeline étouffait d'indignation:
—Vous avez déjà commencé votre rôle de fée? dit-il.
—Une simple petite politesse, une prévenance, pour vous montrer ce qu'on peut faire dans ce genre, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en parler; vous verrez mieux que cela.
—Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?
—Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.
—Ah!
Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-là, avait pris l'indignation d'Adeline pour l'embarras d'un homme qui n'aime pas qu'on lui parle en face de certaines choses, aussi avait-il évité de le regarder pendant la fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce qu'il se fâchait, le président?
—Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est à lui que je répondrai.
—Mais...
—Envoyez-moi M. de Mussidan.
Barthelasse sortit, assez inquiet. Frédéric n'était pas loin.
—Eh bien?
—Je ne sais pas trop: ça a bien commencé, et puis ça paraît se fâcher; il est incompréhensible, cet homme; au reste, il va s'expliquer avec vous, il vous demande.
Frédéric entra dans le cabinet et trouva Adeline le visage convulsé.
—Le misérable a tout dit, s'écria Adeline les poings levés, vous, vous un Mussidan, vous avez fait de moi un voleur!...
Frédéric resta un moment décontenancé, puis se remettant:
—Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y a des voleurs!