XXI

Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à la garde d'étrangers.

Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous éloignons.

Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.

Je veillai donc mon père.

Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma pensée.

La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées.

Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres s'étaient succédé longues et suivies.

C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi, n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages de tendresse.

Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion, le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de l'autre, unis dans une même pensée.

Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était le rêve qui en était une.

Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la pièce voisine.

—Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue.

—Que m'importe la rue?

—Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?

—Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.

—Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la Révolution.

J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont la blancheur brillait sous la lumière du gaz.

Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.

Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon père.

Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.

—On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la maison.

En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas précipités et des éclats de voix.

Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.

Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris la porte du palier.

—A la trahison! criait une voix forte.

Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.

Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient l'escalier.

—Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui l'entouraient?

A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se jeta sur le général et le saisit au collet.

Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant, l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police.

—A moi! à moi! criait le général.

Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent devant moi et me barrèrent le passage.

—A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je suis le général Bedeau.

—Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.

Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager, mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur étreinte.

—Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi.

Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux passants qui s'étaient arrêtés.

—Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je suis le général Bedeau.

Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant l'autre avec moi.

Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au galop.

Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent.

—Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.

Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux.

Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au milieu d'un groupe de curieux.

—C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général. Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!

Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait prendre le pouvoir.

En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste: l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au moins était sauf.

Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas.

A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats encombraient les quais et les places.

Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments gagnés à l'avance, sans doute.

L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au coin de chaque rue?

L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.

Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.

—Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M. d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement, chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée.

—Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut; ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié «Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades. La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné, mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas différer cette triste cérémonie.

M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques, j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté.