XXII

Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa volonté.

Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la mémoire des morts.

Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de ma main.

—Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement, m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix amis sincères et dévoués.

Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon père.

A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été arrêtés le matin et conduits à Mazas.

Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit, et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait, c'était une hallucination horrible.

Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!

Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires; il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.

Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension vague justifiât ces craintes.

Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait être enlevé pour jamais.

Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait des femmes qui priaient.

Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,—ses émotions et ses troubles.

Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.

Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.

Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.

La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.

La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.

Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les joies de la terre n'effaceront jamais.

Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était celui de M. de Planfoy.

—Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?

—Rentrer dans la maison de mon père.

—Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.

—Mais vous demeurez rue de Rouilly.

—Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.

Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous arrêtâmes.

De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On travaillait.

—Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont changés.

Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.

—Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits les folies de la majorité.

Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé sur la voûte du canal.

—L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre à nous.

Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.

Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»

Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites pour les toucher.

Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.

—Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.

Nous nous éloignâmes.

—Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.

Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.

Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui attendaient.

Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.

Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux cents prisonniers.

Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait leur président, qu'un agent de police tenait au collet.

Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:

—A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout ça c'est pour la farce.

En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.

Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me soulageait.

—Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long temps de silence.

—Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance politique.

—Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.

—Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?

—Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je sortirai demain à huit heures.

Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses bras, et je restai seul.