XXXIV

Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon, Bras, Ollières.

Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte.

Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.

Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.

En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.

—Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai ma famille.

—Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans.

On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.

—C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.

—Je l'espère.

—Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers.

—C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se fera.

—Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que de les faire sortir.

—Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.

Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie, un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà.

C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.

En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?

Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le sang de couler.

Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.

Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou qu'on ne pouvait pas résister.

A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée par la terreur peut inventer.

En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé armé d'un fusil.

Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés du côté de Draguignan.

Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment, était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se produirait.

Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?

Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.

Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.

Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.

A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement; les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on l'avait dit.

La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais voulu garder.

Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la déshonoraient-ils par cette lâcheté?

Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien terrible elle pouvait devenir pour les insurgés.

Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques hommes.

Ce château était en désarroi, et ses propriétaires étaient dans la désolation: une bande d'insurgés était venue le matin arrêter le chef de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'être légitimiste, et l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient de marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait emmené sans vouloir rien entendre.

Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux fils de vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des libérateurs; il n'eût pas été tard, je me serais mis immédiatement à la poursuite de cette bande, mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager à l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut ce que je tâchai de faire comprendre à cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le lendemain matin aussitôt que possible.

Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, avant le jour, je fus prêt à monter à cheval. En arrivant dans la cour du château, je fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle auprès des nôtres. Je demandais à un domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis paraître les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups suspendu en bandoulière et à la ceinture un couteau de chasse.

—Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous vous demandons la permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frère et moi nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les derniers à la charge.

Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; la demande de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons à faire valoir: c'était à la délivrance de leur père qu'ils voulaient marcher; c'était leur père qu'ils voulaient venger.

Ce fut précisément ce côté personnel de la question qui me fit refuser leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite, une haine trop légitime dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes soldats à des représailles que je voudrais éviter.

Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque, mais je tins bon.

—Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant à cheval, et encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide que j'accepte, et non un soldat.

A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils ne me comprenaient point et qu'ils me blâmaient.