XXXV

Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils allaient au nord, celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a entendu dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est certain qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, attendu qu'ils n'ont pas paru dans le pays.

Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de la bande qui avait emmené comme otage le propriétaire du château dans lequel nous avions passé la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un village, c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre, c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en maison, les indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous étions des bourreaux, là des sauveurs.

Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient deux faits principaux; nous étions sur le point de joindre les bandes qui s'étaient réunies et cherchaient une bonne position pour résister; les autres troupes envoyées entre elles commençaient à approcher: la lutte devenait donc à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait l'engager d'un moment à l'autre.

Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.

Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des bandits coupables de tous les crimes.

Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas?

Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma démission.

Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.

—Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque instant.

Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes hommes l'influence du respect et de l'estime.

Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne.

Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il obéir?

Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.

Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, ce fut une nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivâmes.

Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant de moi pour me prévenir que nous devions nous arrêter dans sa commune, afin de concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes environnantes; les différentes bandes s'étaient réunies en un seul corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de Vidauban, de Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment était venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre était donné d'arrêter les divers détachements de manière à agir avec ensemble, et il me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»

De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur n'était pas possible, les lettres étaient formées avec une netteté remarquable.

Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel était le préfet du département; il me répondit qu'il y en avait deux: un ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.

—Et ce M. de Solignac?

—Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au reste, vous allez le voir bientôt; il a passé par ici il y a deux heures avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.

Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes hommes et mes chevaux.

Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela était bien probable; le signalement que me donnait le maire se rapportait à mon personnage, et le dévouement de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en faire un commissaire extraordinaire dans un département insurgé; cela convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le complétait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en prendre une officieuse partout où besoin serait.

Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me convenait point d'être placé sous la direction de M. de Solignac,—au moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,—on m'amena un paysan qu'on venait d'arrêter.

La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas trop de six soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» et on lui jetait des pierres.

C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à l'attitude calme et résolue; il était vêtu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats portait un mauvais sabre rouillé qu'on avait saisi sur lui.

Je demandai quel était son crime; on me répondit qu'on l'avait arrêté au moment où il se sauvait pour rejoindre les insurgés.

La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: «A mort! à mort!» Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux bûcheron qui, sans s'émouvoir de tout ce tapage, les regardait avec placidité.

Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, car il me paraissait impossible que l'exaspération de la foule n'eût pas un motif plus sérieux. On nous pressait tellement que je fus obligé de placer des sentinelles à la porte la sabre en main.

Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les témoins ou les acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait déjà dit: ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les champs, on l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand il se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on l'avait atteint, arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.

—C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.

—Oui.

—D'où êtes-vous?

—De Salernes.

—Où allez-vous?

—Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre la République.

A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement d'indignation.

—C'est mon droit, pour sûr.

—Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous êtes-vous caché et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les champs?

—Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes idées que ceux de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à pays. S'ils m'avaient vu traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur donnaient du coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les amis.

—Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, les gens de Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là était de Salernes, il serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un incendiaire qui venait pour nous brûler.

Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se tourna vers moi après avoir regardé son accusateur avec mépris.

—Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que j'étais dans la montagne à travailler. Quand on a appris la révolution de Paris chez nous, tout le monde a été heureux; on a cru que c'était pour établir véritablement la République, la vraie, celle de tout le monde, et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a été heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain matin je suis parti pour la montagne où je suis resté trois jours. Pendant ce temps-là on a compris qu'on s'était trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, et puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu à la maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour les rejoindre.

Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer cette exaltation méridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bûcheron dans la prison de la mairie.

Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule affolée; quand on sut que j'avais fait conduire le bûcheron en prison, les cris: «A mort!» redoublèrent. Je ne m'en inquiétai point, j'avais une force suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce village, j'emmènerais mon prisonnier.

Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison était refermée sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la rue.

C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques gendarmes,—ce Solignac était bien le mien, c'est-à-dire celui de Clotilde et du général.

En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint à moi la main tendue.

—Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous voir! Nous allons marcher ensemble.

Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:

—Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes à la main; avez-vous commandé le peloton?

—Quel peloton?

—Le peloton pour le fusiller.