XXXIX
Madame Prétavoine sortit du Vatican exaspérée, la rage au coeur.
Les sentiments qu'elle éprouvait étaient de même nature que ceux qui l'avaient enfiévrée après sa première visite à M. de la Roche-Odon, alors que pour la première fois de sa vie, elle avait pensé qu'on pouvait prendre plaisir à guillotiner ces gens-là.
Nobles, prêtres, ils étaient les mêmes.
Il fallait se sacrifier pour eux; cela leur était dû; ils n'avaient pas à vous en remercier.
Cet évêque de Nyda s'était-il bien moqué d'elle! et elle ne s'était douté de rien.
Elle avait eu la simplicité de s'imaginer qu'il serait un instrument entre ses mains, et c'était elle qui en avait été un entre les siennes.
Dupe! Elle dupe!
Elle résolut de s'expliquer avec lui, et le lendemain de l'audience elle se rendit à son palais.
—Eh bien, chère madame, dit Mgr de la Hotoie en prenant les devants, avez-vous été heureuse de voir notre Saint-Père? Jamais accueil n'a été plus affable, plus gracieux!
—Je viens vous adresser mes remerciements en mon nom et au nom de M. l'abbé Guillemittes.
—Je pense qu'il sera satisfait; je l'ai mis en pleine lumière, vous laissant vous même jusqu'à un certain point dans l'ombre; et, en parlant ainsi, j'ai cru aller au-devant de vos désirs; vous avez toujours été si bonne, si dévouée pour ce pauvre Guillemittes; d'ailleurs cette façon d'agir était commandée par la faveur dont jouit ici M. l'abbé Fichon, qui est très-appuyé, très-recommandé par des personnes puissantes: c'est une lutte, entre lui et Guillemittes, pleine d'intérêt; si Guillemittes était battu vous succomberiez, vos causes sont solidaires.
—J'ai senti cela.
—N'est-ce pas? d'ailleurs je n'avais pas besoin que vous me le disiez, je n'en ai pas douté un instant; averti au dernier moment qu'on venait de faire une tentative en faveur du vicaire général de Condé, je n'ai pas pu vous prévenir, mais j'ai pensé qu'en me voyant appuyer Guillemittes si chaudement, vous devineriez que j'avais une raison impérieuse pour le faire; je vois que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré; l'un entraînera l'autre. Nos adversaires battus n'oseront rien contre vous. Au contraire, si nous avions commencé par vous, cela eût éveillé leur défiance et nous aurions échoué sur toute la ligne, aussi bien de votre côté que de celui de Guillemittes.
—Est-ce curieux! les raisons que vous me donnez en ce moment sont précisément celles que j'imaginais en venant vous remercier, car c'est une visite de remerciement que je vous fais.
—Je ne la reçois pas; dans quelque temps ce sera différent.
Il était impossible de mettre plus d'affabilité, plus de courtoisie dans les paroles et dans les manières qu'ils n'en déployaient l'un et l'autre dans cet entretien, mais les mots qu'ils murmuraient tout bas au fond du coeur n'étaient pas les mêmes que ceux que leurs lèvres prononçaient avec de gracieux sourires.
—Essayez donc de vous fâcher, disait l'évêque de Nyda.
—Vous me payerez tout cela plus tard, répliquait madame Prétavoine.
Et ils continuaient à se sourire, madame Prétavoine appuyant de plus en plus fort sur sa gratitude, Mgr de la Hotoie se refusant de plus en plus à l'accepter.
—Non, disait-il, pas dans ces termes, je vous prie; plus tard.
—Alors à plus tard, dit madame Prétavoine de guerre lasse.
Et ce fut sur ce mot qu'ils se séparèrent.
Mgr de la Hotoie souriant toujours.
Madame Prétavoine se confondant en respects et en génuflexions.
Mais de son éducation première, au temps où elle courait les rues d'Hannebault avec les gamins de son âge, il lui était resté des façons de penser et de s'exprimer qui, malgré la tenue qu'elle s'imposait maintenant, l'emportaient quelquefois.
A peine avait-elle descendu une dizaine de marches de l'escalier qu'elle se retourna vers la porte fermée, et, lui montrant le poing:
—Canaille! murmura-t-elle, canaille!
Et elle continua son chemin en proie à une colère furieuse, qui de temps en temps lui arrachait des cris étouffés.
Sur son chemin, les gens de son quartier, qui vivent en grand nombre assis ou accroupis devant leur porte, la regardaient passer, et se demandaient si cette femme noire était une folle ou si ce n'était pas le diable.
Elle ne retrouva un peu de calme qu'en pensant à Lorenzo Picconi.
Ah! comme elle avait eu bonne idée de s'adresser à cet aide de chambre.
Celui-là n'était point un personnage, c'était un simple domestique; mais il savait calculer, il savait voir où était son intérêt, et, par cela seul qu'en la servant il se servirait lui-même, il y avait tout lieu de croire qu'il agirait.
D'ailleurs, elle le stimulerait.
Elle lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, afin de pouvoir le remercier du service qu'il lui avait rendu.
Il fut exact, et la rémunération qu'il reçut le disposa à l'épanchement.
—Relativement à l'affaire dont on l'avait entretenu, il en avait parlé à quelqu'un, qui l'avait communiqué à une personne, qui l'avait recommandé à un personnage en situation de la faire réussir. On connaissait le nom de madame Prétavoine; on savait quelle était sa piété, et l'on était au courant des charités qu'elle distribuait mystérieusement. Malgré tout le soin qu'elle prenait de se cacher, ces charités étaient connues, car Rome est une ville où tout se sait, le bien comme le mal. Ce personnage avait promis de s'intéresser à cette affaire. Seulement...
Et il s'était arrêté, mais madame Prétavoine lui avait rendu la parole en lui disant que s'il s'agissait d'argent il ne devait pas être embarrassé, attendu que, comme elle le lui avait déjà expliqué, elle était disposée à reconnaître très-largement le service qu'on lui aurait rendu, et à le reconnaître pour tous ceux qui y auraient travaillé.
Ainsi encouragé, il avait continué:
—C'était précisément d'argent qu'il s'agissait, et il en faudrait beaucoup, non pour le personnage en question, il était incapable de recevoir de l'argent, mais pour son entourage qui n'avait pas les mêmes scrupules que lui.
—Je donnerai ce qu'il faudra.
—Il serait fâcheux que madame pût croire qu'à Rome les choses justes ne s'obtiennent qu'avec de l'argent, mais depuis la spoliation des Piémontais la misère est grande.
Et alors il avait longuement expliqué qu'avant cette spoliation il y avait des personnages qui subvenaient aux besoins de leur maison avec les produits des hautes charges qu'ils occupaient. Mais, depuis la spoliation, ces produits avaient été supprimés et les personnages qui n'avaient pas voulu renvoyer de vieux serviteurs s'étaient trouvés bien embarrassés pour les payer. C'était leur charité, leur bonté qui faisait leur gêne. Fallait-il blâmer des serviteurs qui tâchaient de soulager leur détresse?
Assurément ce n'était pas madame Prétavoine qui porterait un pareil blâme: cette détresse arrangeait trop bien ses affaires pour qu'elle ne trouvât pas toutes naturelles les exigences de ceux qui voulaient la soulager.
Car ses idées avaient changé depuis qu'elle avait quitté Condé, et maintenant qu'elle était dans la Ville éternelle, elle ne la voyait plus avec cette auréole de la sainteté devant laquelle pendant si longtemps elle s'était inclinée de loin, respectueusement.
Le respect s'en était allé.
Elle avait vu que dans ce monde de prêtres et de cardinaux on était en proie à l'envie, à la jalousie, à la haine ni plus ni moins que dans le monde profane.
Elle avait constaté que ce n'était point du tout le royaume de la paix et qu'on y vivait dans un état de guerre intestine, se déchirant, se calomniant, s'assassinant pour de mesquines querelles aussi bien que pour de hautes rivalités.
Elle avait entendu raconter des histoires scandaleuses sur certains cardinaux, non par des profanes, non par des ennemis de l'Église, mais par des prêtres, même par des cardinaux médisant de leurs amis, calomniant leurs ennemis.—Celui-ci était de moeurs peu austères et le pape riait lui-même en lisant les entrefilets de la Capitale dans lesquels on disait: «Hier le cardinal ***** est entré au numéro **** du Corso, à deux heures, il n'en est sorti qu'à cinq heures; qu'a-t-il pu faire pendant ces trois heures? trois heures!!!»—Celui-là passait son temps à faire la cuisine et on le trouvait chez lui le bonnet de coton blanc sur la tête, en place de la calotte rouge;—l'un a fait une fortune honteuse dans les spéculations des chemins de fer;—l'autre a des intelligences avec le roi et trahit la papauté.
De même sur la famiglia nobile, c'est-à-dire sur les personnages qui composent la maison particulière du pape, elle avait réuni toutes sortes de renseignements fort peu édifiants: l'un était d'une rapacité féroce;—l'autre était une nullité;—auprès de celui-ci on réussissait par les femmes;—auprès de celui-là en gagnant l'un de ses domestiques auquel il ne refusait rien.
C'était d'après ces observations, ces récits, ces renseignements qu'elle avait bâti son plan de conduite à l'égard de l'aide de chambre du Vatican.
Que la détresse dont il parlait fût vraie ou fausse, qu'elle fût une excuse valable ou un simple prétexte, peu importait; elle permettait de demander et de recevoir, cela suffisait.
Arrivant seule à Rome et sans la recommandation de l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, elle n'eût pas eu l'idée de s'adresser à un cardinal ou à un prélat de la Famiglia pontificia, mais elle eût cherché à entrer en relations avec le domestique d'un de ces prélats, et elle eût trouvé, secrétaire, cuisinier ou valet de chambre, celui qui pouvait inscrire Aurélien sur le livre de la noblesse pontificale.
Avec ses belles paroles, Mgr de la Hotoie lui avait fait perdre un temps précieux, que Picconi par bonheur allait regagner.
Si elle n'avait pas osé s'expliquer franchement avec l'évêque de Nyda, elle n'eut pas la même retenue avec l'abbé Guillemittes.
Elle lui écrivit une lettre à coeur ouvert,—au moins elle le disait,—et lui expliqua comment Mgr de la Hotoie l'avait sacrifiée; sans doute elle avait été, elle était heureuse de pouvoir contribuer à son élévation, et il savait trop combien elle lui était dévouée pour insister là-dessus, mais enfin elle avait des devoirs à remplir envers son fils et elle le priait de lui faciliter cette tâche.
Qu'il mît en oeuvre tous les moyens dont il disposait pour presser maintenant la démission de Mgr Hyacinthe, et il y avait tout lieu d'espérer qu'il serait préféré à M. l'abbé Fichon.
Aussitôt nommé au siége épiscopal de Condé, il serait bon qu'il organisât un pèlerinage national de Condéens à Rome, et qu'il vînt lui-même à la tête de ce pèlerinage présenter ses remerciements à Sa Sainteté.
Elle espérait bien qu'à cette époque, elle aurait enfin obtenu l'insigne faveur qu'elle demandait; mais enfin, si par extraordinaire elle avait été encore retardée, il pourrait l'aider personnellement.
Car maintenant, c'était son aide personnelle qu'elle réclamait, qu'elle implorait, et non des recommandations auxquelles on répondait obligeamment, gracieusement, mais qui restaient sans effet.
Quelle satisfaction pour elle de le voir alors à la tête de ce pèlerinage!
Tout cela était assez décousu; mais c'était l'habitude de madame Prétavoine, qui avait à un si haut point l'esprit de suite dans les idées, d'écrire avec incohérence; c'était chez elle un système auquel elle trouvait l'avantage de rendre sa vraie pensée plus difficile à saisir.
Or, dans le cas présent, elle avait une pensée, une espérance qu'elle ne voulait pas dire à son confident: c'était, si ce pèlerinage avait lieu, qu'il tournât non à la gloire de l'abbé Guillemittes, mais à celle d'Aurélien.
Quel prestige pour celui-ci, si on pouvait le montrer aux personnes les plus notables du diocèse de Condé, comme le protégé du Saint-Père.