XXXVIII
La grande difficulté de l'entreprise, c'était de faire concorder ces diverses combinaisons de manière à ce qu'elles marchassent de front.
Aussi accablait-elle l'abbé Guillemittes de lettres pour le presser d'envoyer le modèle de son église.
Car, de ce côté, elle se trouvait en retard, et elle voyait arriver le moment où elle pourrait faire sauter les mines creusées sous les pieds de madame de la Roche-Odon et de Michel, sans pouvoir en même temps agir auprès du Vatican.
Enfin l'abbé Guillemittes lui annonça que le modèle allait être achevé, et alors, dans le transport de sa joie, elle télégraphia pour commander qu'on lui envoyât ce modèle par grande vitesse, les frais du port devant être acquittés par elle.
Puis elle s'entendit avec Mgr de la Hotoie pour demander une audience au Saint-Père et les autorisations nécessaires pour disposer à l'avance le modèle de son église.
Elle ne pouvait pas, en effet, prendre sous son bras le modèle de l'église d'Hannebault et s'en aller tout simplement à son audience, pas plus qu'elle ne pouvait mettre dans sa poche les cent cinquante mille francs en or pesant cinquante kilogrammes, qui devaient garnir l'intérieur de sa pièce montée.
D'ailleurs ce n'était pas pour avoir une audience comme le commun des mortels qu'elle avait si longtemps attendu et qu'elle s'était imposée de si grandes dépenses; il lui fallait quelque chose d'extraordinaire qui frappât les esprits et s'imposât aux souvenirs.
Nourrie de l'Écriture sainte, elle avait pensé à la promenade de l'arche autour des murs de Jéricho; quelle gloire pour elle, si elle pouvait faire porter de chez les soeurs Bonnefoy au Vatican le modèle de l'église d'Hannebault par quatre hommes: soutenant un brancard sur lequel serait posé son modèle renfermant dans ses flancs les cent cinquante mille francs en or! Elle marcherait seule derrière ce brancard et en tête du cortège elle aurait trois trompettes qui sonneraient comme l'avaient fait les lévites autour de Jéricho; quel triomphe lorsqu'elle arriverait avec cette pompe au Vatican! la garde suisse lui porterait les armes.
Cependant elle avait renoncé à cette idée, en se disant que la police romaine, dirigée maintenant par les spoliateurs, n'autoriserait sans doute pas ces trompettes, et puis en se disant encore que les cent cinquante mille francs exposés ainsi au grand jour pourraient bien être pillés par la canaille. Que fallait-il pour cela? Au milieu de la foule le brancard porté sur les épaules de ses quatre hommes pouvait être renversé; l'or roulait à terre; et il y avait de grandes probabilités pour qu'elle ne retrouvât pas son compte.
De cette cérémonie imposante elle n'avait gardé que la partie qui ne présentait pas de dangers, la promenade du modèle.
Si une police audacieuse prenait dans la force le droit d'interdire les trompettes, elle ne pouvait pas s'opposer à ce que des porteurs traversassent Rome avec un brancard sur lequel serait exposé le modèle de l'église d'Hannebault: les rues sont libres, même pour les objets religieux.
D'ailleurs, à réduire ainsi sa conception première, elle trouvait un avantage, qui était d'entrer enfin en relations avec cet aide de chambre du Vatican, ce Lorenzo Picconi, ce cousin de Baldassare, employé dans la domesticité du pape.
Pourquoi ne réussirait-elle pas, avec lui et par lui, auprès du Saint-Père, comme elle allait réussir par Emma auprès de madame de la Roche-Odon? Les petits ont du bon, on ne les voit pas agir.
D'ailleurs elle commençait à accuser Mgr de la Hotoie d'indifférence à son égard, et elle était bien aise de chercher un autre point d'appui. Peut-être même n'avait-elle que trop attendu.
Plusieurs fois déjà, elle avait essayé de connaître ce Lorenzo Picconi, mais toujours Baldassare, auquel elle n'avait pas pu adresser ouvertement sa demande, avait feint de ne pas comprendre ce qu'elle désirait.
Mais cette fois l'occasion était telle qu'il lui était permis de parler franchement et que Baldassare ne pouvait la refuser.
Cependant elle avait si peu confiance dans la franchise et elle aimait si peu cette manière de procéder, qu'elle s'arrangea de façon à se faire offrir les services de Lorenzo Picconi par Mgr de la Hotoie.
—Son embarras était extrême; elle aurait besoin au Vatican d'un homme qui pourrait l'aider à placer les 150,000 fr. dans le modèle; il fallait un homme en qui elle pût avoir pleine confiance, et qui parlât français (elle savait par Baldassare que Lorenzo Picconi avait été au service d'un prélat français); sans doute elle pouvait offrir ces 150,000 fr. en billets de banque et en agissant ainsi elle ferait même un joli bénéfice; la pièce d'or valant en ce moment 22 fr., elle pouvait, rien que par l'opération du change, gagner 15,000 fr.; mais elle ne voulait pas se livrer à une pareille opération; plutôt que de faire un bénéfice sur Sa Sainteté, elle aimerait mieux en mettre de nouveau de sa poche; seulement il n'était pas facile à elle de porter ces 150,000 fr., car cette somme fait 7,500 louis, lesquels pèsent près de 50 kilogrammes, ce qui est un poids pour une femme et même pour un homme; enfin une fois que les 150,000 fr. seraient au Vatican, il lui faudrait quelqu'un d'adroit pour l'aider à arranger ces 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, car elle serait tellement émue à la pensée de paraître bientôt devant Sa Sainteté qu'elle serait incapable de rien faire ni de rien ordonner; ce quelqu'un était-il introuvable?
Et comme Mgr de la Hotoie allait prononcer un nom, elle se hâta de parler de celui qu'elle voulait qu'on lui proposât.
—Est-ce que Baldassare n'avait pas un parent, un ami, parmi les domestiques du palais? Elle croyait se rappeler vaguement, mais très-vaguement, qu'il avait prononcé le nom de cet ami; mais elle avait oublié ce nom.
—Lorenzo Picconi.
—Peut-être, mais elle ne se rappelait pas.
Le lendemain, Lorenzo Picconi s'était présenté chez les soeurs Bonnefoy, et madame Prétavoine l'avait reçu avec les bonnes grâces qu'elle déployait toujours pour ceux dont elle avait besoin.
Longuement elle lui avait expliqué ce qu'elle attendait de sa complaisance, puis en causant tout bonnement, car elle n'était pas fière, elle lui avait dit dans quel but elle était venue à Rome. Tout d'abord c'était pour offrir cette somme au Saint-Père, et puis c'était pour obtenir un titre de comte en faveur de son fils; assurément, jamais titre n'avait été si bien mérité; cependant elle saurait reconnaître le service que lui rendraient ceux qui, directement ou indirectement, hâteraient le moment où le Saint-Père daignerait leur accorder cette grâce; elle ne voulait pas dès maintenant fixer une somme, mais ce serait une grosse somme que se partageraient les intermédiaires.
Elle n'en avait pas dit davantage, laissant la réflexion et l'intérêt agir.
Enfin le modèle était arrivé, et l'heure si impatiemment attendue par madame Prétavoine avait sonné.
A midi, elle avait quitté la maison des demoiselles Bonnefoy pour se rendre au Vatican.
Une de ses grandes inquiétudes avait été de savoir si le temps serait beau; heureusement l'aimable Providence lui avait été favorable, et elle avait pu réaliser son dessein, c'est-à-dire se rendre au Vatican à pied, marchant dans les rues sans boue et sans poussière avec la soeur Sainte-Julienne derrière ses quatre porteurs chargés du modèle de l'église d'Hannebault, dont les cuivres brillaient dans cette claire lumière de Rome; immédiatement sur ses pas venait une voiture dans laquelle se trouvait Aurélien avec les cent cinquante mille francs.
Ce n'était pas tout à fait la pompe qu'elle avait rêvée; cependant ces quatre porteurs chargés de cette église scintillante, cette femme en noir, la tête couverte du voile bien connu des Romains et qui dit qu'on se rend à une audience du pape; cette voiture marchant au pas, tout cela frappait les passants; et dans les rues où elle passait, la via del Tritone, la place d'Espagne (elle prenait le plus long), la via Condotti, la via della Fontanella, le pont Saint-Ange, le Burgo nuovo, on s'arrêtait pour regarder ce défilé et l'on s'interrogeait curieusement.
L'effet qu'elle avait voulu était produit,—même sans trompettes.
Dans la cour Saint-Damase, elle trouva parmi ceux qui l'attendaient Lorenzo Picconi, et on la conduisit dans la salle Mathilde, où se donnent le plus souvent les audiences particulières; là, ses porteurs ayant été renvoyés, elle put, avec l'aide d'Aurélien et de Picconi placer les 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, puis cela fait, elle n'eut plus qu'à attendre.
Depuis longtemps, elle s'était préparée à cette audience, se demandant ce qu'elle dirait, et après avoir pesé le pour et le contre, elle avait décidé, avec Mgr de la Hotoie, de ne rien dire et de laisser celui-ci parler.
A cela il y avait plusieurs avantages.
D'abord, elle ne demandait rien elle-même, ce qui, alors qu'elle apportait une offrande si considérable, eût eu quelque chose de grossier.
Et puis elle pouvait, en gardant le silence, s'abandonner à une émotion qui, selon elle, devait produire un bon effet sur le Saint-Père, le flatter et même le toucher.
Lorsque la porte du salon s'ouvrit devant le pape, qui parut entouré de quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles se trouvait l'évêque de Nyda, madame Prétavoine se prosterna sur le tapis.
Comme il avait été convenu à l'avance, ce fut Mgr de la Hotoie qui prit la parole et fit la présentation.
Mais ce fut bien plus celle de l'église de l'abbé Guillemittes et des 150,000 francs que de madame Prétavoine qui, dans son petit discours, ne vint que d'une façon incidente et ne tint qu'une place secondaire, celle qu'on accorde à un intermédiaire, à un commissionnaire. Tout, église, offrande, fut ramené par lui à l'abbé Guillemittes, dont il célébra la piété et surtout le dévouement au Saint-Siége.
—Et moi, et moi! se disait à chaque parole madame Prétavoine.
Mais son tour ne vint pas, il y avait tant de choses à dire sur l'abbé Guillemittes qu'on ne pouvait vraiment point parler d'elle.
Dans sa réponse ce fut aussi de l'abbé Guillemittes que le pape parla.
Faisant à madame Prétavoine l'accueil le plus gracieux par le sourire et par les manières, il examina longuement le modèle de l'église d'Hannebault, déclara que c'était une vraie magnificence, et se tournant vers l'évêque de Nyda, il dit qu'il remercierait directement le curé d'Hannebault, dont il bénissait la paroisse avec la plus paternelle affection.
—Et moi! et moi! se disait madame Prétavoine.
Elle aussi fut bénie; mais elle avait voulu, elle avait espéré, il avait été convenu qu'elle obtiendrait davantage.