V

Le dimanche qui suivit son mariage, Philis éprouva une surprise à laquelle elle réfléchit longtemps, sans lui trouver une explication satisfaisante.

Comme elle s'habillait, Saniel entra dans sa chambre:

—Que comptes-tu faire aujourd'hui?

—Ce que je fais tous les jours.

—Tu ne vas pas à la messe?

Elle le regarda étonnée, n'étant pas maîtresse de son premier mouvement, et, comme toujours lorsqu'elle paraissait vouloir lire en lui, il montra de la mauvaise humeur.

—En quoi ma question est-elle extraordinaire? dit-il.

—La messe n'est pas précisément le sujet habituel de tes préoccupations, il me semble.

—Elle peut le devenir exceptionnellement quand je pense aux autres, et c'est le cas: n'allais-tu pas à la messe quelquefois?

—Quand je pouvais.

—Eh bien, tu peux aujourd'hui si tu veux; voilà ce que j'avais à te dire: et j'ai cru que cela devait être dit. Je n'ai pas oublié la promesse que tu m'as faite d'être respectueuse de mes idées et de mes croyances: je veux te rendre la pareille, c'est bien simple.

—Tout ce qui est bon et généreux te paraît simple.

—Alors?

—Je vais y aller tout de suite.

—Comment! tout de suite? il n'est pas huit heures. Va plutôt à la grand'messe, c'est plus convenable.

Convenable! Quel mot étrange dans sa bouche! Ce n'était pas par respect pour les convenances qu'elle allait quelquefois à la messe, et plus souvent en ces derniers temps qu'autrefois, mais parce qu'il y avait en elle un fond de sentiments religieux et de piété un peu vague, que les malheurs de Florentin avaient avivés.

—J'irai à la grand'messe, dit-elle sans rien laisser paraître de ce que ce mot avait suggéré en elle, et en continuant de s'habiller.

—C'est cette robe que tu vas mettre? demanda-t-il en montrant celle qui était posée sur une chaise.

—Mais oui; à moins qu'elle ne te déplaise.

—Je la trouve un peu simple.

En effet, elle était d'une simplicité extrême, faite d'une étoffe à bas prix, ne valant que par l'originalité de façon que Philis lui avait donnée en la taillant elle-même.

—N'oublie pas, continua-t-il, que Saint-François-Xavier n'est pas une église de besoigneux; quand on est charmante comme toi, on se fait partout remarquer: on voudra savoir qui tu es.

—Tu as raison; je vais prendre ma robe de distribution de prix.

—C'est cela, et ton chapeau fermé, n'est-ce pas? plutôt qu'un chapeau rond; la première impression produite doit être la bonne.

Ce mélange de préoccupation religieuse et mondaine n'était-il pas tout à fait surprenant chez lui? Elle l'avait donc bien mal connu jusqu'à ce jour? Après tout, peut-être n'était-ce qu'une exception: au départ, il avait voulu lui donner un conseil qu'il jugeait sage.

Mais ces exigences pour la toilette se répétèrent.

Bien qu'avant le mariage elle n'eût fait que passer dans la vie de Saniel, elle la connaissait assez cependant pour savoir qu'elle était rigoureusement employée au travail, sans rien donner de son temps aux distractions ou même simplement aux relations mondaines; et elle avait cru que les choses continueraient ainsi; marié, il travaillerait comme avant de l'être. Pour le travail, elle avait raisonné juste, faux pour les distractions ou plutôt les relations. Peu de temps après leur mariage, l'un de leurs témoins, l'ancien ministre Claudet avait rattrapé un bon portefeuille et, Saniel l'ayant guéri d'une névralgie faciale juste à point pour qu'il pût faire les courses et mener les négociations qui avaient abouti à sa nomination, il s'était pris d'une belle amitié pour ce jeune médecin à qui il devait son ministère: c'était un homme bon à avoir sous la main, que celui qui faisait ces miracles et vous permettait d'aller ou de ne pas aller à la Chambre selon les circonstances; sans compter qu'il vous enlevait à la main une douleur dont seuls peuvent parler ceux qui l'ont éprouvée. Étant donné le caractère de Saniel et ses habitudes, il semblait que cette amitié ne devait guère avoir d'influence sur lui: médecin, non courtisan; mais il s'était trouvé que le médecin et le courtisan n'avaient fait qu'une seule et même personne, et que Saniel était devenu le commensal du ministère; il n'y avait pas de réunions, pas de fêtes sans qu'il y fût invité, et toutes il les acceptait, pour lui aussi bien que pour sa femme.

Quel étonnement quand elle l'avait vu tout quitter pour aller s'asseoir à la table du ministre ou figurer dans ses salons, et aussi quand les observations à propos de la robe de la messe avaient recommencé pour celles des dîners et des soirées!

Tout d'abord la robe du mariage avait été appropriée à ces exigences par un habile décolletage; mais elle ne pouvait pas toujours aller: il avait fallu l'orner, la modifier, en faire avec une seule trois ou quatre, ce qui n'était pas facile; si ingénieuse qu'elle fût pour ces arrangements, quelques mètres de tulle et de gaze ne lui fournissaient pas des combinaisons indéfinies.

D'ailleurs, elles ne lui suffisaient point; il les trouvait trop simples et voulait des dentelles, du jais, des fleurs, du brillant, du clinquant, ce qu'il voyait aux autres femmes.

Comment le contenter avec les faibles ressources dont elle disposait? Elle avait apporté dans son ménage une économie d'avare; Joseph, congédié, était remplacé par une bonne qui faisait tout, l'appartement, la cuisine et même un peu de blanchissage; cette cuisine était d'une simplicité de pauvres gens; mais ces petites économies, gagnées d'un côté, fondaient vite d'un autre, dans les toilettes, dans les voitures qu'il fallait prendre, bon gré, mal gré, trop souvent.

Alors elle avait voulu se remettre au travail, non des leçons, ce qui n'était plus possible, mais des menus, qui lui donneraient une centaine de francs par mois assez facilement. Il n'y avait pas consenti, et, comme elle insistait doucement, il s'était fâché:

—Cela ne serait pas digne de toi; je ne veux pas qu'on dise que ma femme descend à ces besognes.

Il lui avait seulement permis la peinture; puisque autrefois elle avait peint dans l'atelier de son père pour s'amuser, et qu'elle n'avait renoncé aux tableaux, quand elle avait dû gagner sa vie, que parce que le temps lui manquait pour travailler honnêtement; elle pouvait s'y remettre, maintenant qu'elle n'était plus poussée par la tâche quotidienne; si le métier était honteux, l'art pouvait être honorable; qu'elle eût du talent, il en serait heureux, même glorieux; qu'elle vendît ses tableaux, ce serait une originalité qui ferait parler d'elle dans le monde.

Le salon avait été en partie transformé en atelier et elle avait essayé quelques petits tableaux qui, pour n'avoir aucune prétention au grand art, étaient cependant agréables, faciles, enlevés avec un chic brillant qui plaisait. Glorient, à qui elle les avait montrés, les avait trouvés «gentils comme tout», et il en avait fait acheter deux par son marchand, qui en avait commandé d'autres, à un prix doux, il est vrai, très doux même, mais enfin, pour elle, beaucoup au-dessus de ce qu'elle attendait.

Avec le courage et la constance que les femmes apportent à ce qui leur plaît, elle eût volontiers travaillé du matin au soir; mais les relations que Saniel s'était créées ne lui en laissaient pas la liberté. Par cela seul qu'il était assidu chez Claudet, on l'avait invité ailleurs, et comme au lieu de se dérober à ces invitations il les avait recherchées, il en était résulté pour elle des obligations mondaines qui lui dévoraient son temps; tous les jours elle avait une ou plusieurs visites à faire: elle devait aller aux enterrements, aux mariages, se montrer aux ventes de charité; elle-même avait son jour, et pendant trois heures il lui fallait écouter des papotages féminins sans intérêt pour elle.

Et lui, quel plaisir pouvait-il prendre à endosser un habit, quand il était las après une journée bien employée, pour s'en aller dans un salon, lui fils de paysan, resté paysan par tant de côtés, lui qui autrefois ne comprenait rien à la vie mondaine et n'avait pour elle que du mépris, la trouvant aussi ennuyeuse que ridicule.

Elle avait cherché à deviner la cause de ce changement, et quand, avec adresse, avec légèreté, d'une façon détournée, elle l'avait amené à s'expliquer là-dessus, elle n'en avait tiré qu'une réponse, qui pour elle n'en était pas une:

—Il faut être du monde.

Pourquoi donc tenait-il tant à être du monde? était-ce pour elle, parce qu'elle était la soeur d'un forçat, qu'il voulait l'imposer partout et la faire admettre la tête haute? Cela, elle l'eût jusqu'à un certain point compris, bien que ce rôle qu'il lui faisait jouer fût le plus cruel qu'on pût lui donner, et précisément le contraire de celui qu'elle aurait pris si elle avait été libre.

Mais il n'y avait pas que cela dans ce besoin d'être du monde. Lui, pour l'avoir épousée, n'était pas le frère d'un forçat, et cependant, en l'observant de près, on pouvait croire que ce qu'il demandait à ces relations et aux personnages dans de hautes situations qu'il recherchait, c'était une part de leur importance, de leur considération, de leur honneur, comme s'il voulait s'en couvrir. Il n'avait besoin cependant ni de cette importance, ni de cette considération, ni de cet honneur, et n'avait rien à leur prendre en se frottant à eux. Il était quelqu'un par lui-même. La place qu'il s'était faite était digne de son mérite. Son nom était honoré. On enviait son avenir.

Et pourtant, comme s'il ne sentait pas cela, il recherchait de petites satisfactions indignes d'une ambition sérieuse et d'une valeur incontestée; n'avait-elle pas eu la surprise, un soir que, par une belle nuit, ils s'en revenaient à pied, de lui entendre dire qu'on venait de lui proposer la décoration d'une république espagnole. Bien qu'elle eût appris à veiller sur ses paroles, une exclamation lui avait échappé:

—Qu'est-ce que tu ferais de ça?

—Je n'ai pas pu la refuser.

Non seulement il n'avait pas refusé celle-là, mais encore il en avait accepté d'autres: des bleues, des vertes, des jaunes, des tricolores aussi; il en avait porté à la boutonnière, autour du cou, et en plaque sur son habit. Quel bien pouvaient lui faire ces décorations qui l'amoindrissaient; et comment un homme de son mérite avait-il hâte d'obtenir la Légion d'honneur avant qu'elle lui tombât naturellement lorsqu'elle serait mûre pour lui?

Il y avait là des étonnements, des obscurités, des non-sens qui faisaient travailler son esprit lorsque, assise toute seule devant son chevalet, elle peignait, pendant qu'à côté d'elle, dans son laboratoire, il poursuivait ses expériences ou que dans son cabinet il écrivait un article pour sa Revue.

Mais ce n'était pas sans résistance qu'elle se laissait aller ainsi à le juger: on ne juge pas ceux qu'on aime, et elle l'aimait. N'était-ce pas manquer de respect à son amour que de ne pas l'admirer en tout? Quand ces idées la tourmentaient, elle abandonnait son chevalet et, se levant, elle allait le trouver là où il était: près de lui, elles se dissipaient. Les premières fois, pour ne pas le déranger, elle était entrée sur la pointe des pieds, marchant à pas étouffés, et elle s'était penchée sur son épaule, l'embrassant avant qu'il l'eût vue ou entendue; mais alors il avait trahi un tel effarement, une telle peur, qu'elle avait renoncé à cette manière de l'aborder.

—Pourquoi m'arrives-tu ainsi sur le dos? Que cherches-tu? Que veux-tu?

Pour cela, cependant, elle n'avait point cessé de venir le voir; mais elle avait procédé autrement; au lieu de le surprendre, elle avait annoncé son arrivée, claquant le pêne de la porte, traînant les pieds; et au lieu de l'accueillir d'une façon inquiète, il l'avait alors reçue avec une joie franche.

—Tu ne travailles plus?

—Je viens te voir un peu.

—Eh bien, reste là, ne t'en retourne pas tout de suite; je ne suis jamais si heureux, je ne travaille jamais si bien que lorsque je t'ai près de moi.

Cela était vrai, elle le voyait et le sentait; par cela seul qu'elle était près de lui, qu'elle parlât ou ne parlât point, rien que par sa présence il était heureux.

Encore fallait-il qu'elle ne parût pas le regarder trop attentivement, avec l'intention manifeste de l'observer; car, cela ayant eu lieu dans les premiers temps de leur mariage, il s'était emporté et fâché comme lorsqu'elle avait eu la maladresse de lui tomber sur le dos à l'improviste:

-Pourquoi m'examines-tu ainsi? Que cherches-tu en moi?

Elle se l'était tenu pour dit et, lorsqu'elle restait ainsi près de lui elle s'observait pour garder une attitude discrète qui ne le fâchât point: pas de regards curieux, pas de questions, il était content. Cependant, comme cette attitude n'était pas toujours commode, elle lui demandait de l'aider, et après lui elle revoyait en secondes des épreuves, ou bien elle lui mettait au net des dessins un peu grossiers qu'il faisait lui-même pour ses recherches microscopiques: alors le temps passait vite. S'il avait voulu rester ainsi et, dans cette douce intimité, laisser passer les heures de la soirée, sans parler de sortir, comme elle eut été heureuse! Mais il n'oubliait jamais l'heure:

—Allons, disait-il en s'interrompant, il faut sortir.

Elle n'avait jamais osé demander les raisons vraies de ce «il faut».