VI
Si elle n'osait pas lui adresser franchement cette question: «Pourquoi faut-il sortir?» pas plus celle-là que les autres, d'ailleurs: «Pourquoi est-il convenable que je me fasse voir à la messe?—Pourquoi dois-je porter des toilettes qui nous ruinent?—Pourquoi acceptes-tu des décorations sans valeur à tes yeux?—Pourquoi recherches-tu la compagnie de gens qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils tirent de leur situation officielle ou de leur fortune?—Pourquoi nous imposons-nous des devoirs mondains qui nous ennuient autant l'un que l'autre, au lieu de rester en tête à tête dans une tendre et intelligente intimité qui nous est aussi douce à l'un qu'à l'autre?» elle ne pouvait pas ne pas se les adresser à elle-même.
Elles eussent toutes appartenu à cet ordre d'idées, qu'elle eût sans doute trouvé à les expliquer: disposition de caractère; exigences d'une ambition pressée de réaliser ses désirs; susceptibilité ou fierté ombrageuse; mais il y en avait d'autres qui reposaient sur des observations ou des souvenirs n'ayant avec celles-là aucun rapport,—au moins lui semblait-il.
Elle eût commencé à connaître son mari le lendemain de son mariage, qu'elle aurait pu croire qu'il avait toujours été tel qu'il se révélait à elle; mais ce n'était pas là son cas et l'homme qu'elle avait aimé ressemblait si peu à celui dont elle était devenue la femme, qu'on aurait pu croire qu'ils faisaient deux.
A la vérité, ce n'était point le mariage qui avait amené dans son humeur les changements qui la frappaient; mais ils n'en étaient pas moins caractéristiques par cela qu'ils remontaient à une époque antérieure à ce mariage.
Comment ils avaient commencé, elle se le rappelait avec une netteté qui ne laissait place ni au doute ni à l'hésitation: c'était au moment où les poursuites de ses créanciers l'avaient mis en relation avec Caffié. Pour la première fois, lui, toujours si ferme qu'elle le croyait au-dessus de la faiblesse, avait eu un moment de découragement en annonçant qu'il allait peut-être être obligé de quitter Paris; mais ce découragement n'avait rien des colères ou des défaillances qu'elle avait trouvées en lui plus tard: c'était la juste douleur d'un homme qui voit son avenir brisé, rien de plus. La seule surprise qu'elle eût alors éprouvé avait été causée par l'idée d'étrangler Caffié et de prendre dans sa caisse l'argent qu'il lui fallait pour se tirer d'affaire, et aussi parce qu'il lui avait dit—comme conséquence de cet acte—du remords chez l'homme intelligent, qui n'a jamais à supporter les reproches de sa conscience, puisque pour lui la conscience n'existe pas. Mais c'était là évidemment une simple théorie philosophique, non un trait de caractère; un mot de plaisanterie ou un argument de discussion.
Débarrassé de ses créanciers avec l'argent gagné à Monaco, il avait repris son calme, travaillant plus que jamais, passant ses concours, et, quand il était dans les conditions les mieux faites pour se montrer nerveux, violent, injuste, brutal, restant, au contraire, l'homme qu'il avait toujours été depuis qu'elle le connaissait. Puis, tout à coup, peu de temps avant que Florentin passât aux assises, avaient éclaté ces bizarreries d'humeur, ces colères, ces inquiétudes pour elle inexplicables, se manifestant précisément au moment même où, par l'intervention de madame Dammauville, on pouvait espérer que Florentin allait être sauvé. Elle n'avait pas oublié la colère furieuse avec laquelle il avait repoussé sa demande de voir madame Dammauville, sans que rien expliquât et justifiât cet accès: il l'avait chassée durement, il voulait rompre, et, avant d'en avoir été témoin, elle n'imaginait pas qu'on pût mettre une pareille violence dans l'exaspération; puis à cette scène en avait succédé une autre, tout opposée, qui ne l'avait pas moins frappée, quand, dans leur dîner au coin du feu, il avait laissé paraître une si profonde désolation en lui recommandant de garder le souvenir de cette soirée le jour où elle voudrait le juger, et en lui annonçant d'une façon en quelque sorte prophétique qu'une heure viendrait où elle voudrait connaître celui qu'elle aimait.
Et voilà que cette heure, dont elle avait rejeté bien loin la pensée, avait sonné; voilà qu'elle cherchait à combiner les éléments de ce jugement qui, alors, lui paraissait criminel, et, maintenant, s'imposait à ses préoccupations quoi qu'elle fît pour le repousser.
Que de fois lui était revenu ce souvenir, à ce point qu'on pouvait dire qu'il ne l'avait pas quittée, doux et douloureux en même temps, et moins doux, plus douloureux à mesure que de nouveaux sujets d'inquiétude s'étaient ajoutés les uns aux autres, en insistant sur l'impression mystérieuse et troublante qui lui en était restée!
Le juger! Pourquoi voulait-il qu'elle le jugeât? Et sur quoi?
Et cependant, ce n'était pas là, chez lui, une parole insignifiante, mais bien la constatation d'un état particulier de sa conscience, qui, plusieurs fois depuis, s'était affirmé. N'était-ce pas, en effet, à cet ordre d'idées qu'appartenait le cri qui lui avait échappé dans la nuit où, se réveillant tout à coup, il avait demandé avec émoi, avec effroi: «Qu'ai-je dit?» Et aussi au même qu'appartenait encore la colère qui l'avait emporté lorsque, à propos de leur mariage religieux, elle avait parlé de la confession: «Pourquoi admets-tu que je puisse avoir peur d'aller à confesse?»
Comment imaginait-il qu'elle pouvait admettre chez lui l'idée de cette peur? Jamais elle ne s'était présentée à son esprit jusqu'à ce moment; et, si maintenant le souvenir de son étonnement lui revenait, c'était parce que d'autres petits faits, s'ajoutant les uns aux autres avec le temps écoulé, l'évoquaient.
Combien nombreux et significatifs étaient-ils, ces faits: son constant souci de se voir observé par elle; son irritation quand il pouvait supposer qu'elle pensait à l'interroger; ses accès d'emportement quand, par mégarde ou maladresse, par oubli, ou simplement par hasard, elle lui adressait une question sur certains sujets, et aussitôt les retours de tendresse qui suivaient, si brusques qu'ils paraissaient plutôt voulus en vue d'un but déterminé que naturels et spontanés.
Elle avait été longtemps à admettre le calcul sous les douces paroles qui la rendaient si heureuse; mais, à la fin, il avait bien fallu qu'elle ouvrît les yeux à l'évidence et vît qu'elles étaient, chez lui, la conséquence de la même et constante préoccupation,—celle de ne pas se livrer.
De là à se demander ce qu'il ne voulait pas livrer, il n'y avait qu'un pas.
Cependant, si court qu'il fût, elle avait longtemps résisté à la curiosité qui la poussait: c'était son devoir de femme aimante et dévouée de ne pas chercher au delà de ce qu'on lui montrait, et ce devoir était en parfait accord avec les dispositions de son amour; mais la force même des choses vues l'avait emporté sur la volonté et la raison: elle pouvait ne pas appliquer son esprit à chercher ce qui l'angoissait, elle ne pouvait pas fermer ses yeux et ses oreilles à ce qui les frappait.
Et, ce qui les frappait, c'étaient les mêmes observations, tournant toujours dans le même cercle, s'appliquant aux mêmes sujets et aux mêmes personnes:
Le nom de Caffié l'agaçait;
Celui de madame Dammauville le fâchait ou le troublait;
Celui de Florentin le rendait positivement malheureux.
Pour ceux de Caffié et de madame Dammauville, elle avait pu empêcher qu'ils ne fussent prononcés, lorsqu'elle avait vu l'effet qu'ils produisaient infailliblement.
Mais, pour celui de Florentin, elle ne pouvait pas faire, pas plus qu'elle ne voulait, qu'il en fût ainsi: comment aurait-elle dit à sa mère de ne jamais prononcer le nom de celui qui occupait constamment leur pensée; comment elle-même l'aurait elle arrêté sur ses lèvres?
Malgré les démarches et les sollicitations de Saniel, appuyées de celles de Nougarède, Florentin avait été embarqué pour la Nouvelle-Calédonie, d'où il écrivait aussi souvent qu'il le pouvait: ses lettres avaient raconté ses tortures dans le bagne du transport où il avait été enfermé dans sa traversée, et depuis elles n'étaient qu'une longue plainte qui se continuait de l'une à l'autre comme un récit sans fin, roulant toujours sur le même sujet: ses souffrances matérielles, son humiliation, ses dégoûts au milieu des misérables dont il était le compagnon, son découragement.
Quand ces lettres arrivaient, c'était, chez la mère et la soeur, une désolation qui emplissait la maison de pleurs pendant plusieurs jours; et alors il se fâchait de cette douleur que ni l'une ni l'autre ne pouvait dissimuler.
—Que feriez-vous, s'il était mort? disait-il à Philis?
—Ne serait-il pas moins à plaindre?
—Enfin, il reviendra!
—Dans quel état?
—Sommes-nous maîtres de la fatalité?
—Nous pleurons; nous ne nous plaignons pas.
Mais lui se plaignait des visages éplorés qui l'entouraient, des larmes qu'on lui cachait, des soupirs qu'on étouffait. D'ordinaire, il était doux et affectueux avec sa belle-mère, d'une prévenance et d'une déférence qui, par certains côtés, avaient même quelque chose d'affecté, comme si c'était par volonté plutôt que par sentiment naturel qu'il fût ainsi; mais alors il oubliait cette douceur et c'était durement qu'il la traitait, si injustement que plus d'une fois madame Cormier n'avait pas pu ne pas s'en plaindre à sa fille:
—Comment ton mari, qui est si bon avec moi, devient-il si impitoyable quand il s'agit de Florentin? On dirait que notre chagrin fait sur lui l'effet d'un reproche que nous lui adresserions.
Un jour que les choses avaient été plus loin que de coutume, elle avait eu le courage de s'en expliquer avec lui.
—Pardonnez-nous de vous imposer l'ennui de notre chagrin, lui dit-elle: quand je me plains de tout, des hommes et des choses, vous devez bien penser que vous êtes excepté, vous qui avez tout fait pour le sauver.
Mais ces quelques mots, qui, croyait-elle; devaient calmer l'irritation de son gendre, l'avaient, au contraire, exaspéré; il était parti furieux.
—Je ne comprends rien à ton mari, avait-elle dit à sa fille. Ne m'expliqueras-tu pas ce qu'il a?
Comment eût elle donné à sa mère cette explication qu'elle ne pouvait se donner à elle-même? Arrivée devant un abîme insondable, elle n'osait même pas se pencher au-dessus pour regarder au fond, et, au lieu d'aller de l'avant dans la voie où elle s'était engagée malgré elle, elle faisait effort pour revenir en arrière, ou tout au moins pour s'arrêter.
Il était ainsi. Eh bien, à cela elle ne pouvait rien. A quoi bon chercher pourquoi il était ainsi, et ce qui se trouvait sous ce qu'il prenait tant de soins à cacher? Ce ne pouvait être là qu'une curiosité coupable dont un jour ou l'autre elle serait punie.
A tourner et retourner continuellement ces pensées, elle avait perdu son entrain, sa force de résistance aux coups du sort, comme aux contrariétés de la vie, qui la faisaient autrefois si vaillante; le ressort si vigoureux en elle s'était affaissé sous le poids trop lourd qui le chargeait, et ses yeux souriants exprimaient maintenant plus souvent l'anxiété que le bonheur et la confiance.
Si attentive qu'elle fût à s'observer, elle n'avait pas pu cacher ces changements à Saniel, car ils se manifestaient en tout: sur sa physionomie autrefois ouverte et qui maintenant portait l'empreinte de la douleur enfermée, dans son attitude concentrée, dans ses silences et ses distractions.
Qu'avait-elle? Il l'avait interrogée: elle n'avait rien répondu qui fût pour lui un éclaircissement, autrement que par la prudence même qu'elle mettait dans ses réponses. Il l'avait examinée en médecin, et n'avait rien trouvé qui indiquât un état maladif, et qui, par conséquent, justifiât ses changements.
Si elle ne voulait pas répondre à ses questions,—et il avait la preuve qu'elle ne voulait pas; si, d'autre part, elle n'était pas malade, et il avait la conviction qu'elle ne l'était pas,—il fallait qu'il se passât en elle quelque chose de grave, pour que la femme en qui il lisait si facilement naguère fût devenue l'énigme troublante qui l'inquiétait.
Et quelle chose, si ce n'était celle dont il portait lui-même le poids écrasant sur ses épaules qui fléchissaient? Elle avait deviné; elle avait compris, sinon tout, au moins une partie de la vérité!
Quelle situation extraordinaire que la sienne et bien faite, en vérité, pour dérouter sa raison.
Rien à craindre des autres, tout de soi: la justice, la loi, le monde, de tous les côtés on le laisse tranquille; on ne lui demande rien: ce qui était dû a été payé; mais lui, par une aberration maladive, va réveiller les morts qui dorment dans leur tombe d'où personne ne pense à les tirer, et en fait des spectres qu'il est seul à voir, seul à entendre.
Et il s'était cru fort. Fou qu'il était, et plus encore ignorant, d'avoir pris une pareille charge quand, par l'exercice de sa volonté il ne s'était pas mis en état de la porter! Vouloir! Mais il n'avait pas appris à vouloir, pas plus qu'à se servir de ce frein que le cerveau fait manoeuvrer, de sorte qu'il en était de lui comme des animaux inférieurs chez qui les mouvements réflexes s'accentuent par l'ablation du cerveau.